Le Journal dde.crisis de Philippe Grasset, qui a commencé le 11 septembre 2015 avec la nouvelle formule de dedefensa.org, l’accompagne et la commente en même temps qu’il tient la fonction d’être effectivement un “Journal” pour l’éditeur et directeur de la rédaction de ce site.

Le “Manchurian President”, ou la dissolution

  samedi 05 décembre 2015

Tout le monde se rappelle ou connaît, ou doit découvrir le thème de The Manchurian Candidate (le livre, les deux films) (*), et je me rappelle que l’un ou l’autre avait évoqué la chose pour le candidat Obama... Je ne sais s’il fut un Manchurian Candidate mais je me demande s’il n’est pas un “Manchurian President”.

Manchurian Candidate, c’est presque devenu une expression symbolique ou imagée du langage courant, pour désigner un “candidat” (un homme politique lancée dans l’arène, etc.) dont l’esprit conformiste-Système est implicitement décrit par le symbole d’un emprisonnement par une force extérieure, d’une manipulation par des forces puissantes, à peine occultes le plus souvent lorsqu’on utilise l’expression, dans ces temps de déliquescence d’une civilisation peuplée de tant et de diverses entreprises de manipulation, et de l’estime à mesure qu’on porte à nos élites. Mais il y a aussi une part de mystère dans le thème du Manchurian Candidate, et je dirais même que c’est l’essentiel alors que l’usage qu’on en a fait récemment est plutôt polémique et d’un “complotisme” très peu élaboré. Moi, c’est dans ce sens du mystère que je voudrais développer l’hypothèse du Manchurian President, avec d’autant plus de justification que je considère qu’Obama est toujours un mystère, qu’il l’est sans aucun doute pour moi, qu’il l’est sans doute en général, – cela signifiant que je tiens ce questionnement sur le président des États-Unis comme une sorte de vérité-de-situation qui n’est pas négligeable.

Ce qui m’a inspiré et poussé à cette interrogation, puis à cette réflexion pour le Journal dde.crisis, ce sont les remarques/paraphrases faites par le colonel Pat Lang, rapportant des déclarations d’Obama, les paraphrasant, appréciant de quelques mots son comportement, tout cela repris dans le texte du 3 décembre sur L’hyperimpuissance en mode-turbo. Je rappelle ici les principales remarques de Lang qui m’ont frappé, Lang qui a la langue dru mais qui ne l’a pas à n’importe quel propos, je veux dire pas d’une manière irresponsable et pour le seul usage de la polémique...

« Our colleague David Habakkuk remarked here that LTG Flynn and the DIA encountered in Obama's Borgist administration an “impenetrable narrative.” [...] Do he and his Borgist crew not understand that these Islamist forces seek a Syria in which their varied visions of a Sunni Islamic future are triumphant and in which religious minorities are reduced to dhimmitude.  Is this what the emperor of us all thinks is a desirable outcome in Syria? [...] SWMBO listened to that and remarked that this man knows nothing of war. I agree. [...] His attitude.  His imperial majesty displayed the now familiar petulant disdain for all who dared question him.  The atmosphere was the kind of thing one sees in meetings in which a teacher tries to contain his patronizing of students.  His reference to the UK as “the Brits” was painful to hear. »

Ce qui est impressionnant dans ce que dit Lang, et qui rejoint beaucoup d’observations, d’impressions, d’appréciations, etc., c’est l’image de cette espèce de “forteresse de la communication” où s’est enfermé ce président, avec l’aide de son équipe “à-la-Borgia” dit Lang, et la forteresse constituée selon une expression que j’imagine venir du Général Flynn qui a tenté de la percer sans succès pendant deux ans,  d’une “narrative impénétrable”. On peut trouver de plus en plus d’analyses qui illustrent cette situation, notamment chez Robert Parry qui s’est fait une spécialité de mettre à jour cette situation. (Voir son article tout récent du 2 décembre où il analyse les incroyables écarts de langage et de considération d’Obama vis-à-vis des Russes, et notamment des Russes victimes du terrorisme, sans montrer le moindre intérêt pour les vérités-de-situation que le vaste appareil de puissance à sa disposition, ainsi que ses contacts internationaux, lui permettraient d’éventuellement découvrir.)

Il semblerait alors assez juste d’observer qu’Obama nous a quittés depuis un certain temps, complètement absorbé et satisfait par sa “narrative impénétrable”, avec sa Garde Prétorienne faite de communicants divers, proliférant et pullulant, et de quelques Gardiennes suffisamment hystériques (Samantha Powers, Susan Rice, etc.) mises aux postes-clef avec pour consigne d’effrayer l’imprudent qui tenterait de franchir le pont-levis de la communication faussement abaissé pour faire croire que le président nous écoute comme on écoute le monde, comme les Indiens écoutent les Esprits dans la Grande Prairie, comme Bob Dylan écoute la réponse dans le vent (“Blowing in the wind”).

Qui est donc cet homme ? Quel Mystère l’habite et l’enveloppe plutôt, après tout, qu’être lui-même un mystère ? Il est vrai, je l’avoue, que cette expression découverte dans le texte de Pat Lang, – sa “narrative impénétrable”, – cette expression ne cesse de me fasciner et c’est bien elle qui me pousse à m’attacher à ce sujet de savoir qui est cet Obama finalement... Cette expression a une grande allure, elle contient un pouvoir considérable d’exciter l’imagination et d’en offrir des images, elle parvient à solidifier le fluide parfait qu’est la communication, à transformer les incertaines bulles sonores des narrative en énormes blocs de pierre qu’aucune armée au monde ne saura jamais percer, et le tout formant cette “narrative impénétrable” qui semblerait être la forteresse ultime faite de toutes les forteresses du monde. “Il semblerait alors assez juste d’observer qu’Obama”, – pour reprendre expressément l’expression employée plus haut, – n’a nul besoin de “nous quitter” parce qu’en fait il me semble bien qu’il ne nous a jamais rencontrés.

Après des années d’observation, de supputations, d’hypothèses à son égard, et alors qu’il approche de la fin constitutionnelle de son existence historique (dans moins d’un an), j’en viens de plus en plus à conclure que cet homme est profondément doué pour l’inutilité la plus complète de quelque activité que ce soit. Il a un charme évident, un remarquable talent d’orateur, un superbe contrôle de soi, le sens de l’humour et celui de la répartie, le mouvement enveloppant et le geste plein de grâce ; il donne la sensation de tout apprendre et de tout comprendre d’un même élan, comme en passant, donc de disposer d’une belle intelligence utilitaire ; certains le trouvent également arrogant, distant, dédaigneux et presque indifférent mais un poète vous dirait que les grands hommes sont comme ça, que la grandeur de leur destin leur impose cette attitude, que ces défauts sont des vices de seigneur... Effectivement, Obama entretient à grands frais une cour de poètes libéraux et progressistes qui ne cessent de chanter ses louanges et de faire de ses attitudes les plus insupportables le signe de vertus aussi extraordinaires que dissimilées ; certes, laissez donc parler les poètes, il leur arrive de voir les choses derrière les choses.

Mais au-dessus de tout, – certes, vous l’attendez je l’espère, ce “mais” inévitable, qui ne peut faire que venir à cet endroit de l’observation, pour disperser tout le reste en poussière et réduire à une poussière tout cette vaste mobilisation d’observations nuancées et sophistiquées, – au-dessus de tout il y a cette immense, cette écrasante vérité-de-situation que cet homme est vide, désespérément vide, inéluctablement vide. Obama n’est qu’une enveloppe, une sorte de “bulle” humaine, magnifiquement ornée et qui s’est cadenassée elle-même, presqu’avec jubilation et avec une sûreté de soi arrogante absolument inimitable, dans cette “narrative impénétrable”. C’est alors que nous entrons évidemment dans l’hypothèse du Manchurian President, qui implique une exploration complexe et la prise en compte de règles et de formes de pensée inhabituelles.

A ce moment, l’hypothèse évolue comme ceci : certes, Obama était bien un Manchurian Candidate, comme ils le sont tous d’une certaine façon et plus ou moins, c’est-à-dire des candidats qui doivent se vider de toute substance étrangère au destin auquel ils sont promis, pour enfin s’aligner en fin de parcours sur la narrative officielle qui, de toutes les façons, se charge de tous. Mais il faut savoir que la “narrative impénétrable” qui protège Obama n’a pas nécessairement à voir avec la narrative officielle ; non pas qu’elle la concurrence, qu’elle la met en cause, simplement elle n’est absolument pas du même domaine et n’implique que la protection d’un destin personnel. Il en résulte que le Manchurian Candidate qui devait, après son parcours initiatique pendant la campagne, se transformer en président-conforme, s’est réfugié dans sa “narrative impénétrable” comme dans une forteresse et s’est transformé en Manchurian President, prolongeant au-delà du contrat prévu cette situation de vide qu’implique, disons le Manchurian Character. Cela me conduit à penser sans trop forcer la logique, je veux dire comme assez naturellement, que cet homme complètement, immensément vide, est un homme complètement indifférent à des choses telles que la vérité, – et précisément, à la vérité elle-même. Il s’en fout, littéralement. Il n’est certes pas un menteur puisqu’il ne veut rien connaître de la vérité et qui ignore totalement le concept de vérité ne peut par conséquent connaître celui de mensonge... Il est indifférent à cette sorte de chose, et tout notre blabla, en vérité, n’est rien de son affaire. En ignorant la vérité comme font les présidents-conformes, il ne s'est pas sali les mains à mentir comme c'est le privilège d'un Manchurian President.

(Suite)

...Sorte de prémonition a posteriori

  mercredi 02 décembre 2015

Dans cette réflexion qui concerne les Russes et la Syrie, ce “a posteriori” me chiffonne, de savoir si l’on me comprendra bien, selon ce que je veux transmettre comme pulsion intellectuelle signifiant la force du message à propos duquel cette pulsion tenterait de me faire entendre raison. Cette idée-là aurait dû me venir, si l’on s’en tient à la chronologie du temps, deux mois plus tôt et un peu plus encore que ce que j’entends signifier aujourd’hui ; d’autre part, ce retard n’en est pas un car il ne s’agit pas ici d’une compétition ni d’une enquête pour réunir des preuves mais bien de la meilleure façon de se bien faire entendre. Cette “prémonition” ne pouvait me venir à l’heure dite où elle aurait été effectivement prémonitoire, mais plus tard, quand l’emploi du terme paraît paradoxal, provocant ou simplement futile au milieu d’une situation établie qui semblerait indiquer une toute autre direction que celle qu’indique la prémonition. C’est que les éléments de la “prémonition” (« ...sentiment de savoir ce qui va arriver dans [l’avenir]... conviction, juste ou non, que quelque chose va arriver dans [l’avenir]. ») n’étaient pas réunis au départ, et il se serait alors agi de l’affirmation bien audacieuse d’une “divination” (« ...pratique occulte et métaphysique de découvrir ce qui est inconnu: l’avenir... et cela par des moyens non rationnels. »)... Enfin, il est temps de laisser ces préliminaires presque techniques pour en venir au principal, tout cela ne servant finalement, — mais ce n'est pas rien, – qu’à soigner l’élan et l’ardeur dont on a besoin pour se lancer dans la confidence, tout en donnant une indication précieuse sur la sorte de propos où je m’engage.

Il s’agit des affaires du monde, il s’agit du cœur actuel du “tourbillon crisique” qui est le caractère central actuel de notre situation générale, il s’agit de la Syrie, il s’agit enfin de l’intervention russe en Syrie commencée officiellement le 30 septembre et dont l’ordre d’activation fut donné le 13 septembre par le président russe Poutine. Cette prémonition “a posteriori” décrit l’idée selon laquelle cette intervention constitue désormais, – c’est-à-dire ce qu’elle n’était pas nécessairement au départ, – un tournant décisif dans cette situation générale, non pas en termes géopolitiques ni politiques, ni quoi que ce soit de cette sorte des activités humaines habituelles, mais en termes crisiques directement compréhensibles et directement intégrables dans cette situation générales, dans tous ses effets. Même s’il y a évidemment de ces effets à ces niveaux et dans ce sens, l’action de la Russie ne se fait plus principalement dans le champ de la politique, – pour les intérêts de la Russie, pour sa sécurité nationale directe (contre le terrorisme dont une des orientations est le Caucase) et indirecte (protection de la Syrie) ; elle ne se fait plus principalement dans le champ de la géopolitique, – pour modifier, sinon faire basculer l’équation des influences dans la région, pour écarter une hégémonie nuisible et productrice de désordre et la remplacer par un ordre assuré par une action conjointe où la Russie occupe la place centrale. On a pu le croire au début de l’intervention et sans aucun doute était-ce dans l’esprit de ceux qui prirent et observèrent cette décision. Mon observation est que cette intervention russes a échappé à ces intentions de départ, qu’elle a acquis suffisamment de puissance dans le domaine de la perception, de la communication, et de l’influence du récit qui en est fait pour bouleverser le rythme et l’activité de la Grande Crise, et lui faire prendre son orientation décisive. Elle s’est haussée elle-même à un niveau supérieur de celui où elle a été activée et, désormais, ne concerne plus guère la Russie elle-même, ni les autres, mais un domaine qui nous dépasse tous et nous englobe tous.

Je ressens ceci que les Russes, et Poutine en particulier, ont une attitude à cette mesure, sans qu’ils s’en aperçoivent nécessairement, et je dirais même “nécessairement sans qu’ils s’en aperçoivent”. Ils agissent comme s’ils étaient hors du jeu des puissances, même vis-à-vis de leurs alliés (Chine et Iran), ne montrant aucune considération pour les vieilles amitiés (la Turquie) dans la façon de traiter leur félonie, aucun respect pour les puissances déclinantes et hier triomphantes (les USA), intéressés mais tactiquement plus que stratégiquement par l’idée de coalition, ne paraissant montrer aucun étonnement mais entreprenant aussitôt avec une conviction inébranlable un travail de consolidation massive de leur présence qui ne peut avoir pour effet véritable que celui de créer un choc crisique considérable. Ils sont déterminés au pire en termes opérationnels, sans aucune retenue parce que non seulement “le pire est toujours possible” mais parce que ce “pire” est infiniment probable sinon déjà là à l’exclusion du reste, et de toutes les façons nécessairement préférable à n’importe quoi d’autre dans ces situations de subversion et de crise si grandes où il est préférable d’aller au terme ; et ce terme est désigné “le pire” par la logique d'une raison épuisée par sa propre subversion mais ne l’est plus en tant que vérité-de-situation.

