L’homme de la com’

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’homme de la com’

3 septembre 2019 – Il est bien difficile de se déprendre de l’empire exclusif d’un jugement catégorique ; pour ce qui concerne Macron, et pour ma part, il n’en a pas manqué ; et c’est d’ailleurs toujours le cas, je veux dire que ce jugement catégorique ne s’est pas complètement dissipé… Il est alors paradoxal d’examiner ses récentes activités avec un œil si indulgent, et envisager même des perspectives de bouleversements importants et créateurs pour disons “notre parti” sur cette question des relations entre la Russie et la France, celle-ci qui est devenue un sujet important ces deux dernières semaines, un sujet d’argumentation, de proclamation, de polémique, de désaccord c’est selon.

(Je ne parle pas ici des salons, des talk-shows et autres zombiesSystème qui ont fait de l’antirussisme le miel de leur intelligence toute entière saisie et pressée par l’affectivisme… Plus, divers privilèges, positions, renvois d’ascenseur et réputations, jusqu’au PC par terrorisation certes, mais l’affectivisme sans aucun doute et l’affectivisme en premier ; car l’affectivisme, cette curieuse maladie de l’esprit où l’émotion se fait prendre pour l’intelligence, l’affectivisme est bien là, j’en suis persuadé, et c’est leur façon d’être honnêtes avec eux-mêmes ; je crois qu’ils croient aux causes dont ils seront plus tard les premiers à déplorer les effets, cela pour citer par pur artifice analogique de grammaire un grand ancêtre qui fut souvent cité ces dernières années… Bref, ceux-là, aucun intérêt pour nous.)

… Non, je parle ici des segments divers qu’on trouve dans ce fourre-tout qu’on pourrait nommer “antiSystème”, ou bien “dissidence”, ou bien “marginaux” et ainsi de suite, pourvu qu’il s’agisse d’esprits indépendants par rapport aux moyens de pression habituels. Les désaccords bruissent et les jugements s’empilent et se répètent : Macron est un menteur, il est l’homme de la banque, il est arrogant, il est l’homme de Bruxelles et un globaliste indécrottable, etc. … Et par-dessus tout, bien entendu, Macron c’est de la com’, – d’abord de la com’, encore de la com’, toujours de la com’ !

Là, sans aucun doute nous sommes bien d’accord, il s’agit sans aucun doute d’une créature toute entière faite de cette chose, comme l’est un socle et un piédestal de pure communication, – mais où il faut savoir que l’on peut éventuellement poser des accessoires supplémentaires et possiblement intéressants. Il faut aussitôt ajouter, dans une sorte de “et alors ?” enjoué, que l’appréciation (“homme de la com’”) n’est pas nécessairement infamante disons d’un point de vue réaliste, dans une époque où la puissance principale, celle qui règle tout, celle qui déclenche des événements imprévus, c’est la puissance de la communication.

Ainsi peut-être s’agit-il bien de cela : son discours, ses grands plans de rapprochement avec la Russie, oui, c’est peut-être bien de la com’, dans une époque qui n’est faite que de com’, – ce qui nous laisse avec un grand blanc dans le scripte et cette même lancinante question : “Et alors ?”.

Il y a quelques temps, commentant un texte lui-même de commentaire de la visite de Poutine à Brégançon, se trouvait exposée l’idée que Macron serait peut-être bien obligé “de faire du de Gaulle”, parce que, en un sens, il ne lui restait que cela à faire. Et nous écrivions effectivement en commentaire de ce commentaire, invoquant la haute référence « du Général soi-même » (le 19 août 2019) :

« Monsieur Bigot a complètement et rationnellement raison tout au long de son texte, jusqu’à sa dernière phrase et y compris cette dernière phrase : “En 2019, Macron pourrait être acculé par la réalité à faire du de Gaulle malgré lui.” Sans aucun doute, c’est ce qu’il faudrait faire sauf que, aujourd’hui, dans le contexte que nous connaissons, même un de Gaulle ne pourrait plus faire ‘du de Gaulle’, – à moins de partir rejoindre le Londres de Churchill ou le Baden de Massu, si la chose existait encore... Et de nous la jouer : ‘Un antiSystème parle aux antiSystème’. »

Je suis bien prêt à compléter ce jugement que je trouve, rétrospectivement, ou trop sévère ou un peu trop court c’est selon, – et je dirais finalement “un peu trop court” en attendant les événements qui suivirent… Je suis prêt à compléter ce jugement par cette phrase nette et sans appel : ce qui m’importe aujourd’hui, ce qui m’apparaît essentiel, nécessaire et suffisant, irrésistible pour tout dire, c’est l’événement providentiel et nullement l’homme providentiel.

