T.C-78 : Vertigo

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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T.C-78 : Vertigo

4 septembre 2019 – Si vous lisez l’ami Orlov du jour à propos du “stalinisme 2.0” à installer aux USA pour redresser l’économie selon les vœux de Trump (Make America Great Again), vous vous dites :“Il ironise”, car c’est l’esprit et le style de notre auteur. Si vous lisez WhatDoesItMeans de Sorcha Faal à propos de la “révolution culturelle” (“2.0” ?) à-la-Mao qui a d’ores et déjà démarré aux USA, vous vous dites : “Il complotiste” parce que c’est la tendance et l’irrépressibilité de ce site étrange de plus en plus adapté à notre “étrange époque”. (Vous noterez d’ailleurs que, pour arriver au “stalinisme 2.0”, Orlov identifie l’étape intermédiaire d’une “révolution culturelle” de même facture.)

Mais que voulez-vous, c’est comme cela les nouvelles aux USA depuis des mois et des mois, voire des années, en augmentation exponentielle, comme un tsunami, – depuis USA-2016, me semble-t-il. Même Wall Street panique à la pensée d’une sorte de coup d’État bolchévique qui se profile si l’un des deux démocrates parmi les favoris, – Warren ou Sanders, – finissait par l’emporter en 2020, comme Lénine en Octobre 17.

L’endurance de l’évolution comme une révolution, la capacité de transmutation en un monstre toujours plus monstrueux de la crise intérieure, voilà la situation des USA, entre “stalinisme 2.0” et “‘révolution culturelle” à-la-Mao. Tout cela est un spectacle si stupéfiant que ni un Homère, ni un Dante ni un Shakespeare, gens de grande sagesse derrière leur grande connaissance de la folie humaine, n’aurait pu le concevoir. Peut-être, tout juste, l’énigmatique Général Robert E. Lee qu’on a récemment privé de statues pensait-il comme s’il le devinait, songeur et impénétrable, à ce destin affreux de la Grande République qui l’avait vaincu, à ce moment infiniment triste où il  remettait les outils de sa capitulation à son ancien subordonné, confondu de gêne et d’une si profonde estime contrarié, le Général Ulysse S. Grant, à Appomattox, un jour d’avril 1865.

Voyez-vous comme je bascule, d’un jour sur l’autre, – d’une terrible menace de la crise nucléaire post-FNI machinée par des fous de guerre, se déroulant selon un processus stratégique conduisant à l’impensabilité du conflit catastrophique ; à une folle menace complètement machinée par des idéologues emportés par un affectivisme débridé contre un monde devenu insupportable, et déroulée selon un processus psychologique conduisant à l’incontrôlabilité du désordre sans limites.

Quelle est la plus grave menace américaniste, la menace extérieure ou la menace intérieure ?

Quelle est la plus grave menace produite par ce monde devenu fou ? celle qui est rationnellement stratégique dans son déroulement, celle qui est rationnellement idéologique dans ses ambitions, et toutes deux aussi irrationnelles que le “déchaînement de la Matière” ? Quel est l’incendie le plus grave, la menace du feu nucléaire ou l’embrasement de la psychologie ? Je veux dire si l’on veut dire autrement, ne s’agit-il pas du même “feu dans les esprits”, comme disait GW Bush en se référant à Dostoïevski sans savoir de qui il s’agissait ?  (*)

Dostoïevski est bienvenu dans ce débat, naturellement ; lui qui, selon Mircea Marghescu (**), a dans son œuvre romanesque qui dépasse en la transcendant la littérature, révélé « le débat occulté entre l’homme traditionnel et l’homme moderne, entre les défenseurs de la tradition et les pionniers du progrès ». Depuis Les Possédés, le “déchaînement de la Matière” a fait son chemin et l’incendie a embrasé tous les esprits qui prétendent aujourd’hui conduire l’action de l’homme sur le monde et même contre le monde, tous ces “pionniers du progrès” emportés par l’incendie qui gronde dans leurs esprits.