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De la “nostalgie infinie”

  mardi 01 décembre 2015

Je crois avoir dit quelques mots sur la nostalgie, de-ci de-là dans ce Journal, y compris d’avoir peut-être dit un mot ou l’autre de ce texte que je vais citer. (Je découvre [!] grâce à l’intrépide moteur de recherche que trois titres du Journal dde.crisis comporte le mot : « Ma nostalgie et leurs $500 millions », « Cauchemar & nostalgie d’Empire », « Paris, gloire & nostalgie ».) J’en ai aussi entendu quelques échos chez quelques lecteurs. Cela me paraît suffisant pour saisir l’argument, comme je médite de le faire depuis quelques temps, pour en faire une transition acceptable, – certainement pas une mise au point, non, mais un artifice de conjoncture. Il s’agit donc d’introduire la citation dans ces pages d’un large extrait de la Conclusion (sera-ce encore la “conclusion” dans la mouture définitive du livre ?) du Tome II de La Grâce de l’Histoire. Cette machine infernale (La Grâce), qui avait déjà pris son temps et du volume avant d’accoucher de son Tome I, procède de la même façon, sinon en plus affirmé encore, avec le Tome II. Tous les délais sont pulvérisé, le texte initial a été mille fois relu, cent fois corrigé, dix fois allongé ; le résultat, dont nul ne sait s’il s’agit de la version finale, n’a plus rien à voir avec la mouture originale, ce qu’on nomme le “premier jet”. Ainsi de la “conclusion”, qui a pris une importance si considérable, sur la forme et sur le fond, que j’ignore si elle restera “conclusion” jusqu’au bout, – je l’espère, tout de même...

Mais venons-en au fait. Dans cette partie, plusieurs thèmes sont abordés, dont j’espère qu’ils feront la transition vers la troisième partie de l’aventure, puisqu’il y a un Tome III prévu, oui un troisième volume, et c’est bien dire combien le pessimiste dissimule d'espèrances secrètes quant à son destin, – à ce point que certains le qualifieraient d'optimiste, et même d'optimiste-utopiste... Brièvement dit, il y a le thème du Mal et de la matière (Matière) ; puis ensuite, et c’est là que je veux en venir bien entendu, celui regroupant, selon l’intitulé lui-même, « la nostalgie, le passé et l’éternité, et [...] l’Histoire providentielle ». Dans cette démarche, la nostalgie occupe la première place, chronologiquement et par rapport à moi, mais en prestigieuse compagnie, – l’éternité, rien que cela !

Mais parlons avec  moins de légèreté car la chose n’est pas exempte de gravité... Il s’agit de m’expliquer de l’importance que j’accorde à ce sentiment, de la vertu la plus haute dont je le pare, de la façon dont il agit sur moi, nullement comme un frein, comme un retrait ou un refus de la vie, comme un repliement hors du monde, comme une rêverie éthérée, presque comme une pathologie (comme la mélancolie que je juge être effectivement proche de la pathologie), mais tout, absolument tout on contraire de tout cela. Pour moi et selon mon expérience constante, la nostalgie est à la fois mon sang et mon esprit, ma raison d’être et ma raison de penser, mon ardeur créatrice d’énergie, la main secourable qui m’aide à me relever chaque fois que je chute, – et vous ne trouverez rien là-dedans qui me détourne des évènements du monde d’aujourd’hui et de ma responsabilité d’en rendre compte comme en témoigne tout de même le site dedefensa.org.

Voici donc la chose pour le lecteur qui veut tenter l’aventure de cette longue lecture qui nous emporte loin des évènements furieux qui nous secouent, – ou bien qui nous en rapprochent secrètement, bien plus qu’on croit, qui sait. Que ce lecteur sache qu’il s’agit d’une partie d’un texte (la pseudo-“conclusion”) qui a un avant et un après, donc que l’interprétation de ce texte et son éventuelle critique sont soumises à la difficulté de saisir précisément la signification d’une partie d’un tout comme si elle était un tout. (Tout de même, je pense qu'il laisse voir ce qu'il illustre d'essentiel.) Je termine l’extrait à l’endroit où j'en suis de ma nième relecture pour garder un texte soumis à autant d’attention et d’intérêt de ma part ; je termine tout de même en laissant les trois premières lignes d’un nouveau paragraphe indiquant que la deuxième référence manifestant cette conception de ma nostalgie, après l’“Algérie-perdue”, est ce que j’ai coutume de nommer “l’intuition de Verdun”. Que le lecteur ait également à l’esprit que la “nième relecture” n’empêche nullement qu’il y pourrait bien sûr y avoir une “nième + 1” relecture avec de nouvelles corrections, et peut-être bien une “nième + 2”, et ainsi va la vie...

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Archives : Rétrospective du 16/11/2015 au 22/11/2015

  lundi 30 novembre 2015

Voici un document pour vos et nos archives, la rétrospective de la semaine du 16 novembre au 22 novembre 2015, présentée sous forme d'éditorial d'introduction à la lecture du site pendant cette semaibe. Les grands thèmes en sont dégagés, ainsi que les principaux textes publiés sur le site, comme références.

« • Le 13-novembre, comme il est désormais coutume de nommer l’événement, est devenu un fait historique formidable sans aucune certitude que quoi que ce soit ne justifie cette importance : à cet égard, la communication fait son travail avec un zèle étourdissant. (Voir le 16 novembre 2015.) • L’on peut conjoncturer que cette crise est ressentie comme étant d’une extraordinaire importance pour répondre à l’attente inconsciente et fébrile de notre époque d’une dramatisation décisive de chaque évènements qui permettrait à la Grande Crise d’effondrement du Système d'accélérer et de s'aggraver encore, sinon de commencer enfin à dégager ses effets décisifs. (Voir le 16 novembre 2015.) • Dans cet ordre d’idée, il est envisagé que le 13-novembre s’inscrive comme une grande date à côté du 11-septembre et que le sigle 11/13 pourrait prendre sa place derrière 9/11 ; et ainsi la question que nous posons : 11/13 termine-t-il une époque qu’a commencé 9/11, autour du mot “terrorisme“ et du symbole que ce mot manifeste ? (Voir le 20 novembre 2015.) • Un autre aspect nous a arrêtés, au cours de cette semaine, par la façon dont il s’insère dans la perspective de la Grande Crise du Système : le caractère apocalyptique que certains reconnaissent à l’action de Daesh, avec certains aspects stratégiquement illogiques qui ne s'expliqueraient que si Daesh recherche une confrontation générale comme une sorte d’Armageddon (Voir le 22 novembre 2015.) »

Nous sommes tous Le feu follet

  samedi 28 novembre 2015

Ceci remonte assez loin, certes, mais nous concerne tous comme s’il s’agissait d’aujourd’hui. Cela concerne l’acteur Maurice Ronet d’autres temps mais également notre malaise psychologique à tous, ici et maintenant... Oyez, oyez ces échos d’une époque enfouie et enfuie, et qui me remplissent de nostalgie mais qui, pourtant et déjà, annonçaient notre époque présente, ici et maintenant.

Je ne cacherais pas que, in illo tempore absolument non suspecto, j’avais une grande estime pour l’acteur-réalisateur-écrivain Maurice Ronet, pour les personnages qu’il incarnait à l’écran, pour cette psychologie de lui et ce caractère qu’il laissait deviner (un peu comme le cas Patrick Dewaere, dirais-je). Ronet est resté dans ma mémoire comme une rencontre que je n’ai pas pu faire, et que j’ai toujours regrettée. Ce devait être en 1966 ou 1967, je ne sais plus. J’avais dans mes bagages un de ces romans que je ne publierais jamais, qui était involontairement sur le thème très en vogue de l’incommunicabilité : à partir de l’idée d’une population dans laquelle s’était généralisé le port des lunettes de soleil (à cette époque, les fameuses Ray-Ban [*] des pilotes US faisaient fureur), – au point que plus personne n’était capable de saisir le regard de l’autre puisque plus personne n’avait de regard du fait des lunettes...

Je fais connaissance par quelque hasard de sortie d’un jeune homme de mon âge (disons X, pour faire court puisque son nom s'est enfui depuis si longtemps de ma mémoire), – ce X qui essaie de se faire une place au cinéma dans la réalisation. Je lui parle de l’idée du bouquin, comme ça ; il s’exclame que cela pourrait bien séduire Ronet, qu’il connaît bien puisqu’il a été quelque chose avec lui, peut-être bien comme assistant-réalisateur dans son premier film mais je ne suis sûr de rien. (Ronet venait de commencer une carrière de réalisateur avec Le voleur de Tibidabo, en 1965.) On arrange ça très vite, moi-même plein d’ardeur ; je file un exemplaire du manuscrit à X, qui lit, juge que cela fait l’affaire, promet de le transmettre à Ronet ; là-dessus un rendez-vous est conclu, selon l’affirmation de X que Ronet est intéressé, dite comme si Ronet avait jeté un œil sur le bouquin. On imagine ma jubilation. Le rendez-vous est fixé. Au dernier moment, X me téléphone : le rendez-vous est annulé par défaut de participant puisque Ronet a disparu. X m’explique qu’il est comme ça, Ronet : tout d’un coup, il disparaît, personne ne sait où il est, une sortie qui se prolonge dans une succession de buveries, une ivresse de quelques jours, parfois une semaine, plus même, sans plus aucun signe pour personne. X me dit qu’on remettra ça lorsque Ronet sera revenu dans le monde des vivants, mais tout cela devenu assez vague, de plus en plus insaisissable comme si l’occasion se dissolvait, comme si l’enthousiasme s’éteignait à mesure que l’ivresse et l’oubli du monde avait emporté l’acteur-réalisateur ; le Ciel avait décidé que nous ne nous rencontrerions jamais... Et c’est ainsi que je n’ai jamais rencontré Maurice Ronet, jamais su s’il avait lu mon livre à jamais impublié et oublié, jamais su s’il y avait vraiment eu de rendez-vous envisagé, mais convaincu moi-même par cette partie de l’argument de la disparition inexplicable que cet homme (Ronet) était bien égal à ce que je ressentais de lui, homme déchiré, homme perdu et désespéré.

Si je dis tout cela, bien entendu, c’est parce que je viens de revoir Le feu follet, de Louis Malle, d’après Drieu La Rochelle, avec lui, Maurice Ronet, envoutant le film et le transcendant de sa désespérance absolument pathétique, avec un jeu si “criant de vérité” comme ils disent qu’on ne peut éviter de penser que Ronet-Leroy (rôle d’Alain Leroy) joue le rôle de sa vie comme si sa vie se résumait à ce rôle. (J’ignore ce que Ronet en a pensé, s’il a voulu réellement ce rôle selon l’importance et le sens qu’on lui voit, s’il a participé à son élaboration, et peu m’importe : je juge l’œuvre brute, précisant en plus que je n’ai pas lu le livre de Drieu, qui date de 1931 et adapte la vie d’un ami de Drieu, Jacques Rigaud, écrivain partant dans tous les sens, morphinomane et héroïnomane tombé dans une fin de vie d’errance et de désespérance ; qui se suicide en 1929, à 31 ans, d’une balle en plein cœur dans la maison de repos où il était en cure de désintoxication, comme Ronet-Leroy dans Le feu follet.)

J’ai été surpris par la vision de ce film déjà vu deux fois, mais il y a longtemps, d’abord pour une sorte de “raison technique”. J’ai souvent succombé, en voyant d’anciens films, à la pression que la postmodernité exerce sur nous, qui est d’introduire la notion d’obsolescence, essentiellement dans les arts et autres activités dépendant fortement de la technique et des technologies, – et qu’y a-t-il de plus sensible à cela que le cinéma ? Rien de semblable avec Le feu follet. Le film se voit comme s’il était tourné d’hier, comme s’il était extraordinairement actuel (pas “moderne”, hein, comme on clame en général pour les vieilleries qu’on réhabilite en conformité à l’époque qui le fait qu’elles sont restées “étonnamment modernes”, non je dis bien “actuel”). Le noir-et-blanc lui va à ravir, en appuyant l’atmosphère extraordinaire de tension et de puissance qui électrise littéralement ce film sans le moindre acte de violence, sans la moindre péripétie à suspens, sans le moindre éclat de voix. Dès le début, l’on connaît le fin, lorsque la caméra, passe et repasse avec insistance, au rythme des allées-et-venues de Ronet-Leroy marmonnant des mots sans guère de sens et filmé dans le miroir de la chambre de la clinique privée où il achève “avec succès” sa cure de désintoxication, sur ce miroir où est écrit au marqueur, en lettres énormes, la date fatidique du “23 juillet” dont on comprend assez vite ou après-coup,  qu’importe, qu’il s’agit du jour choisi par lui pour son suicide ; tandis que, quelques instants après, Ronet-Leroy range ses affaires et s’arrête un instant sur un revolver qu’il a soigneusement enroulé dans un foulard, un de ces fameux Luger P.38 Parabellum, dont il vérifie le chargeur. Et l’on connaît déjà si bien la fin que de tous côtés l’on dit à Ronet-Leroy “vous êtes guéri” comme on lui dirait qu’il est par conséquent détaché de ce monde des accidents de la matière, paradoxalement libéré pour conduire à bien son dessein et répondre à l’appel de son destin.

... Il est alors logique de constater que la question de l’alcoolisme (cure de désintoxication réussie ou pas, qu’importe) n’apparaît que de peu d’importance dans le film tel que je l’ai vu, avec mes yeux de 2015. Même si Ronet-Leroy “replonge” à la fin, quelques heures avant l’acte fatal, cela importe peu. Ce qu’il porte avec lui, désormais, vu aujourd’hui, ce n’est pas la désespérance d’un être mais la désespérance d’un monde, et c’est bien cela l’essentiel de mon propos ; c’est comme si Ronet-Leroy avait senti, non pas tellement son propre destin (il ne s’est d’ailleurs pas suicidé puisque mort d’un cancer à 55 ans), mais bien le destin d’un monde dont les prémisses pouvaient être perçues puisqu’elles sont là depuis des décennies et même des siècles, – certainement depuis 1918 et le débat de civilisation qui s’est alors ouvert, qui était déjà comme une béance accompagnant notre marche vers le Progrès où il apparaît de plus en plus que cette béance c’est le Progrès lui-même.

(Suite)

Il y a foule autour des restes du Su-24

  jeudi 26 novembre 2015

Avant l’on disait qu’“un malheur n’arrive jamais seul”, aujourd’hui l’on pourrait dire, d’ailleurs d’une manière assez proche, qu’“un événement n’arrive jamais seul”, surtout lorsqu’il a la brutalité, la brièveté et la netteté de l’interception et de la destruction d’un avion de combat dans un environnement politique d’une telle intensité. Bien sûr, je parle de la destruction du Su-24 russe par les Turcs, le 24 novembre. Ce 24 novembre donc, j’ai pris le relais pour donner quelques commentaires sur le premier événement au nom du site parce que, semblait-il, nos rubriques habituelles n’avaient pas du tout l’intention de s’en charger. (Ce que j’ai fait remarquer de cette façon, – à chacun ses responsabilités : « Je n’ai fait, pour cette occasion rapide, que servir de bouche-trou pour suppléer aux autres rubriques à l’occasion des évènements du jour... »).