Alors et dans ce cas, que m’importe que Macron ne soit point vertueux comme nous le voudrions, qu’il mente à tour de bras, qu’il soit de fausse culture et de culture maigrelette, qu’il n’entende rien à la géopolitique dont tous les experts-antiSystème font si grand cas en roulant de grands yeux. (… Parfois d’une manière un peu fatigante tant elle est impérative, cette manière de faire si grand cas, – il y a quelque chose de l’impératif-Système chez certains antiSystème, savez-vous ?)

Du moment qu’il a pris ce train en marche, Macron, il est bien et fort possible qu’il ait mis le doigt, ou disons la langue pour faire exotique, dans un terrible engrenage. Sa perspective, en effet, croise celle, absolument terrifiante, des fous de “D.C.-la-folle”, les ‘Staches’ Bolton et les Mark Esper, les poches bardées de fusées qu’ils espèrent bien fourguer à leurs employés européens pour les braquer sur Moscou séance trenante. Et là, vous pouvez m’en croire, au souvenir même de ce que fut la crise des euromissiles que je vécus si intensément entre 1979 et 1983 (*), nous entrons dans une terra incognita qui secouera l’Europe dans un bruit de tonnerre.

(Pardonnez-moi, mais je suis positivement stupéfait de l’absence complète d’inquiétude ou de précisions préoccupées à cet égard. Plus personne ne semble se souvenir de ce que furent ces années folles et fiévreuses, finalement une sorte de crise des missiles de Cuba s’étendant sur quatre années et enveloppant toute l’Europe de ses perspectives de tonnerre et de feu. Personne ne semble comprendre que la liquidation du traité FNI par les USA à l’automne 2018 est l’événement déstructurant essentiel de l’architecture de containment du risque suprême de la Guerre froide.)

… Alors voici : si les choses continuent comme la com’ nous en indiquent le chemin, avec la porte de l’hôpital psychiatrique d’outre-Atlantique qui n’est même pas fermée à clef et qui est même ouverte à tous les vents, – ce sera un événement providentiel, même si Macron n’est pas notre homme providentiel !

… Car il nous faut un événement providentiel, au risque le plus terrible qu’on puisse imaginer, car il faut que les forces puissantes qui nous accompagnent tranchent enfin le nœud gordien. Car il nous faut ceci : “Levez-vous, orages désirés !” Ce que nous devons attendre des événements en cours et en-marche, ce n'est pas tant une amélioration des relations franco-russes que la montée à son paroxysme de la crise de la présence US en Europe, de l'occupation de l'Europe par les USA.

Peut-être bien remercierons-nous un jour le Ciel et les dieux qui s’y trouvent en pleine rigolade d’avoir eu un Macron qui n’est rien que de la com’, car cela signifie avoir l’esprit court et ne pas penser à toutes les conséquences. Inconscient du danger et poussé par la com’ et la lumière qu’elle dispense, peut-être est-ce ainsi que l’on se précipite pour déclencher des événements providentiels… Pour un événement providentiel de cette sorte, il faut un homme qui ne le soit pas, une cervelle d’oiseau, une légèreté inconséquente, un de ceux qui ne mesurent pas les conséquences de ces actes tout entiers dictés par la com’ ; un homme de son temps, quoi...

 

Note

(*) La crise va en fait de 1977 (alerte du chancelier Schmidt concernant le déploiement de SS-20 soviétiques) à décembre 1987 (signature du traité FNI). 1979-1983, c’est la phase d’une extrême tension, d’une tension inouïe, où la possibilité d’un conflit était quotidienne.

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