Car si je mets en balance ces deux menaces, – celles que je nomme successivement menace extérieure et menace intérieure de l’américanisme, – si j’égrène les catégories de l’incendie, c’est pour le confort de la dialectique et la sûreté de l’argument. Car l’on sait bien  qu’au bout du compte c’est le même feu qui brûle dans tous ces esprits, que ce soit celui d’un Bolton ou celui d’une Elizabeth Warren ; c’est le feu du progrès, le feu de la liberté, le feu de la modernité, le feu qui rend fou... Les américanistes sont, à cet égard, les incendiaires patentés et assermentés de la modernité qui a embrasé le monde bien au-delà de ce que peut nous apporter le dérèglement climatique en fait de malédiction, – sinon à tenir, fort justement, le dérèglement climatique comme une production de la modernité et un enfantement de l’incendie de l’esprit, – au choix, complotiste ou contre-complotiste...

Ainsi mets-je tous les espoirs, finalement, dans la vigueur de cet “incendie dans l’esprit”, comme étant, – c’est un principe de la pyrotechnie comme simulacre de la combustion des incendiaires sur commande, – toujours plus grande lorsqu’on est proche du foyer que lorsqu’on s’en éloigne. L’isolationnisme de l’américanisme va dans ce sens, qui ramène tout au foyer, au cœur grondant de son exceptionnalité, et par conséquent je crois qu’on peut avoir l’espoir que l’incendie de l’esprit saura brûler l’esprit irrémédiablement perverti avant que celui-ci ne parvienne à allumer le feu nucléaire, que la menace intérieure dévorera l’américanisme avant la mise à feu de la menace extérieure de l’américanisme.

Mais à part ça madame la Marquise, bien entendu tout cela n’est que de la com’.

 

Notes

 (*) Sans doute a-t-on oublié la chose mais je crois que nous en reparlerons... La formule du “feu dans les esprits” a probablement été employée par ailleurs, outre G.W. Bush et Dostoïevski, mais c’est du premier citant sans doute le second que je la tire, à partir d’un excellent commentaire de Justin Raimondo du 21 janvier 2005, présentant le discours d’investiture de GW Bush du 20 janvier 2005 sous le titre : « W et Dostoïevski – George W. Bush est un homme possédé. » Voici quelques extraits du texte de Raimondo, en ayant à l’esprit que tout cela annonce ce qui se passe aujourd’hui, peut-être encore bien plus que le 11-septembre :

« “Parce que nous avons agi dans la grande tradition libératrice de cette nation, des dizaines de millions de personnes ont gagné leur liberté. Et comme l'espoir fait naître l'espoir, des millions d'autres la gagneront à leur tour. Par nos efforts, nous avons ainsi allumé un feu, un feu dans l'esprit des hommes. Il réchauffe ceux qui font confiance à son pouvoir ; il brûle ceux qui combattent le progrès qu’il apporte. Et un jour, cet incendie indompté de la liberté atteindra les coins les plus obscurantistes de notre monde.”
» Un feu, un incendie dans l'esprit, – sûrement, pensai-je, les rédacteurs de discours de Bush ne peuvent pas avoir inséré cette phrase sans en connaître l'origine littéraire. Il est tiré du roman de Dostoïevski ‘Les Possédés’... »
[...]
» C'est probablement le discours le plus inquiétant et même le plus effrayant jamais prononcé par un président américain. [...] Bush ressemblait plus à Trotski s'adressant à l'Armée rouge qu'à un président américain s'adressant à son peuple. Le ton militant, ouvertement idéologique, avait un air absolument bolchévique...
[...]
» ...George W. Bush est un homme possédé – et que Dieu nous vienne en aide si nous n'arrivons pas à le maîtriser. »

(**) Homunculus, Critique dostoïevskienne de l’anthropologie , de Mircea Marghescu, éditions L’Âge d’Homme, 2005.