Aujourd’hui, deux jours plus tard, on ne se trouve pas plus avancé, je dirais même qu’on a reculé tant la profusion extraordinaire d’informations en sens divers et souvent contraires, d’analyses, de synthèses, de réflexions, se heurtent et s’entrechoquent. Toutes les orientations sont explorées, par des plumes aussi assurées les unes que les autres. D’un côté, on affirme que l’OTAN est à fond derrière “le Calife à la place du Calife”, et c’est un coup pré-arrangé pour préparer bien mieux encore, une sorte de no-fly-zone en Syrie, à-la-Erdogan quoi. D’un autre côté, on vous affirme que les ambassadeurs (des pays-membres de la susdite organisation) ont drôlement rechigné durant la réunion du 24 et qu’ils commencent à montrer quelque irritation devant les pétulantes incartades du Calife dans sa bulle. (Tout de même, pour mettre un peu de lumière sur tout ça, j’ajoute une éclatante cerise sur le gâteau : il y a eu panne d’électricité sur le réseau interne de l'OTAN cet après-midi du 24 et la réunion de 17H00 s’est tenue dans une sorte de pénombre complice, permettant à certains de bailler pendant que le Turc expliquait l’affaire. Avec un temps de saison l'atmosphère était sinistre d'ennui et d'impuissance et, comme dit l’autre qui est au courant, “ils auraient aussi bien pu faire cette réunion avec des bougies”.) A côté de cela, imaginez le nombre de théories et d’analyses assurées qui ont jailli et déferlé de tous les côtés pour vous annoncer la marche vers la Troisième ou la Quatrième, voire la Cinquième Spéciale Dernière (je parle de “la” Guerre Mondiale que nous attendons tous) ; encore, ce n’est qu’un seul aspect des spéculations.. Et dire que, dedans, il se cache des choses vraies !

Ainsi peut-on dire qu’il y a un “deuxième évènement”, qui est une sorte de réplique sismique de communication du premier. Alors qu’on aurait pu prétendre, in illo tempore non suspecto où je vécus naguère, pouvoir faire un rapport acceptable de l’événement (du premier), l’irruption, non l’explosion du second, – “l’évènement de communication sur la destruction du Su-24”, – conduit à retenir, voire à rengainer sa plume, en espérant peut-être un peu vainement que la formidable poussière soulevée par le second après le premier, le “bruit de fond assourdissant” de la communication, retombe à son tour, un jour. Certains diront : cela ne change rien, le premier fait brut, la destruction du Su-24, reste un fait brut. Cela n’est nullement assuré : la destruction du Su-24 avant-hier, à la lumière de ce qu’on a écrit sur la destruction du Su-24 entre avant-hier et aujourd’hui, fait que le premier évènement s’est modifié. Cela conduit à dire qu’on ne peut pas vraiment dire ce que signifie la destruction du Su-24 par les Turcs, parce que l’extension et la puissance diluvienne de communication qui ont suivi ont tout transformé. Même s’il y a eu complot, préparation, planification, – ou le contraire après tout, même s’il n’y a rien eu sinon l’occasion d’abattre l’avion russe, – ce qui s’est passé le 24 novembre reste tel que cela s’est fait et cet événement-là ne peut plus rien nous apprendre et ne peut plus être envisagé qu’à la lumière de la tempête de communication qui a suivi. En un sens, l’affaire de la destruction du Su-24 ne pourra être envisagée et comprise que dans ce cadre pressant de communication qui s’est emparé d’elle ; hors, ce “cadre pressant” est d’abord et avant tout, cascade diluvienne et affreusement contradictoire, c’est-à-dire désordre total. Qui réussira jamais à remettre de l’ordre dans capharnaüm assourdissant ?

Pour l’instant, je suis donc obligé de constater, en reprenant un des tics du site avec ses expressions toutes faites ou plutôt fabriquées par lui-même, qu’aucune vérité-de-situation à propos de la destruction du Su-24 ne nous est encore apparue. (Ah, tout de même, en guise de chute réconfortante à ce rapide constat d’inconnaissance, j’attire l’attention de mes quelques lecteurs bienveillants sur les déclarations absolument impayables du général tchèque qui préside pompeusement le Comité Militaire de la susdite OTAN, celles que le site a citées dirais-je pour faire drôle : l’OTAN qui se juge encerclé par la base russe de Lattaquié en Syrie et le général qui dit “il faut régler l’affaire”, et que l’idéal pour ça, eh bien ce serait de la détruire, la base... Mais bon, le monde n’est pas parfait, et l’idéal n’est pas de ce monde. Dommage, et le général Pavel écrasa une larme avant de poursuivre...)

Ainsi le désordre règne-t-il.  

De la Belgique-“niveau-4“ au Su-24 abattu

  mardi 24 novembre 2015

On fait le point, en attendant d’en savoir quelque chose de sérieux ? En un sens, avec mon Journal dde.crisis, je suis un peu là pour ça, dans les moments délicats, disons comme contribution exceptionnelle aux évènements au cours soudain précipité ... Ici, en Belgique, sorte de brave pays-ectoplasme ayant accouché d’un monstre nommé-UE, nous sommes en alerte “niveau 4”, le plus haut niveau d’alerte possible. (On parle de “niveau 0” ou de “niveau-1” en premier, je ne sais plus, puis -2, -3, etc. c’est-à-dire -4, – bref, vous aurez compris que “We Are at War”. Les US, eux, partent du bas :DefCon [Defense Condition] -5, -4, -3, -2, et à DefCon-1, c’est la grande spéciale dernière, la super-nucléaire-stratégique.) Les supermarchés sont à peine fréquentés, les écoles sont fermées (mais demains elles rouvrent), les métros roulent à peine, les trains c’est tout juste, un grand nombre de magasins (plus de la moitié, à vue de nez) sont volets baissés, les badauds ne badaudent plus guère et l’on se croirait dans une semaine des quatre dimanches dans l’entre-deux fêtes de fin d’année ; seuls quelques flocons de neige, enfreignant les consignes du Premier ministre qui a fière allure, ont bravé les consignes et se sont mis à tomber … Pas beaucoup, mais juste assez pour éveiller les soupçons : la neige serait-elle dissidente et refuserait-elle l’effort de guerre qui consiste à s’immobiliser net et sur place ?

Depuis vendredi, la Belgique est sur le pied de guerre et tout le monde n’a que ce mot à la bouche : “guerre”, “guerre”, “guerre”. Les gens un peu sains d’esprit qui ont assisté au dernier Conseil européen (post-11/13) ont noté la stupéfaction des dignes participants de la chose lorsque Mogherini, disons pour cette fois la courageuse, la vaillante Mogherini, s’est levée pour dire “Non, nous ne sommes pas en guerre”.  Elle a répété trois fois la même phrase puis, constatant qu’elle ne recueillait comme réactions que l’ahurissement généralisée de ces visages qui, depuis au moins la Libye et certainement l’Ukraine, ne songent qu’à ce mot (“guerre”, “guerre”, “guerre”), elle s’est rassise, découragée. La courageuse, la vaillante Mogherini, – je la salue, pour une fois. 

Mais tout cela n’est rien lorsque nous vient la nouvelle du Soukhoi Su-24 russe abattu par les Turcs. Le commentaire de Poutine après avoir reçu les condoléances du roi Abdoullah II de Jordanie qu’il accueillait à Sotchi, – condoléances pour le vol 9628 et pour le Su-24, – sont sans complications ni précautions sémantiques : « Turkey backstabbed Russia by downing the Russian warplane and acted as accomplices of the terrorists. » (“La Turquie a frappé la Russie dans le dos en abattant un avion de combat russe et a agi comme complice des terroristes”). Ce sont des paroles extrêmement claires et fermes sur lesquelles il est difficile de revenir, qui tranchent avec la prudence habituelle de Poutine et des Russes dans les premiers instants suivant un incident de cette sorte (“attendons de connaître les circonstances exactes”, etc.). Ce sont des paroles qui annoncent que la Russie n’en restera pas là, et qui confirment, à mon sens en parlant d’abord de la psychologie qui règle tout, avec la quincaillerie qui suit, « que la Russie est sur le pied de guerre ».

Des échos que je reçois indirectement de gens, ou bien dit-on “sources”, dans des positions situées à des bons emplacements dans le système de la communication, rapportent les chuchotements selon lesquels, dans son palais hollywoodien et pré-ottoman, le Calife Erdogan a de plus en plus “un peu perdu la boule”... Ou bien, disons “la bulle”, qu’il aurait plutôt confectionné puisqu’il semble vivre dans sa bulle à lui, comme font les gens de Washington selon le constat que le brave Robert Parry, complètement effaré, ne cesse de documenter. Erdogan n’a peut-être pas tout à fait sa bulle lorsqu’il traite Poutine comme il traite les Européens de l’UE (il vient les voir dans quelques jours), par-dessus l’épaule, pour exiger un certains nombre de €milliards de plus pour tourner un tout petit peu le robinet du flot des réfugiés passant en Grèce. En convoquant l’OTAN comme il l’a fait (à peu près à cette heure, à l’heure où j’écris ces lignes), d’une façon particulièrement cavalière et insultante pour les Russes, sans avoir sérieusement parlé avec eux après la destruction du Su-24, peut-être a-t-il dans l’idée de torpiller les visites entreprenantes de notre président-poire à Washington puis à Moscou et tous ces bruits d’alliance avec la Russie ?

Ici, c’est-à-dire à Bruxelles où tout se passe, dans tous les cas je parle plutôt de l’UE, l’incident du Su-24 est considéré avec une certaine légèreté sinon de la bonhomie, un peu comme tout lorsqu’il s’agit de pertes russes, comme pour le vol 9628 : “Oh, c’est pas grave, on ne va pas en faire un drame, – A la guerre comme à la guerre, hein ?”. J’ai l’impression un peu insistante qu’ils n’ont pas vraiment raison, dans leur réaction. Il n’est nullement assuré que les troubles de Syrie qui ont un peu apaisé ceux d’Ukraine, ou plutôt les ont fait passer au second plan, ne relancent pas la crise européenne, par l’Ukraine à nouveau ou par ailleurs ; d’autant que les Russes n’ont pas vraiment apprécié qu’à l’heure de l’“union nationale” étendu au domaine des lambeaux de civilisation qu’il nous reste, et tout cela avec la Russie que d'aucuns considèrent presque comme une alliée, on ait décidé de maintenir les sanctions. J’ai l’impression que s’il y avait une relance de la tension en Europe, l’humeur russe serait notablement différente.

Tout de même, il devient de plus en plus difficile de trouver des scénarios plus complexes que ceux que nous proposent les évènements qui mettent en scène ce qui semble la folie de ces temps, et qui construisent peut-être une vérité-du-monde qui pourrait bien nous surprendre. Si tel lecteur fait remarquer que le titre d’un autre article (« L’époque la plus dangereuse de tous les temps ? ») ne répond pas à la logique la plus impeccable, il me semble assuré, à moi, qu’elle répond à la fois à la perception et à la psychologie de notre temps... Mais je ne vous en dis pas plus. Je n’ai fait, pour cette occasion rapide, que servir de bouche-trou pour suppléer aux autres rubriques à l’occasion des évènements du jour, puisque j’avais un moment pour le faire. Attendons la suite, qui devrait normalement succéder à ce qui la précède et que j’ai tenté de décrire au gré de la plume... 

A propos d’Ouverture libre

  mardi 24 novembre 2015

Je vais dire quelques mots de la  “cuisine intérieure” de dedefensa.org. Cela a sa place dans ce Journal dde.crisis, d’autant qu’on verra qu’il y est également question de certaines attitudes, jugements, positions de mon chef, je veux dire en tant que personne. Certes, il ne s’agit pas d’une “crise”, il n’y a ni urgence ni incendie en cours, et l’on peut même dire que sur nombre de points je ne fais que répéter ce qui a déjà été dit (d’ailleurs, il y a des citations dans le texte, qui sont effectivement des répétitions). Mais je ne trouve pas inutile de rappeler à la fois les règles et l’esprit de la chose, – d’autant qu’Ouverture libre a traversé une crise où j’ai cru cette rubrique moribonde et promise à disparaître, – et puis non, elle a redressé la barre. Cela mérite aussi quelques explications qu’on trouvera indirectement dans le texte.

Comme on le voit, plus que jamais OL est nettement divisée en deux sortes d’activité.  (Je me permets de céder à mon pêché mignon de modifier certains noms, mots, à établir des initiales, des interventions grammaticalement insignifiantes et pour mon compte, à la fois passe-partout et contribuant à la spécificité du site, – cela pour expliquer qu’Ouverture libre, devenue un instant Ouverture Libre pour la cause, apparaît dans ce texte sous ses initiales OL.) On peut espérer qu’OL a trouvé une sorte de “vitesse de croisière” qui lui assure une sorte de pérennité. Je vais rapidement mentionner les deux aspects de sa formule.

• Les interventions de lecteurs-contributeurs, dont certaines sont devenues régulières. Il s’agit là du domaine “naturel” d’OL, comme on le comprend et comme on va le voir plus en détails, plus loin.

• Les interventions de dedefensa.org, qui ont trouvé, je crois, une forme définitive qui me semble naturelle. Il s’agit de choisir un texte non destiné à OL mais que nous avons choisi pour son intérêt objectif, sans qu’il soit question nécessairement, ni d’y voir une adhésion complète de notre part, ni une opposition complète, ni quelque chose entre, ni rien du tout de cette sorte. Simplement le texte nous paraît intéressant en lui-même, et parce qu’il suscite chez nous une réaction détaillée et argumentée sur le sujet traité où sur l’orientation du sujet dans l’article, qui prend la forme d’un autre article, parfois même plus long que l’article cité. Cet texte signé dedefensa.org apparaît en premier essentiellement parce qu’il présente l’article cité, mais le plus souvent pour se transformer en un article indépendant exprimant notre sentiment, voire même élargissant le sujet, etc. Cette formule n’est guère concernée par les remarques qui vont suivre, simplement pace que, dans notre texte, nous précisons systématiquement, soit notre accord, soit notre désaccord, sur un ou plusieurs points de l’article cité... Cette remarque introduit d’ailleurs fort bien le concept général d’OL.

Maintenant, le concept général, qui n’est d’ailleurs pas d’une extrême originalité. J’ai jugé utile d’y revenir parce qu’on trouve dans le Forum, ces derniers jours, des remarques qui soulèvent le problème général de la formule, indiquant bien l’utilité d’y revenir justement. (« Étonnant article, j'avais l'impression de lire l'un des medias “classiques” plutôt que Dedefensa ! », « Bref, il est décevant que, sur un site où le désordre et la crise constituent le fondement des contributions, un texte vienne proposer des analyses «véritablement» révélatrices, démontrées par des faits qui ne se manqueront pas de se produire - ... ou pas ») Qu’il soit bien réalisé, sans la moindre ambiguïté possible, que ces critiques et les textes concernés ne sont cités que comme exemple du problème soulevé, sans aucune possibilité d’y voir de ma part un avis positif ou négatif, sur les unes ou sur l’autre ; qu’il soit bien compris, sans la moindre ambiguïté possible encore, que je n’émets en aucune façon, en aucun cas, la moindre critique contre de telles appréciations critiques ; qu’il soit bien compris, sans la moindre ambiguïté possible toujours, qu’il se peut très bien que je puisse être complètement d’accord sur le fond de la critique du texte, comme le contraire bien entendu...

Mais tout cela est déjà dit, peu ou prou, dans le texte de présentation de la rubrique, que je vais citer, je crois avec avantage, car c’est bien souvent un de ces textes qu’on néglige de lire (moi le premier pour des cas de cette sorte). Ce texte, qui a été récrit récemment justement à cause du problème abordé ici, dit ceci (et j’ajouterais un aveu : en relisant ce texte pour le reprendre ici, j’ai décidé d’étendre le souligné en gras, limité à “leur seule responsabilité”, à tous le reste de la phrase comme on le voit..) :

« Ouverture libre est une rubrique en complet accès libre, destinée aux lecteurs souhaitant faire une intervention sous une forme élaborée, destinée d'autre part à des interventions diverses de dedefensa.org. •  Toutes les contributions sont possibles, d'une simple présentation d'un article extérieur, d'une présentation d'article avec commentaire, à des articles inédits, etc. • Les articles et contributions sont signés du nom des auteurs et engagent leur seule responsabilité, sans aucune nécessité de conformité avec l'orientation de dedefensa.org, et sans que dedefensa.org ne prenne en rien à son compte leur orientation. • On trouve des présentations de la rubrique sur ce site le 3 janvier 2010 et le 10 janvier 2010. Il est fortement conseillé, enfin, de lire le texte du 28 septembre 2011 qui constitue une mise à jour détaillée des conditions d'accès, de collaboration, etc., d'Ouverture libre. • Bien entendu, dedefensa.org reste seul juge de l'opportunité de publication d'un article. »

Pour préciser encore le propos, je vais reprendre ici un extrait essentiel du texte du  28 septembre 2011 auquel il est fortement conseillé de se référer. On verra que le propos va dans le même sens, bien entendu, et délimite très expressément l’indépendance complète entre dedefensa.org et les textes publiés dans OL sous des signatures différentes.(Dans les textes dont des extraits sont cités, les lecteurs trouveront également les conditions requises pour publier dans OL, qui sont d'ailleurs extrêmement libérales.)

(Suite)

Archives : Rétrospective du 09/11/2015 au 15/11/2015

  lundi 23 novembre 2015

Voici un document pour vos et nos archives, la rétrospective de la semaine du 9 novembre au 15 novembre 2015, présentée sous forme d'éditorial d'introduction à la lecture du site pendant cette semaibe. Les grands thèmes en sont dégagés, ainsi que les principaux textes publiés sur le site, comme références.

« • En fait, nous pourrions commencer cette “rétrospective” avec la même phrase, comme nous fîmes la semaine prochaine, en y ajoutant une majuscule et un qualificatif oubliés... “La [Grande C]rise, comme à l’habitude, suit un tracé insaisissable et court de l’un à l’autre foyer, pour rallumer les ardeurs éteintes et en enflammer d’autres.” • Cette fois, certes, il s’agit d’une énorme oscillation mais finalement qui en suit une autre qui la vaut bien, celle de l’engagement russe en Syrie, il y a un mois et demi. • Tout cela va vite, vite, très vite... • «  «  Les attentats de Paris, qui ont réduit cette semaine à ses deux derniers jours, ont effectivement donné une inflexion de plus à la Grande Crise, parce qu’ils en sont évidemment en tant qu’évènement un de ses effets de plus. • On doit nécessairement faire référence aux trois textes qui les concernent (deux, du 14 novembre 2015 et encore du 14 novembre 2015, un du 15 novembre 2015). On peut également en rattacher deux autres, qui leur sont indirectement liés, avant même que les attentats se produisent (le même jour encore, le 13 novembre 2015 et le 13 novembre 2015). • On pourrait même estimer que deux autres textes (du 10 novembre 2015 et du 13 novembre 2015), sur la situation de ce que nous jugeons être le déclin accéléré des USA, ont effectivement un lien indirect avec les attentats. » 

Pessimisme et antidépresseur...

  samedi 21 novembre 2015

Depuis plusieurs années, surtout depuis que dedefensa.org existe avec tout ce que cela suppose de contacts que je qualifierais d’“un peu plus personnels par rapport à mes activités professionnels” ne serait-ce que par le Forum, et cela dont je n’étais guère embarrassé avant, le sentiment que j’ai souvent éprouvé est que l’on me juge plutôt (et dedefensa.org avec) comme un optimiste. Ce jugement me stupéfie quand j’y pense, il me cloue sur place. (Je ne dis pas qu’il m’exaspère, quoique ce soit parfois le cas ; j’essaie, dans ce texte présentement d’aller au fond des choses, donc j’évite de m’arrêter aux humeurs qui passent.) Il n’y a rien de plus faux dans ce que je connais intimement de moi, rien de plus contraire à ce que je ressens au plus profond de moi ... Tout juste peut-on dire que j’aurais certaines parties de moi qui feraient dire que je suis un “idéaliste”, voire un “imaginatif”, voire un “rêveur” en dégradé selon le sentiment qu’on en a, ou bien un “croyant” si l’on veut entonner la Marche des Trompettes, mais cela est secondaire dans ce cas et ne dit rien du fond ou disons “de la couleur” de mon caractère ; au contraire d’ailleurs, puisque cette sorte d’attitudes qu’on me prête désigneraient sans aucun doute ce que j’élabore inconsciemment pour lutter contre le pessimisme total, le pessimisme qui pourrait aller jusqu’à devenir paralysant si je le laissais faire. (Par conséquent, observera-t-on, cela dit beaucoup de mon caractère, mais par logique inversée.)

J’ai revu récemment, par pur hasard d’ailleurs, une vidéo d’une rencontre entre Régis Debray et Jacques Derrida, – cela doit dater de 2002. Debray est invité à poser une première question par le “causeur de la communication”, l’hôte, Gisbert et son émission (peu importe laquelle). Debray explique assez longuement ses observations (c’est un bavard, je le sais) avant d’en arriver à sa question pour Derrida. Alors, il l’appuie directement sur cette remarque (autour de la septième minute de la vidéo), « Généralement, les philosophes font la théorie de ce qu’ils ne maîtrisent pas, de ce qu’ils ne pratiquent pas... Nietzsche qui était un homme en très mauvaise santé a fait une théorie de la force et de la santé... » Même si je ne m’attarderais pas à me défendre de me prendre pour “un philosophe”, ni pour une sorte de Nietzsche, ni pour une sorte de Debray ou de Derrida, parce que là n’est vraiment pas le sujet de la chose, je jugerais ce propos d’une justesse extrême lorsqu’il est étendu à cette catégorie de personnes, fâcheusement baptisées “intellectuels”, qui font  profession d’écrire publiquement, et de penser par conséquent. Et ce cas, malheureusement ou non, est bien mon cas.

La question de Debray est donc : « Et vous, peut-être êtes-vous différent de ce que vous paraissez être, c’est-à-dire le déconstructeur sarcastique de toutes les illusions de la raison, et j’aurais envie de vous demander comment vous sentez-vous par rapport à ce personnage public que vous êtes par ailleurs ? » ; Derrida commence par une réponse où il dit son embarras, qui n’est pas feint du tout à mon sens, – « C’est une question extrêmement difficile... », – et je ne vais pas plus loin pour ce cas, je reviens à mon texte et curieusement je n’ai pas écouté la suite à ce moment... Mais certes, sans aucun doute, je me rappelle aussitôt, évidemment, ce texte sur Derrida assez récent (avril 2015), que j’avais écrit avec la passion d’une ardeur revigorante, comme lorsqu’on touche à une de ces vérités-de-situation, parce que l’espèce de “confession” de Derrida dans une autre circonstance que ce dialogue avec Debray est tout simplement un document extraordinaire, de vérité, d’émotion, de grandeur humaine après tout (quoique je pense, moi, de Derrida et de sa pensée à lui, – je parle objectivement de cet instant d’une confession).

...Et cet enchaînement et ce qui précède constituent un cas assez remarquable. J’ai commencé ce texte parce que j’étais au fond de ce “trou-noir” comme de l’encre de ce pessimisme dont je vous parle, puis écrivant ces premières lignes je me suis souvenu du Debray-Derrida, puis de là la connaissance personnelle que j’ai de Debray, le texte sur Derrida, etc., et l’on devrait remarquer que mon écriture, ou disons la musique générale du texte est devenue plus entraînante. Je me suis sorti peu à peu, ou bien très vite si l’on veut, de mon “trou-noir” comme de l’encre.

Nous vivons une époque terrible pour cette sorte de circonstance, et cela est nécessaire à dire car je ne crois pas que, dans une autre époque, on se jugerais aussi souvent invité à exprimer des sentiments à la fois si francs et si intimes, de cette façon, sur soi-même considéré d’un point de vue qu’on juge pouvoir intéresser au moins quelques lecteurs, avec la rapidité de transmission de la chose, les libertés de manufacture que permet la quincaillerie postmoderniste ... Cette “époque terrible”, donc : d’une part, tout, absolument tout m’invite à juger complètement justifié d’avoir ce sentiment d’un pessimisme total colorant mon caractère, comme si c’était moi-même qui m’étais inventé ce sentiment, et qui y tenais dur comme fer, comme si j’étais instruit par une accointance divine des causes universelles d’un tel pessimisme, – y compris moi-même et mon sentiment dominant d’ailleurs comme causes de ce pessimisme, – faisant ainsi un de ces cercles vicieux dont nous sommes coutumiers aujourd’hui. D’autre part, l’extrême abondance de l’information, ce phénomène du système de la communication, devant lequel j’éprouvais une réelle nausée il y a seulement une demi-heure, un quart d’heure oui, par rapport au moment où j’ai écrit les premiers mots de ce texte, jusqu’à entreprendre ce texte pour m’empêcher de vomir si l’on veut, ce phénomène de la communication me procure soudain, en un instant, une résurrection qui transforme mon sentiment en lui trouvant soudain un terrain où il peut découvrir une ouverture de lumière, où il peut soudain exprimer une volonté d’être qui sauve son être et le grandit, – et comment, pour mon compte, “être plus” sinon en écrivant à partir d’une pensée soudain reconstituée ?

(Suite)

« Je veux rentrer en Syrie »

  jeudi 19 novembre 2015

Cette intervention doit retenir toute notre attention. L’héroïne de cet épisode de communication dont je vais parler est une jeune femme syrienne qui fait partie de ceux que nous avons coutume de désigner comme les “réfugiés-migrants” qui “affluent” en Europe, plus précisément de ceux qui ont “déferlé” durant l’été, en juillet-août, suscitant une “crise migratoire” qui a provoqué et provoque des réactions populaires très extrêmes devant ce qui a été perçu et continue plus que jamais à être perçue comme une “invasion” mettant en cause l’équilibre social, ethnique, sinon les réalités historiques et souveraines des pays de l’Europe, c’est-à-dire l’identité, l’être même de ces pays. J’ajoute que ces réactions, si elles peuvent être jugées condamnables par les esprits les plus réfléchis et les plus moralement hauts, souvent esprits des élites-Système comme on s’en doute aussitôt, n’en sont pas moins de mon point de vue complètement compréhensibles ; c’est dire, par simple logique des contraires, ce que je pense de ces jugements des élites-Système.

(J’emploie à dessein, soulignés par des guillemets, les mots indiquant effectivement ces “sentiments populaires”. Ces mots entre guillemets disent mieux qu’une longue analyse la réaction du “sentiment populaire” du côté européen et hors des consignes-Système ; ces consignes-Système étant d’une extrême banalité et surtout d’une hypocrisie encore plus extrême si c’est possible puisque l’action du Système est cause de tout cela ; et, là-dessus, se greffe le jugement que j’évoque sans le définir, que j’ai de la plupart parmi les élites-Système citées, que je considère comme tout aussi méprisables pour cette même hypocrisie, avec l’argument de la soumission et de la vassalité en plus, de tout ce qui fait partie de l’ensemble “européen/consignes-Système”.)

J’ai donc fixé l’attitude de deux des trois “partis” en présence, celui des “réactions populaires” et celui du Système, avec mes propres jugements, pour mieux en venir au propos de notre jeune femme syrienne. L’épisode est à mon sens symbolique d’une situation psychologique qui doit être assez répandue chez les “réfugiés-migrants”, et d’ailleurs il y a déjà eu des nouvelles de certains d’entre eux ayant décidé d’ores et déjà de retourner en Syrie (notamment après l’intervention russe dans ce pays, qui a été perçue comme l’amorce d’un facteur de stabilisation). La nouvelle sur la jeune femme syrienne nous vient de Hollande (le pays), d’un camp de réfugiés (cette fois, le mot simple est justifié) où elle se trouve. Elle est donnée par RT-français le 18 novembre, avec quelques déclarations, recueillies à partir d’au moins deux interviews “de terrain” de deux chaînes de TV hollandaises, suffisant très largement à faire comprendre son sentiment. (Les propos soulignés  de gras l'ont été par moi.)

« Expliquant à l’équipe de télévision pourquoi le groupe de quinze personnes est sorti de leur logement, où le gîte et le couvert leur sont offerts par l'Etat hollandais, la [jeune] femme déclare “Ce n’est pas une vie lorsque vous rentrez dans une chambre et qu’il n’y a pas de télévision. Il y a juste un lit, pas de casier, pas de vie privée” [...] “Nous allons rester dehors car nous ne voulons pas manger cette nourriture, et nous ne voulons pas rester dans cette chambre. Nous fuyons notre pays à cause de la situation, et maintenant nous vivons dans une prison. Peut-être que nous devrions rentrer dans notre pays”.

» Dans un autre entretien donné à la télévision néerlandaise DenHaag TV le lendemain, la même jeune femme continue de se plaindre des conditions d’accueil en disant aux journalistes “Je veux rentrer dans mon pays”. La journaliste [qui l’interroge], qui semble choquée, lui demande : “Vous-êtes sérieuse ? Car il y a une guerre, pas vrai ?”, mais la réfugiée reprend : “Ici, ce n’est pas une vie. Là-bas, nous savons qu’il y a une guerre, mais ici il n’y a pas de vie. Vous êtes assis en prison. C’est la même situation, sauf qu’en Syrie vous pouvez vraiment vivre. Ils nous donnent 12 euros [par semaine], qu'allez-vous faire avec ça ?”. La jeune Syrienne conclut : “Nous sommes venus ici pour travailler, pas juste pour prendre l'argent de votre gouvernement et ne rien faire”. »

Je ne suis pas là pour me faire l’écho de la première réaction qui peut venir à l’esprit  (“Incroyable ! Personne ne lui a demandé de venir, on l’accueille, on la loge, on la nourrit, on lui donne des sous [€12 par semaine, merde, c’est Byzance] et en plus elle se plaint parce qu’elle n’a pas la TV et pas de travail”) ; pas plus que la seconde, qui peut  venir à l’esprit en réaction à la première si vous l’avez (l’esprit) plus sophistiqué, plus humaniste comme on trouve dans les âmes progressistes et “avancées” et dans ce cas moins dans les élites-Système parce que la jeune femme syrienne met tout de même en cause l’organisation et l’esprit humanitaristes du Système (“Incroyable ! On les traite comme des chiens et on ne leur donne pas la TV ni du travail, mais comme est-ce possible de la part d’une civilisation humaniste qui représente l’espérance du monde entier avec ses ‘valeurs’ ?”). Je mentionne ces réactions que je suppose typiques sans leur accorder la moindre importance, et en un sens la réaction de la jeune femme syrienne pas plus, parce qu’il s’agit d’évènements secondaires dépendant d’une cause première pour la séquence qui est la seule chose à considérer : la politique de déstructuration brutale, jusqu’à la dissolution, la politique-Système suivie par l’Europe comme par les USA dans le cadre du bloc-BAO, singulièrement depuis les années 2010-2011. La cause première, c’est le Système, avec tous ses caractères de brutalité de sa surpuissance dans la poursuite de sa politique de déstructuration-dissolution. J’ajoute même que la TV et le travail que réclame notre Syrienne, s’ils lui étaient donnés, représenteraient, dans tous les cas certainement dans l’intention inconsciente qui y présiderait puisque c’est le Système qui arrange tous ces bidules, une autre forme de la même déstructuration-dissolution, cette fois plus soft et plus ciblée sur la psychologie, et que, contrairement à ce qu’elle croit ou semble croire, elle ne sortirait pas de la prison où elle se trouve mais se trouverait dans une cellule un peu plus confortable, avec permission de sortie, etc., – mais cellule de prison quand même. Non, ce qui m’intéresse, c’est son argument principal, que j’ai souligné de gras, parce qu’il ouvre heureusement, je veux dire de la façon intellectuelle la plus heureuse, un tout autre débat : « Ici, ce n’est pas une vie. Là-bas, nous savons qu’il y a une guerre, mais ici il n’y a pas de vie. Vous êtes assis en prison. C’est la même situation, sauf qu’en Syrie vous pouvez vraiment vivre. »

(Suite)

Nous sommes horrifiés et furieux...

  mercredi 18 novembre 2015

En un sens qu’il faut manifester avec sagesse du point de vue de la symbolique, l’on pourrait dire que Daesh nous a rendu un fier service en nous révélant à nous-mêmes ; en un sens, qu’il faut manifester simplement par la bonne information des choses, c’est une sorte de renvoi d’ascenseur puisqu’il est avéré que nous avons littéralement fabriqué Daesh sans autre but que le vertige de la puissance, ou disons mieux de l’hybris parvenu au stade de l’inversion manifeste de ses effets. Bien sûr, employant ce “nous”, je ne fais que constater mon appartenance obligé à cette organisation du monde, cet enfermement, cette pression de la contrainte, ce producteur de souffrances et de révoltes furieuses qu’est le Système. Je parle, ici, de l’intérieur du Système bien que je dispose de divers stratagèmes pour lui échapper régulièrement et l’observer à loisir, comme étranger à lui, désolidarisé de lui et le méprisant, dans ces instant de libération qui me sont bien précieux. (L’inconnaissance, par exemple mais bon exemple, est un de ces stratagèmes.)

Je reprends une remarque d’un texte écrit peu après le 13-novembre pour, me l’appropriant (j’ai des accointances avec dedefensa.org), le développer au-delà de ce qu’il prétendait dire ; c’est-à-dire, l’expliciter et explorer son sens plus avant. Dans ces Notes d’analyse du 16 novembre, il est notamment écrit, au paragraphe où l’on traite de la communication (« la communication diluvienne ») : « Au contraire de “Je-suis-Charlie” et de tant d’autres occurrences, le Système n’avait pas de narrative prête et impérative sinon les ‘usual suspects’ (la barbarie, l’horreur, etc.). » Cela signifie qu’il n’a pas d’explication qui, en dénonçant le terrorisme mais en prétendant expliquer son acte, renforce le Système. Dans le cas de Je-suis-Charlie, c’était la liberté de penser et de s’exprimer, vieux truc-à-la-française devenu truc-Système dont chaque jour nous montre l’application forcenée. Dans le cas de 9/11, dans l’an d’extrême disgrâce 2001,– pour étendre la réflexion à l’origine de toutes choses dans la séquence que nous vivons, – c’était the American Way of Life dont le philosophe du régime Don Rumsfeld affirma le 29 septembre 2001, le plus justement qu’on puisse dire (cette old crapule de Rumsfeld était loin d’être stupide), qu’elle constituait la véritable cible d’al Qaïda (alors, on parlait d’al Qaïda).

(On l’a oublié, mais la véritable riposte à 9/11, ce ne fut pas le Patriot Act et toutes ces autres choses terribles, ces vilenies à-la-Pinochet dont on fait fort grand cas mais qui sont les épiphénomènes cruels et honteux d’un Système aux abois, qui ne changent rien à ses fondements, – et qui ne sont pas à proprement parler nouvelles, ces choses terribles, juste beaucoup moins dissimulées. La véritable riposte, ce fut ces exhortations de GW que Tom Engelhardt rappelait le 29 octobre sur son site TomGram, en chargeant sa plume d’une incrédulité complète et effarée : « Now, hop ahead to that long-forgotten moment when he would finally reveal just how a twenty-first-century American president should rally and mobilize the American people in the name of the ultimate in collective danger.  As CNN put it at the time [20 september, 2001], “President Bush... urged Americans to travel, spend, and enjoy life.” His actual words were: “And one of the great goals of this nation's war is to restore public confidence in the airline industry and to tell the traveling public, get on board, do your business around the country, fly and enjoy America's great destination spots. Go down to Disney World in Florida, take your families and enjoy life the way we want it to be enjoyed.” » On comprend la désolation d’Engelhardt mais il s’agissait bien de la riposte du Système, en l’occurrence de sa filiale US : puisqu’il y a attaque contre l’American Way of Life, ripostons en pratiquant plus que jamais l’American Way of Life, et l’arme absolue de ce combat c’est d’emmener ses bambins à Disney World, en Floride après avoir acheté quelques actions pour permettre aux banksters de Wall Street de prospérer de feux d’artifice type-septembre 2008 en feux d’artifices à venir.)

“Nous sommes en guerre”, disent-ils, comme l’ancien secrétaire d’État Haig disait, l’après-midi de 9/11 “We are at war”. Dire cela, c’est évacuer le problème ou plutôt le nier, l’ignorer, le repousser, se voiler la face d’un geste nerveux et fiévreux pour ne rien voir. Notre problème n’est pas de faire la guerre, en admettant que nous parvenions à identifier de quelle guerre il est question, avec quel ennemi nous avons à en découdre et ainsi de suite. Notre problème est que, dans notre décrépitude absolue du point de vue du sens, nous n’avons rien à défendre qui vaille la peine, ou l’héroïsme, ou l’abnégation si l’on veut, d’être défendu. D’ailleurs, nous ne savons plus ce que sont la peine, l’héroïsme et l’abnégation, ce qui est déjà effleurer le problème.

En subissant cette attaque cette fois où nous nous trouvons à court de narrative puisque notre seule riposte est d’annoncer une guerre que nous n’avons ni les moyens, ni l’habileté, ni la volonté de faire jusqu’à son terme qui serait une victoire décisive et une paix véritablement pacifiée, nous découvrons que nous vivons selon une façon d’être et non plus selon une raison d’être, et que cette “façon d’être” est une dévastation de l’être. Aujourd’hui, il serait ridicule de riposter comme firent Rumsfeld-Bush en proclamant la grandeur d’une American Way of Life qui s’abîme dans le désordre et la corruption américanistes, qui n’est plus que la caricature d’elle-même, caricature d’une infamie, donc infamie d’une infamie. BHO ne s’y risquerait pas, le brave homme, craignant de compromettre le legs qu’il va laisser à l’histoire dans un peu plus d’un an et se contentant de soupeser le nombre de dizaines de soldats qu’il va expédier pour faire de la figuration anti-Daesh. C’est encore plus ridicule pour la France qui est cette fois l’héroïne souffrante et célébrée de l’attaque, parce que la France a abandonné depuis longtemps la French Way of Life, frappée d’apostasie et d’obsolescence honteuse comme chacun sait.

Ainsi en est-il à ce point que nous n’avons plus toutes ces “façons d’être” à brandir devant l’ennemi pour lui signifier que nous les défendrons jusqu’à quelque chose qui ressemblerait à la mort en la singeant. Alors, dans la débandade, nous nous replions sur ce qu’il nous reste, c’est-à-dire sur ce qu’il doit normalement nous rester, sur le fondement, sur notre “raison d’être” ; et cela, pour nous apercevoir avec terreur et fureur que, hop ! – disparue, envolée, finito l’argument décisif et sans réplique de “la raison d’être” auquel nous ne prêtions plus aucune attention en le tenant pour acquis, “lo spettacolo è finito” ...

Il y a de quoi être à la fois horrifié (pas par Daesh mais par ce que nous sommes devenus) et furieux (de ce que nous sommes devenus) ; il y a de quoi ... Et aussitôt, me dis-je, avec un joyeux “hop !”, la revoilà notre raison d’être ! Aujourd’hui, en plein jour et dans la lumière, je constate cette évidence que notre seule “raison d’être” possible est notre horreur et notre fureur devant ce que nous sommes devenus, la première alimentant la seconde et réveillant, à partir du constat horrible de la chute accomplie, le besoin furieux de se transformer décisivement en se relevant.

Extension assourdissante du domaine de la Crise

  lundi 16 novembre 2015

Comme je crois assez peu au “complots”, je vais commencer par dire qu’il n’y en a pas dans ce cas... (C’est-à-dire, pour  être tout à fait précis : je crois assez peu à la réussite des “complots”, ne niant pas une seconde par contre qu’il y a toujours eu des complots, et qu’aujourd’hui il y en a une prolifération extraordinaire, – je dirais même, pour le coup, “assourdissante”, – mais avec les échecs à mesure, un peu comme dans un asile d’aliénés où le comportement des fous ressemble à un complot permanent qui échoue en permanence.) “Ce cas”, c’est celui des étudiants, ou militants, ou ceci et cela en même temps, Africains-Américains ou blacks comme l’on dit sans trop craindre la censure, qui ont investi le campus de l’université du Missouri-Columbia. Ils se plaignent qu’on ne parle pas assez de leur coup d’audace, qui entend servir la cause des blacks, parce que l’essentiel du système de la communication US (dont notamment et essentiellement la presse-Système pour ce qui est de leurs récriminations) s’est précipité sur les attentats de Paris. Ils y voient un complot...

« Les militants, qui ont récemment pris le contrôle du campus de l'Université du Missouri-Columbia, espéraient que leur action ferait grand bruit dans le paysage médiatique américain. Toutefois, les médias américains se sont massivement concentrés sur la vague d'attentats sanglants qui a frappé la France le 13 novembre, relayant ainsi au second plan les protestations de défenseurs de la cause noire qui dénonçaient les injustices raciales dont les Afro-Américains sont victimes aux Etats-Unis. “Intéressant de voir comment les journaux couvrent les attaques terroristes de Paris mais ne disent rien sur l’attaque terroriste à ‘Mizzou’ [l’Université du Missouri-Columbia]”, déplorait un tweet... » (voir RT-français, le 15 novembre 2015, avec une curieuse interrogation sur l’emploi du mot “terroriste” par la tweeteuse Kyra).

Je crois qu’ils se trompent, il n’y a pas complot... Il y a, pour le cas, dans le système de la communication US, cet événement extraordinaire par rapport aux temps passés que je connus bien qu’un événement non-US qui ne soit pas absolument impératif (les crises pullulent, Paris 13-novembre n’a pas écrasé le reste) puisse prendre le pas sur tout ce qui se passe aux USA de cette façon. On est alors conduit, ou dirais-je pour plus de sûreté et ne compromettre personne que je suis conduit à observer qu’il y a la formidable force d’attraction de ce qu’on a coutume de nommer sur ce site la Grande Crise, ou la Grande Crise d’effondrement du Système, – vous voyez à quoi je fais allusion, parmi les tics innombrables de dedefensa.org ? (Ce qui induit, je le reconnais, que je fais mienne la thèse que l’évènement parisien de vendredi dernier est un événement majeur, une étape importante de cette Grande Crise ; pas la première, d’étape, bien entendu et quant à savoir s’il s’agit de la dernière, de l’ultime... On verra plus loin et on verra bien.)

Cette formidable force d’attraction de la Grande Crise transitant par le 13-novembre se marque d’abord dans le système de la communication. La “couverture” médiatique et de communication (moi, j’appellerais ça plutôt “l’édredon”) des attentats de Paris a été, est et sera encore pendant quelques jours tout simplement phénoménale. Tiens, comparez avec ceci, dont vous pourriez vous souvenir, c’est-à-dire la “couverture” dérisoire par comparaison de la série d’attentats de Madrid du 11 mars 2004, également montés comme une opération minutieusement coordonnée sur le réseau ferroviaire de banlieue, qui fit tout de même (oups) près de 200 morts et 1.400 blessés. Cela ne signifie nullement que la qualité du point de vue de la communication soit à la mesure de cette quantité si extraordinairement amplifiée pour le 13-novembre, surtout si l’on considère l’état de détresse avancée de ce qui est nommé, également sur ce site, la presse-Système, et j’affirmerais même : “tout au contraire”... Mais l’intérêt est dans ceci que la force et l’effet de masse dans la communication sont là, et il est alors tout aussi d’un réel intérêt de savoir s’il ne s’agit pas d’un événement en soi, qui semblerait alors, si c’était le cas, avoir une grande et forte signification, et qui pourrait, lui, recéler un effet qualitatif indépendant de l’extrême bassesse du contenu de la communication.(C'est un peu la thèse du globalisme selon laquelle le tout est, dans certaines conditions dynamiques, d'une autre substance que l'addition de ce qui le compose.)

(Je dis tout cela, je m’en avise exactement à l’instant, sans prendre en compte l’hypothèse d’autres attentats à venir, ou d’autres évènements de crise, hors de France et même hors d’Europe, également à venir, peut-être dans les prochains jours ; alors que le 13-novembre a eu lieu sans que nous ayons pu “digérer” cet autre évèement colossal d’il y a 45 jours, que fut l’intervention russe en Syrie … Et disant ceci et cela, justement, me vient à l’esprit l’idée en forme d’hypothèse, aussitôt écrasante par son évidence, et sur laquelle on reviendra sans aucun doute par d’autres rubriques et méthodes d’écriture sur ce site, que nous sommes entrés dans la phase de perte totale de l’illusion du contrôle de notre Grande Crise. Il faut bien avoir à l’esprit l’importance du mot “illusion” ; la perte, ou l'absence de contrôle humain de la Grande Crise est d'évidence puisque c'est l'essence même de la chose d'être hors de notre portée, mais ce que nous avons perdu le 13-novembre c’est l’illusion que nous contrôlions encore quelque chose d’elle. C’est peut-être cela, essentiellement, que salue ce déluge de communication.)

Nous vivons des heures étranges, écrasés sous la force diluvienne de la communication qui tient la perception sous son empire, transformant démesurément l’événement, comme une de ces ombres immenses de son Nosferatu que Murnau, au sommet de son art expressionniste allemand, projetait sur les murs de la ville terrifiée, dans le film du même nom ; pendant ce temps, Assad, l’innommable Assad, le président-qui-ne-devrait-pas-exister, nous dit qu’il est désolé pour ce qui survient à Paris, mais que la Syrie, vous savez, vit cela chaque jour, depuis cinq ans. Quoiqu’on pense d’Assad, si on peut appeler “penser” pour la plupart de ceux qui émettent l’avis standard-Système à son propos, ce qu’il dit est vrai et laisse à penser. Et pourtant, je m’y tiens... Malgré l’évidence, je ne crois pas une seconde que cette fantastique disproportion de la communication, de la perception, de l’appréciation, soit simplement un accident technique ou une aberration de nos sens, ou bien encore une disproportion épouvantable de notre attention pour nous-mêmes et de notre inattention pour les autres ; il y a de cela, mais il y a aussi dans cet aspect de l’événement, tapie, une profonde vérité-de-situation qui nous parle de notre Grande Crise arrivée à un moment historique, ou métahistorique puisque nous sommes sur ce site, de son évolution. C’est simple et pure intuition, dire cela, mais l’on sait l’importance que j’attache à l’intuition ; et de la traduire aussitôt en une question pratique : ne sommes-nous pas dans la possibilité aujourd’hui proche, mais que nous ne sommes pas encore assurés de voir menée à bien, que la cuirasse que le Système nous impose pour la perception du monde soit en train de céder ?

(Suite)

Archives : Rétrospective du 02/11/2015 au 08/11/2015

  lundi 16 novembre 2015

Voici un document pour vos et nos archives, la rétrospective de la semaine du 2 novembre au 8 novembre 2015, présentée sous forme d'éditorial d'introduction à la lecture du site pendant cette semaibe. Les grands thèmes en sont dégagés, ainsi que les principaux textes publiés sur le site, comme références.

« • La crise, comme à l’habitude, suit un tracé insaisissable et court de l’un à l’autre foyer, pour rallumer les ardeurs éteintes et en enflammer d’autres. • La crise syrienne n’est pas de Syrie seule, mais phase d’un ensemble plus vaste qui, cette semaine, touche de plein fouet les USA avec le débat dit-des Boots on the Ground (des soldats à terre, voir le 3 novembre 2015). • Le caractère de cette phase crisique se confond avec le caractère du président des États-Unis, indécis, incertain, plein de demies-mesures, qui enrage le Pentagone si bien qu’on parle d’une “crise” (quoi d’autre ?) entre la Maison-Blanche et le Pentagone (voir le 7 novembre 2015). • Pendant ce temps, l’affaire de l’avion russe qui a explosé en vol au-dessus du Sinaï entraîne vivement l’Égypte dans la crise (le 6 novembre 2015), tandis que le Congrès des États-Unis débat comme au Café du Commerce de la possibilité d’une Troisième Guerre mondiale (le 5 novembre 2015). • Dans ce désordre tout entier marqué par la démence, notre recommandation est de suivre les chemins de l’inconnaissance (voir le 5 novembre 2015), un peu comme Gustave Le Bon le reconnaissait sans l’identifier, déjà en 1915 (voir le 4 novembre 2015), tandis que notre chroniqueur-rêveur invoque “la puissance bienveillante du monde” (le 6 novembre 2015). » 

« Les loups sont entrés dans Paris »

  samedi 14 novembre 2015

La guerre c’est une chose sérieuse, qui vous apprend à vivre et vous apprend que la vie ce n’est pas “se laisser vivre”, et que la vie c’est aussi la mort brutale apprise et survenue dans le quotidien des vies. Je le sais bien, ayant vécu dans les premières dix-huit années de ma vie, huit années de guerre, de 1954 à 1962 en Algérie. C’était justement la sorte de guerre qu’on affronte aujourd’hui (voir la bataille d’Alger de 1956-1957, la vraie pas le film), et qui vient de frapper durement Paris alors que Paris se refusait à la vivre vraiment (l’épisode “Je-suis-Charlie”, vécu comme un symbole malgré le sang répandu, n’a absolument pas la signification du carnage d’hier soir, justement à cause de cette dimension de carnage). C’est aussi la chanson de Reggiani, celle de 1967, dont notamment le premier quatrain, quelque signification qu’on ait voulu donner à la chanson (d’une façon générale, anti-fasciste ou bien pour célébrer la lutte contre l’Allemagne nazie), dit ceci qui ressemble tant à la situation de nos contrées civilisées, celles que nous avons l’habitude de regrouper sous l’expression de “bloc-BAO :

 

« Les hommes avaient perdu le goût

» De vivre, et se foutaient de tout

» Leurs mères, leurs frangins, leurs nanas

» Pour eux c’était qu’du cinéma

» Le ciel redevenait sauvage,

» Le béton bouffait l’paysage… alors...»

 

“Alors” ? Devant tant d’abandon où s’abîme notre monde, certes, les loups ont jugé tout à fait naturel et de la meilleure occasion du monde d’entrer dans Paris et de faire ce qu’ils nous ont avertis qu’ils feraient... Les élites-Système n’ont pas versé une larme sur les 224 personnes tués dans le vol 9628, notamment parce que c’étaient des Russes, et que les Russes, hein, après tout... C’était bien mal à propos et une impolitesse insensible et inutile, parce que le désordre frappe partout.

La chanson citée ci-dessus se nommait, on s’en souvient, Les loups sont entrés dans Paris. Quelle pensée secrète, quelle impulsion venue d’on ne sait où, m’a conduit à écrire hier, dans ce Journal dde.crisis, un texte sur Paris, gloire & nostalgie, qui célébrait le Paris qui n’est plus, le Paris d’avant  cette “guerre totale” qui est en vérité l’enfant du désordre absolu, universel, mondialisé et globalisé qu’ils ont tant contribué à mettre en place, à entretenir, à couvrir de leurs vœux. Bouleversé très certainement et très profondément, inutile d’en douter, sans avoir à suivre les consignes de son conseiller en communication, le pathétique président-poire a dit toute son horreur et annoncé la première mesure d’urgence : la France a fermé ses frontières, gommant d’un seul trait rouge du sang des victimes l’un des principes fondamentaux d’un demi-siècle de la politique qu’on sait. Si la France n’avait pas suivi cette “paix européenne” qui s’ouvre sur le monde,  ce qui s’est passé hier se serait-il passé hier ? Je ne retirerais évidemment pas un seul mot de ce passage du texte d’hier, qui concerne le Paris d’aujourd’hui, soudain éclaboussé de sang ; j’ajouterai simplement, parce que les évènements vont si vite qu’on ne peut tout écrire, que ces évènements vont ainsi obliger la “presse-Système” à parler des “bruits excessifs” du monde de feu et de sang qui est le nôtre, et “des carnages” qui vont avec, qu’elle dissimule en général avec un brio qu’on retiendra comme sans précédent...

« [La France] est entrée dans l’ère de la “paix européenne” qui s’avère, dans la mesure de la profondeur des choses et si l’on a assez de force de caractère pour écarter les geignements de l’affectivisme (spécialité des commémoration des champs de bataille), infiniment pire que les pires des carnages puisque l’enjeu en est simplement la destruction du monde, sans bruits excessifs (la presse-Système y veille), sans carnages (la presse-Système veille à ne pas nous en informer), sans rien du tout (ce qui est la définition de la presse-Système), – par déstructuration silencieuse et dissolution à peine chuintante, – par pure entropisation des choses, c’est-à-dire l’effondrement diluvien dans le trou noir du rien et qu’on n’en parle plus pour leur éternité. Dans ce contexte où la France s’est inscrite avec la prise du pouvoir par les hordes énervées et hystériques de ces étranges zombies postmodernistes qui tiennent la place, la logique que j’illustrai plus haut par des exemples d’époques diverses n’a plus de raison d’être... »

Je ne retirerai pas un mot parce que, tous comptes faits, ce ne sont pas vraiment “les loups” selon-Reggiani qui sont entrés dans Paris. L’histoire du terrorisme de ces dernières années, et notamment de celui de Daesh (voir le général Flynn que n’a pas vu la presse-Système, cet ancien chef de la DIA qui vous disait tout sur ce qui nous attendait, et principalement comment nous l’avons créé nous-mêmes), vous dit tout à cet égard ; c’est “Le désordre [qui] est entré dans Paris”, ou bien “Les loups du désordre” qu’il aurait fallu écrire, que sais-je, car le terrorisme est bien l’expression même du désordre, de la déstructuration et de la dissolution de nos sociétés, l’abjection de cette “contre-civilisation” dont nous avons hérité. Bien entendu, ils vont renforcer leur pseudo-État policer, leurs régiments de surveillants de l’ordre public dont on sait bien les arrière-pensées mais qui se trouvent soudain placés devant l’affreuse évidence du désordre du monde auquel ils ont tant contribué.

Le choc psychologique de la soirée du 13 novembre (11/13 dira-t-on désormais, avec la malédiction du chiffre 11), par l’ampleur  inimaginable encore quelques heures plus tôt de l’attaque, le caractère aveugle des tueries, – cette attaque de la sorte de celles que subissent dans l’indifférence de la presse-Système depuis des années et des années tous ces gens en Afghanistan, en Irak, en Syrie et dans tant d’autres lieux, et même en Russie qui en a eu son lot, – ce choc va bouleverser les psychologies. Il va secouer l’Europe déjà agonisante au milieu de la crise des migrants avec les liens qu’on imagine, comme aucun autre événement ne l’a fait avant durant cette séquence ; il va faire trembler sur leurs bases toutes ces conceptions qui ont fabriqué ce monde de désordre absolu et eschatologique d’où naissent des choses comme Daesh auxquelles nous prêtons à peine discrètement main forte lorsqu’il s’agit de faire de la fine politique-Système. Nous n’avons pas fini d’en subir les contrecoups qui sont de l’ordre du psychologique et de tout ce qui va avec et s’inscrit sans nul doute dans le courant de l’accélération de la crise générale d’effondrement du Système.

Bien sûr la grande lutte contre le terrorisme va prendre une nouvelle dimension, et nous nous trouverons alors devant nos incroyables contradictions. Ce n’est pas Bachar qui a fait ce qui s’est passé à Paris, mais ceux dont on espérait qu’ils auraient la peau de Bachar, et c’est Bachar que nous n’avons cessé de maudire comme ennemi de l’humanité. Les spécialistes du contre-terrorisme vont venir nous dire que Daesh et ses amis sont terriblement bien organisés ; qu’il va falloir s’y mettre pour en comprendre tous les dédales... Qu’ils aillent donc voir la CIA pour les détails des dédales, cela leur fera gagner du temps.

La réaction dans l’anathème contre la barbarie, à la mémoire des victimes de ces crimes odieux, les serments d’une lutte sans merci, tout cela ne va pas manquer dans les jours et les semaines qui viennent. Leurs symboles (drapeaux en berne, bandeau noir, marche républicaine, unité nationale) seront partout au rendez-vous, comme ils ont l’habitude de faire, – mais même le symbole s’use et se fane. Ce n’est rien par rapport à la profondeur du choc dans les psychologies. Nous avons désormais à nous attendre aux effets de cette profondeur du choc sur tout le dispositif de notre monde, sur tout le Système, – d’autant que Daesh & Cie ne s’en tiendront pas là.. On ne subit pas un choc pareil sans qu’un ébranlement, une réplique comme l’on dit des phénomènes sismiques, ne se fasse sentir à un moment ou l’autre dans le terme des semaines et des mois qui viennent, d’une puissance et d’un sens qu’on ne peut imaginer.

Paris, gloire & nostalgie

  vendredi 13 novembre 2015

Vu, il y a quelques jours, un documentaire sur la chaîne Histoire, dont le titre est Paris la nuit, cela faisant partie de toute une série sur Paris. Le documentaire embrasse la période 1945-1950 (plutôt 1950) jusqu'à 1965-1970, bref ce petit quart de siècles qui vit le monde nocturne parisien et même international devenir absolument germanopratin, de la période du swing, du Tabou, de Boris Vian et de Claude Luther, à celle surtout des cabarets minuscules et extraordinairement chaleureux, où toute une génération (Brassens, Ferré, Catherine Sauvage, Rochefort, Noiret, Mouloudji, Aznavour, Gainsbourg, Barbara, Lama, Brel, Cora Vaucaire, etc.) trouva son public restreint puis, pour certains, sa gloire au-delà de la Seine (Bobino, l’Olympia, les studios). Ma nostalgie, dont on sait qu’elle est chez moi un sentiment si intense et extrêmement significatif, qui va bien au-delà du souvenir, qui constitue en soi le défricheur du souvenir pour la tâche indicible de l’éternité, ma nostalgie était intense.

Durant cette période, dans le milieu des années 1950, j’étais à l’aube de l’adolescence et, pour chaque “grandes vacances”,  nous nous rendions à Paris (mon père devait faire sa visite annuelle à la haute direction de l’Alsthom, qu’il représentait en Algérie). Nous allions vers la capitale, venant de Mennecy où ma grand’mère avait une maison de campagne héritée de sa cousine, la femme du professeur Béal (du vaccin contre la tuberculose BCG) et pour autant non moins redoutable et terrible suffragette féministe ; l’arrivée vers la capitale, sans autoroute (inconnues à l’époque), par des routes bordées d’alignements arbres sans fin, ces routes souvent solitaires qui semblaient se perdre dans l'horizon, c’était comme si je tenais la promesse d’entrer dans un monde merveilleux et hors du temps mais c’était surtout, – je ne m’en avisais pas encore, – le pittoresque et le style, et je dirais même l’équilibre et l’harmonie de la tradition survivante. La perspective de Paris me fascinait comme par une magie sans exemple, et je me tenais muet d’émotion et d’admiration à l’entrée dans la grande ville sans exemple ni équivalent.

Certes, je ne connus rien de cette vie parisienne de la nuit, mais un peu par des échos, par mon oncle Jules. Homme de cabinet ministériel, d'abord proche du ministre Jacquinot dont il était “le compagnon” attitré dans les premières années d’après-guerre, mon  oncle était un homosexuel d’une chaleur et d’une drôlerie incomparables, d’un charme fou ; ses nombreuses sœurs (dont ma mère) ne cessaient de l’entourer pour pouffer avec “le petit Jules”, avec lequel elles partageaient une complicité si chaleureuse. Il faisait partie de l’escadron nocturne de “la bande de Versailles”,  du nom de Louis Amade, parolier de Bécaud et préfet de Versailles, et aussi avec Gilbert Bécaud, Jean-Claude Pascal et d'autres, constitué pour écumer les nuits parisiennes.

Paris était magique, vous dis-je. Les Américains qui avaient conquis le monde y venaient avec vénération, comme s’il s’agissait du centre du monde. Les milliardaires US, les “un peu plus de 1%” d’alors, se regroupaient en association pour dégager des centaines de $millions et sauver gracieusement le château de Versailles alors en ruines, pour la plus grande gloire de la France comme une part importante de la gloire du monde... J’ai noté cela dans La Grâce de l’Histoire, par une simple anecdote dont l’héroïne était une personne de grande qualité :

« Pourquoi sinon pour saluer une évidence qui transcende les modes, les politiques et les siècles – pourquoi penser à cette autre image restée au fond de ma mémoire, comme la mère nourricière dispose sa terre fertile, de l'actrice américaine Lauren Bacall, plus vieille de tout le temps de sa carrière et à peine vieillie, et devenue une autre femme, devenue véritablement une femme internationale, qui passe à l'émission ‘Inside the Actor's Studio’ en 1999, où la question lui est posée, extraite du rituel où l'on déroule le “questionnaire de Bernard Pivot”, selon la présentation immuable du présentateur et réalisateur de l’émission James Lipton : “Qu'est-ce qui vous fascine par-dessus tout ?” De cette voix brève et qui semble métallique mais qui se révèle être une voix de gorge, sans trembler ni ciller, Bacall répond comme cela va de soi, comme une flèche se fiche dans la cible et au cœur, sans un souffle, presque sans un mot, comme si la réponse était inscrite dans le vent et dans l’histoire du monde :

— Paris. »

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Le doute du doute

  mercredi 11 novembre 2015

Le constat m’est (re)venu, toujours le même d’ailleurs, mais avec une force particulière ce matin : qu’est-ce que la communication nous dit de la situation du monde ? Comment s’y reconnaître ? Cela, à propos de plusieurs articles d’auteurs connus dont je vais dire quelques mots pour bien préciser le problème, en même temps que je rappellerai un cas constant à propos duquel ce “doute du doute” est à chaque fois signalé lorsqu’on se réfère à la sources. Ces exemples précis et concrets seront là pour rappeler combien ce que mon discours peut avoir de théorique, trouve en vérité son expression constante dans la communication du monde, dans cette force foisonnante (le “système de la communication”) qui est à la fois la malédiction et la sauvegarde de notre époque crisique si affreusement tourmentée.

C’est d’abord un article de Justin Raimondo, de Antiwar.com, de ce 10 novembre 2015, repris le 11 novembre au matin, par Russia Insider (RI). On les connaît bien, les deux : et Raimondo/Antiwar.com, et RI : adversaires acharnés du Système, de la politique-Système, belliciste et provocatrice des USA ; par conséquent, plutôt (pour Raimondo) et complètement (pour RI) partisans de la Russie dans son état actuel et avec sa politique en cours. Le sujet du texte de Raimondo, c’est le cas d’Hillary Clinton, qui serait élue présidente en 2016, et qui aurait suivi une politique de confrontation accentuée avec la Russie jusqu’à nous mener au bord de la Troisième Guerre mondiale, quasiment en cours de déclenchement en ce jour de 2018 hypothétiquement choisi par Raimondo. Bien sûr, il s’agit du même texte, mais les titres varient : « The Russian Question – Are we in for another nuclear standoff with the Kremlin?​ » (Raimondo), « Hillary Clinton Could Start World War III – Her dilettantism in foreign policy combined with her slavishness to war-mongering advisors - in common with nearly all leading candidates for the US presidency - make a mistake which could lead to war all the more likely  » (RI).

Laissons le détail du texte, citations, précisions, etc., pour en venir à l’impression que j’en ai recueillie. (Certains jugeront cette impression d’autant plus incongrue, ou bien injustifiée c’est selon, dans la mesure où le texte se termine sur l’appel de Raimondo aux lecteurs du site pour qu’ils participent à la campagne d’appel à donation en cours chez Antiwar.com ; mais non, je ne crois pas que ceci [la réflexion sur la perspective d’une guerre mondiale] ait été écrit dans le but d’avoir une influence sur cela [l’appel à la donation], même si ceci est évidemment, et normalement, utilisé pour renforcer l’influence de l’argument en faveur de cela.) Lisant le texte de Raimondo, on a l’impression d’une Russie sur la défensive, partout dominée stratégiquement par les USA ; dans un texte qui suit, le 11 novembre et sur un autre sujet, Raimondo décrit la même Russie comme affaiblie sinon en déroute économiquement, avec même la précision d’une démographie en cours d’effondrement. (*) Bien entendu, les textes de Raimondo se terminent par l’habituelle dénonciation du bellicisme de Washington-Système, mais tout de même, ils laissent une impression mélangée. Certains pourraient dire que Raimondo, libertarien bon teint, n’aime pas la Russie qui est notablement statiste ; ce n’est certainement pas un argument acceptable pour justifier ce qui pourrait être vu par certains autres comme une déformation inutile de l’image de la Russie, telle qu’elle existe actuellement, alors qu’elle s’est imposée comme le seul adversaire de taille face au Système dévorant et furieux que combat Raimondo, et qu’elle fait un travail remarquable. (Il faut savoir choisir l’“ennemi principal” et s’y tenir quand l’enjeu est de cette taille.) Quoi qu’il en soit, ce qui m’importe de rapporter ici, c’est l’espèce d’impression mélangée et incertaine que j’en retire à l’égard d’un commentateur que je suis depuis presque quinze années et qui ne m’a jamais laissé, jusqu’ici, une telle “impression incertaine et mélangée”, – alors que, j’en ai la plus complète conviction, il a écrit ces articles en toute bonne foi, dans sa mission antiSystème telle qu’il la conçoit. C’est ce contraste entre “impression incertaine et mélangée” et “toute bonne foi” qu’il m’intéresse de mettre en évidence.

Le deuxième cas concerne le Saker-US. Il s’agit de deux textes qui sont écrits quasiment simultanément, le 8 novembre pour UNZ.com, le 9 novembre pour son propre site (Saker-USA). Dans le premier, dont on a déjà parlé par ailleurs sur ce site, la description de la politique et de la position russe en Syrie est faite dans des termes extrêmement dynamiques, avec des références sur les détails opérationnels données qui sont extrêmement précises, donnant l’impression d’une “montée en puissance” remarquable et remarquablement dissimulée de la Russie en Syrie. Le second, par contre, donne une impression contraire. Sans abandonner une seconde la cause russe, bien au contraire, mais dans la façon dont la situation est décrite, sans apporter d’éléments opérationnels nouveaux et sans démentir aucun des éléments signalés précédemment, l’auteur donne l’impression inverse à celle du premier texte. C’est un petit peu l’affaire du “verre à moitié plein et du verre à moitié vide” si l’on veut, mais, me semble-t-il, sans que le jugement sur la dynamique de la situation soit tranchée d’une façon satisfaisante.

... Qu’importe, il ne m’importe pas de trancher mais de signaler, entre ces deux textes, ce que je signalai plus haut à propos de Raimondo. Je ne vois rien qui puisse contredire le jugement de “la bonne foi” de l’auteur et de la fidélité à ses options et à ses choix bien connus, mais je retrouve complètement cette “impression incertaine et mélangée” signalée plus haut.

Maintenant, le “cas constant” annoncé plus haut, “à propos duquel ce ‘doute du doute’ est à chaque fois signalé lorsqu’on se réfère à la source”. Il s’agit du site israélien DEBKAFiles, et l’on sait qu’effectivement, à chaque occasion, dedefensa.org signale à la fois ses liens (avec les services de sécurité israéliens) et ses variations d’optique et de points de vue sur certaines situations. (Certes, il y a des domaines où DEBKAFiles ne varie pas : son maximalisme anti-palestinien et pro-sioniste, sa méfiance sinon son mépris à l’encontre d’Obama, une attitude critique de Netanyahou pour les interférences de ce qui est jugé comme une attitude politicienne sur les nécessités de sécurité.) Il y a depuis un mois et demi, chez DEBKAFiles, des variations par rapport à la Russie-en-Syrie, qui vont du complet dénigrement à la reconnaissance d’une puissance nouvelle exceptionnelle, que nous tentons à chaque fois d’expliquer mais qui ne nous permettent en rien d’avoir une complète certitude de ce qu’il importe d’en juger à cet égard par rapport à cette source. Là aussi, quoique dans un autre registre puisque DEBKAFiles reste un site lié à des forces du Système, “impression incertaine et mélangée”.

Cette réflexion ne concerne aucun des faits mentionnés, aucune des opinions engagées, aucun des auteurs ou organisation envisagés, aucun des partis pris, ou mal-pris, ou pris-et-abandonnés, mais la communication elle-même, sa fluidité, son insaisissabilité qui sont des phénomènes extérieurs à nous (telle est ma conviction) ; mais la façon dont nos psychologies, et au-delà nos jugements et l’action de notre raison y sont sensibles. J’écris cela en affirmant, et réaffirmant avec une force extrême, même et peut-être surtout parce que je l’ai déjà écrit souvent, que le terrain intellectuel où nous évoluons n’est absolument en rien celui de la propagande, mais celui de la conviction enfantée par les psychologies (je dis “enfantée par” comme je parle de la sage-femme aidant l’enfant à sortir du ventre de la mère) ; celui de la force plus ou moins grande de ces psychologies, de leur fatigue plus ou moins affirmée, qui contribueront évidemment à façonner la conviction dans sa force, dans sa résistance même à la tentation de la manipulation, ou plutôt de l’auto-manipulation comme l’on parle d’automutilation. C’est-à-dire que je ne crois en aucune façon, pas un instant, que nous soyons dans une époque de menteurs ni dans le temps du mensonge, c’est-à-dire de l’acte volontaire de trahir ou de cacher la vérité ; mais dans l’époque de la sincérité de la croyance dans les choses les plus variées, les plus mélangées, les plus contradictoires, les plus folles, les plus ternes, des plus hautes et sublimes aux plus inverties et perverses, dans un cadre où ni la hauteur ni la perversité ne disent nécessairement leurs noms, dans l’époque où le jugement a d’immenses difficultés à conserver le sens de la mesure, et l’âme poétique à identifier le chemin menant le plus rapidement et le plus assurément à l’accès aux vérités-de-situation. Nous ne sommes pas dans une époque de tant de mensonges prêts à créer leurs menteurs mais dans une époque de folies prêtes à investir l’esprit, de faiblesses de caractère, de pertes de caps à tenir pour suivre et poursuivre, de confusions des circonstances qui font des lignes tracées des bouillonnements tourbillonnants. L’époque ne trahit pas ni ne cache la vérité, elle ne sait plus ni la trouver, ni la reconnaître, elle ne sait même plus que la vérité existe et elle ne sait même plus ce que c’est que la vérité, qu’il y a quelque chose qu’on pourrait désigner du nom de “vérité”, que le mot “vérité” existe et qu’il peut même s’écrire “Vérité”. Nous sommes laissés à nos propres investigations, souvent à nos propres errements, parfois à ces instants d’illumination qui nous transfigurent.

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Archives : Rétrospective du 26/10/2015 au 01/11/2015

  lundi 09 novembre 2015

Voici un document pour vos et nos archives, la rétrospective de la semaine du 26 octobre au 1er novembre 2015, présentée sous forme d'éditorial d'introduction à la lecture du site pendant cette semaibe. Les grands thèmes en sont dégagés, ainsi que les principaux textes publiés sur le site, comme références.

« • La crise syrienne ne se ressemble plus désormais : il est évident qu’elle atteint une phase d’élargissement et d’approfondissement qui en fait le cœur de la Grande Crise Générale, attirant à son tour vers elle, comme l’avait la crise ukrainienne précédemment, tous les facteurs de tension et de déstructuration. • Ainsi, certains font-ils une analogie entre la situation présente et l’année 1983, qui vit la plus grave crise de la Guerre froide, – bien qu’on ait été très discret à son égard sans doute pour en dissimuler la gravité (voir le 29 octobre 2015 ). • Mais cette analogie, particulièrement dramatique et tragique, présente une très grande différence avec 1983 : cette année-là, c’était l’URSS qui était à la dérive, alors qu’aujourd’hui la Russie se sent plutôt triomphante (voir le 28 octobre 2015). • Les USA, eux, sont dans la plus complète confusion, sans la moindre visions stratégique ni la moindre cohérence politique, et dans une voie qui, pour certains, les apparente à un véritable “État terroriste” (voir le 1er novembre 2015). • Dans cette terrible situation générale où les USA ne cessent de compromettre leur destin, on saluera un ex-président, Jimmy Carter, qui nous fait regretter ce que pourrait être une véritable diplomatie US (voir le 26 octobre 2015).  » 

La psyché de G.I. Joe

  lundi 09 novembre 2015

Je vais m’attacher à un aspect très important, le plus important d’ailleurs, dans tous les travaux de ce site, – la psychologie ; plus précisément, la psychologie US depuis que les Russes sont en Syrie. Je crois en effet qu’il existe une très forte possibilité que cette intervention russe, – sans l’avoir voulu précisément, mais peut-être inconsciemment, qui sait..., –  inflige, si ce n’est déjà fait mais encore mal ressenti, un choc psychologique terrible à la psychologie US. Je parle de la psychologie militariste et expansionniste qui gouverne cette puissance dont l’oxygène, le sang même, la fonction vitale se nomme : hybris. Je vais même avancer, dans ce Journal dde.crisis où je me sens après tout plus libre que dans les textes courants du site pour laisser vagabonder l’inspiration des forces intuitives, que ce choc psychologique ne pourrait se comparer qu’à ceux, respectivement, de Pearl Harbor et du 11 septembre 2001. La forme est différente certes, l’intensité apparente sans commune mesure, la chronologie complètement sans comparaison, mais l’effet profond, souterrain, me semble pouvoir être envisagé comme étant similaire. Il y a aussi la question du sens, du point de vue trivial de l’orientation stratégique ; au contraire de Pearl Harbor et de 9/11, le sens de ce choc n’apparaîtrait nullement comme une sorte d’appel puissant et en apparence réussi pour la mobilisation d’une “puissance assoupie”, mais comme la découverte du trou noir et glacé de la déroute puisque se produisant alors que les USA vivent depuis près de quinze ans en état permanent de guerre et de mobilisation.

Je crois que nous allons très vite lire sur le site un texte sur le thème : “Les Russes en Syrie, s’ils n’ont pas changé le monde, vont provoquer, ou peut-être ont déjà provoqué au sein de cette communauté de sécurité nationale de Washington qui constitue la colonne vertébrale du Système bien plus que tout le reste (y compris la finance), une terrible crise psychologique”. On y étudiera les causes de ce phénomène et la façon dont les USA peuvent soit tenter d’y remédier, soit ne même plus avoir la force de tenter d’y remédier. Moi, dans ce texte-là, je vais m’attacher à tenter de montrer en quoi il pourrait s’agir d’un “choc psychologique” équivalent à ceux de Pearl Harbor et de 9/11, mais avec cette capitale dimension d’inversion (le “trou noir et glacé de la déroute”).

Pour Pearl Harbor, c’est évident : le choc de l’attaque venue de l’extérieur est d’une très grande force et modifie de fond en comble la psychologie de l’américanisme, suscitant une intense et immédiate mobilisation. Laissons de côté les implications intérieures et manigances diverses : l’attaque jetant les USA dans la guerre, donc constituant le remède temporaire de la Grande Dépression ; les manœuvres de Roosevelt pour au moins favoriser ce conflit, sinon le précipiter, jusqu’aux soupçons dont certains sont notablement étayés selon lesquels Roosevelt était au courant de l’attaque mais n’en avait pas averti le commandement de l’US Navy, notamment l’amiral Stark commandant la Flotte du Pacifique à Hawaii. Je garde le fait psychologique qu’il faut lier très serré au fait de l’événement survenu du dehors (ou au dehors) des USA. C’est cela en effet, cette incursion du dehors de la nation exceptionnelle, choisie par le Seigneur, qui importe par-dessus tout ; il n’y a pas de plus grand sacrilège ni de plus grand malheur qu’une intervention hostile contre cette “Cité de Dieu”, une intervention qui viendrait des terres et des projets vulgaires conçus dans le reste du monde, qui est d’une substance beaucoup plus basse.

... Pour cette raison, je ne retiens pas le Vietnam et sa défaite de 1975 comme un de ces “chocs psychologiques”, parce que la catastrophe vietnamienne est d’abord le produit d’une guerre civile intérieure (révolte des Noirs, révolte des campus, mouvements de contestation et de contre-culture, etc., se cristallisant dans l’opposition à la guerre du Vietnam). Les agitations intérieures, les malheurs intérieurs, les dangers intérieurs, font partie de ce qui est concevable et paradoxalement acceptable, même si la mort et le suicide pourrait sanctionner l’épisode. C’est l’aspect très paradoxal de la citation qu’on fait souvent sur ce site, du fameux discours de Lincoln de 1838 : « Si la destruction devait un jour nous atteindre, nous devrions en être nous-mêmes les premiers et les ultimes artisans. En tant que nation d’hommes libres, nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant. » Il y a certes dans ces deux phrases une sinistre prédiction, et c’est dans ce sens qu’on les cite souvent ; mais il y a aussi une incroyable affirmation d’arrogance et d’hybris, d’affirmer que seuls les États-Unis sont capables de détruire les Etats-Unis, c’est-à-dire que nulle force extérieure n’est autorisée en fait à entretenir de tels projets à leur encontre, et qu’il puisse y avoir des occurrences qui puissent survenir dans ce sens représente un choc absolument fantastique. Pour cette raison, les troubles intérieurs qui rendent compte des aléas de la seule histoire universelle possible pour ce pays unique, c’est-à-dire sa propre histoire, constituent bien moins un choc psychologique que les troubles venus de l’extérieur, nécessairement sacrilèges, avec tout le poids du choc qui est presque un défi infâme lancé au Seigneur-Créateur de la chose.

Ainsi en venons-nous à 9/11, qui a quelque chose d’infiniment mystérieux pour moi. (Et qui dit “mystérieux” dans le cas de la Grande République bidon-gilden qui est toute entière une construction dont le but extrahumain et surhumain est dès l’origine la déstructuration et la dissolution du monde, dit nécessairement maléfique ; encore plus, certes si l’on tient compte de tout ce qui a été révélé depuis à son propos, – cela pour les plus innocents, les autres étant depuis longtemps au courant.)

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La puissance bienveillante du monde

  vendredi 06 novembre 2015

Après une journée de réflexion, je me suis décidé dans le sens qu’on va lire. C’est un phénomène digne d’être présenté, l’intrusion de la crise du monde dans l’inconscient, ou la surconscience d’un être, de façon si aigue, si insistante, comme si la crise du monde nous pressait et annonçait ainsi sa complète réalisation ... (Car ma conviction est que je ne suis pas le seul dans ce cas, qu’on le sache ou pas, qu’on le dise [ou l’écrive] ou non.)

Je ne suis pas du tout coutumier des rêves, et non plus des cauchemars. C’est-à-dire que je ne me souviens que très rarement des rêves, dont les cauchemars, que je fais nécessairement puisque le rêve est une activité coutumière du sommeil. Ces dernières années et plus, – je parle du temps passé depuis le début du siècle, et même avant, même plus longtemps avant, je ne sais, – je n’avais aucun souvenir de mes rêves à mon réveil ou après ; parfois quelques bribes, la sensation d’avoir rêvé, mais rien de plus ;  je n’ai pas, au-delà de ces très récentes expériences dont je parle ici, le souvenir de m’en être souvenu... Et puis, voilà que tout change. Le phénomène me paraît remarquable dans la mesure où en moins d’un mois, deux rêves-devenus-cauchemars s’inscrivent dans ma mémoire de réveil avec une force, une minutie dans le détail, une puissance telle que le phénomène influe radicalement sur mon humeur à ce réveil, que j’identifie précisément la chose, que je dois me battre pied à pied contre cette humeur en en sachant parfaitement la cause comme si elle existait vraiment, bien vivante et réelle, et encore devant moi, là, avec moi, en détaillant mon cauchemar, en l’assumant, en le comprenant selon mon interprétation... Je vous dirais comment j’en ai triomphé.

On se souvient bien sûr que le premier de ces deux cauchemars successifs fit l’objet d’une chronique du Journal dde.crisis le 12 octobre, il y a moins d’un mois, d’ailleurs avec des réactions extrêmement passionnantes des lecteurs de la chronique. Le destin récidive dans cette nuit du 4 au 5 novembre, et j’espère ne pas lasser ces mêmes lecteurs en m’y attachant. Là aussi, puissance du rêve, minutie du détail, images gravée très profondément, logique-onirique du développement avec ses contrepieds, ses dissimulations et ses ruptures d’apparence illogique, sa symbolique à fleur de conscience, etc. ; puis humeur extraordinaire, particulièrement active et puissante au réveil, je l’ai déjà dit, à croire que la chose noire comme de l’encre et comme une nuit sans fin reste présente, bien vivante, elle aussi sortie de sa nuit pour me poursuivre... Tout y est.

Que s’est-il passé ? Nous roulons en voiture sur une autoroute d’une beauté somptueuse, d’abord à cause du lieu et des environs où il se déroule : un paysage d’une puissance inouïe, et pourtant comme d’une douce beauté également très grande, entre deux chaînes de montagne élancées, acérés et très hautes, qui proclament leur puissance de granit, avec à leur hauteur habituelle dans ces paysages alpins des forêts de sapins sur le flanc, avec une vallée très large entre les deux chaînes, presque une plaine, pour les rassembler mais dans un mouvement très ample et très large, donnant ainsi à l’ensemble un mélange de grandeur, de sublimité, mais aussi d’ouverture et d’apaisement, et je dirais, par-dessus tout, de bienveillance, comme peut le montrer un géant sûr de sa force et de sa grandeur, et attentif au reste. (En vérité, rien à voir, à aucun moment, avec l’impression d’écrasement qu’on peut parfois éprouver dans les vallée plus encaissés ; dominés par l’immense hauteur presque inaccessible et pourtant qui vous domine directement, comme certains l’éprouvent parfois à Chamonix.) L’autoroute est à flanc de la pente très forte, au milieu des sapins, parfaitement intégrée dans l’ensemble, dans la structure de ce monde jusqu’à ne plus s’en distinguer par son incongruité moderniste, et pourtant sans aucune trace de la pénombre qui baignent souvent ces grandes forêts d’arbres sombres qui ne se départissent jamais de leur ombre puissante avec leur feuillage persistant. En un mot, ce paysage a quelque chose d’unique dans l’équilibre de ses vertus et la force de la proximité qu’il arrive à établir : sublimité, puissance, sombritude irradiant une lumière indéfinissable (il n’est question ni du ciel, ni du soleil, ni du temps qu’il fait dans mon rêve), enfin, toujours et encore, cette omniprésente bienveillance trempée dans l’harmonie et la sérénité, comme une musique universelle.

Dans la voiture, ma femme et moi sur les sièges de devant, et deux personnes à l’arrière. Je suppose, sans aucune certitude à aucun moment, que ce sont les deux filles de ma femme, d’un premier mariage, deux jeunes femmes presqu’à la maturité aujourd’hui, dans leurs trentaines. Tous ces personnages d’habitude si proches de moi sont désincarnés, comme déjà lointains, presque perdus. Bientôt s’annonce une halte, qui doit être, je le suppose là aussi, ce qu’on nomme communément et d’une façon si incongrue dans ce paysage grandiose, une “station-service”. L’accord général se fait pour un arrêt, pour faire quelques pas, peut-être pour regarder, pour humer... On emprunte la bretelle montant vers une petite plate-forme (nous roulons sur le flanc haut de la montagne) où se trouve la chose. C’est une bien étrange “station-service” : un très grand bâtiment de bois dans ce qui doit être le style du pays, et de quel pays d’ailleurs ; si l’on veut un très grand chalet plutôt étalé en surface qu’en hauteur (pas plus d’un étage), sur le site qui est comme un rivage temporaire creusé artificiellement pour l’autoroute dans l’océan des sapins qui grimpent ou qui dévalent la pente c’est selon. Je n’ai aucun souvenir : y a-t-il d’autres véhicules sur cet emplacement qui doit faire office de “parking” ou sommes-nous le seul ? Comme je l’ai dit, la “station-service” est étrange, mais elle est aussi sublime dans son unicité ; non seulement la beauté indicible et comme d’un autre temps de cette construction du chalet de bois, mais aucune enseigne, pas le moindre indice de ce qui serait un magasin comme c’est la coutume des “stations services”, nulle part la moindre chose qui ressemblerait à ces infâmes choses, des pompes à essence. Rien de tout cela ne nous étonne.

Il y a un chemin qui s’enfonce derrière le chalet-station, adossé à la pente de la montagne et sous les auspices des sombres sapins, et s’ouvre plus loin sur une échappée qui semble brusquement enrobée de lumière. Nous décidons d’aller faire quelques pas dans ce sens, ma femme est devant avec celle qui paraît être sa fille ainée, moi avec celle que je suppose être la cadette, dont j’ai l’étrange sensation qu’elle devient garçon en gardant le caractère de la fille, puis, situation complètement différente, elle ou lui devenu peut-être bien mon neveu lorsqu’il approchait de ses vingt ans ; il avait toujours été mon préféré des garçons dans la famille et, pendant un temps, j’aurais aimé qu’il ait été mon fils. Mais soudain, tous deux ont disparu lorsqu’on s’aperçoit qu’il n’y a plus personne devant nous. Ma femme et sa compagnie ont disparu de notre vue, bien que le chemin soit assez long pour qu’on y voit loin, et lumineux comme j’ai dit. Je décide de presser le pas pour les rattraper et conseille à ma propre compagnie de retourner vers le chalet pour nous y attendre, pour tenir conseil lorsque nous serons revenus. Une impression rapide d'un temps assez long d'une marche endiablée mais rien n’y fait : personne. Je reviens sur mes pas, vers le chalet-station, et là, quelle surprise ! Il n’y a plus de chalet mais une de ces infâmes bâtisses blanchâtres, carrées et trapues, sans aucune structure réfléchie, efficace, esthétique, comme on en faisait dans les années soixante au début de mon époque, dans leurs “stations-service”, les murs pleins de salissures, la peinture écaillée, avec des fissures, puante de matière à bon marché et de conception artificielle et industrielle. J’entre, je ne sais comment, ne retrouve pas ma compagnie, et d’ailleurs il n’y a personne, absolument personne, avec un silence de mort par anéantissement des choses, et dehors plus de voiture, plus de “parking”. Je suis à nouveau en-dehors du bâtiment infâme et m’aperçois qu’en fait il est complètement en ruines avec juste la structure intacte pour témoigner de ce que fut cette chose, avec des poutres d’acier abattus, des tiges de fer tordues et rouillées, avec des plaques de contreplaqué bouffées par l’humidité, une ruine de contrefaçon, de toc, dans laquelle on ne peut plus entrer depuis si longtemps puisque complètement informe, avec cette odeur caractéristique de la ruine de toc vieillie dans les intempéries comme par une punition, envahie par des sortes de lianes hostiles, des ronces agressives et méchantes. Je me tourne et regarde l’autoroute ; qui parle d’autoroute ? Un reste immonde de vielle route d’un béton fissuré et informe rappelant une vague direction et suggérant un usage incertain et sans aucune nécessité, avec son bitume craquelé et usé, parcouru sinon recouvert bientôt de plantes sauvages, peut-être quelques branches pourries, voire des pierres venues d’un éboulis, tout cela dépotoir sans queue ni tête, sans avant ni après... Une angoisse extraordinaire m’étreint alors et je découvre, comme Hercule supportant le monde, le véritable sens, le poids, la force, la substance, l’écrasante vérité du mot lorsqu’il s’accompagne d’une telle désolation des œuvres humaines : solitude, comme l’on dit d’une ruine infâme qui sollicite l’oubli comme ultime faveur... Le “réveil” sonne alors, quelques note du pauvre Franz Liszt qui n’aurait jamais oser s’imaginer enfermé dans un téléphone portable pour cette fonction dégradante du réveil, et je déserte brusquement mon cauchemar. J’ignore si je l’ai interrompu, si l’on “interrompt” un cauchemar, dans tous les cas je me suis levé aussitôt.

(Suite)