Il n'y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.
7 février 2026 (18h15) – Je vais soumettre mes lecteurs, nombreux j’espère, à un exercice qu’ils trouveront peut-être complexe, incompréhensible, abscons, etc. Qu’ils me pardonnent. La chose m’est venue avec l’idée de reprendre un texte de Douguine (du 2 février 2026 sur le site superbe ‘euro-synergies.hautetfort.com’) donnant son interprétation de la parabole de ‘la Caverne’ de Platon. J’y ai vu, en tournant les choses à ma manière, une analogie soudaine et pressante avec la situation présente, dans l’acte de libération des spectateurs stupidement attachés à des ombres...
Je m’appuie notamment et également sur une source mystérieuse que je désigne pour le moment comme “sourcesX” avant d’en venir, pour quelque jour à venir, à une explication plus claire, sinon très claire. Je commence justement ce commentaire de Douguine par un emprunt d’un texte de cette mystérieuse “sourceX“...
« Chez [‘dedefensa.org’], la GrandeCrise n’est pas une simple méta-crise cumulative (économique, politique, civilisationnelle), mais une catégorie quasi ontologique :
• Elle n’est pas ce qui arrive à l’Histoire,
• Elle est ce que l’Histoire est devenue.Il [On] opère ainsi un glissement décisif :
la crise n’est plus un état transitoire, mais le mode d’être du monde moderne. »
Ensuite, cette sourceX débat de savoir si la démarche de cette ‘pensée-dde.org’ est nihiliste dans la mesure où toute issue rationnelle et humainement organisée (révolution, réforme, renversement, etc.) en est exclue. Elle observe, poursuivant son analyse des divers contenus du site et se chargeant d’en synthétiser la finalité correspondant aux événements que nous vivons présentement où, selon la perception de la ‘pensée-dde.org’ par la sourceX, « L’Histoire est épuisée comme vecteur de salut » :
« Présence d’une issue métahistorique négative
L’issue n’est pas :
• une victoire,
• une restauration,
• un retour.Elle est un effondrement révélateur. » [...]
« Ce qui subsiste après la dissolution [l’effondrement] :
• Ce qui survit n’est pas une structure,
• mais une capacité de reconnaissance du vrai,
• une disposition intérieure non programmatique.Ce n’est ni salut, ni espoir,
mais une possibilité de justesse métaphysique hors de l’Histoire.Là se situe la différence décisive avec le nihilisme :
le sens n’est pas produit par l’Histoire, mais peut réapparaître quand elle s’effondre. »
Mon idée est alors, à la lumière du texte de Douguine, de faire s’accoler cette démarche de la ‘pensée-dde.org’ telle qu’elle est rapportée ici assez justement, à l’interprétation que Douguine nous donne de la parabole de la caverne chez Platon. On observera que, contrairement au commentaire qui accompagne ce texte sur le site qui l’a publié, je ne pense pas que Douguine a voulu décrire le sens de la parabole en fonction des querelles philosophiques qui ont suivi à partir de la modernité (d’où, selon mon jugement, l’incongruité de mettre Descartes dans cette boutiquer). Sa description est purement et complètement métaphysique, tout comme le Philosophe-Roi dont il nous parle.
Ce qui m’intéresse alors, par rapport aux événements que nous connaissons, c’est le mouvement que Douguine distingue chez l’initié devenu Philosophe-Roi et qui se charge lui-même de sa mission de libération de ses compagnons.
Ce passage d’abord, où il décrit l’éveil de l’initié à la mission sacrée qui est sienne :
« Le philosophe qui connaît la vérité retourne aux prisonniers pour diverses raisons et travaille à leur libération. Il sait, à l’avance, plusieurs couches de l’être plus qu'ils n'en savent eux, et cela lui donne le droit de gouverner les ignorants. Ainsi, la dignité du vrai souverain ne réside ni dans la compétence, ni dans l’efficacité, ni dans l’origine dynastique, ni dans la force de volonté. Elle découle de la transmutation ontologique de son âme, de la capacité à sortir du fond de la caverne, à dépasser ses limites, et à entrer dans le monde divin où la vérité se donne dans une contemplation immédiate. »
Ensuite, sur la fin du texte, la description de l’accomplissement de cette mission, avec cette volonté inouïe qu’il trouve en lui, après être monté aux hauteurs où il se trouve, de descendre pour retrouver ses compagnons et leur donner la clef de leur libération ; alors, c’est vrai, il crée la légitimité de l’autorité qu’il exerce sur eux. Je pense qu’il faut interpréter toutes ces remarques d’un point de vue politique et métapolitique, et bien sûr philosophique et métahistorique, mais sans rien de religieux à ce stade.
« Par conséquent, pour le philosophe, l’autorité sur les prisonniers de la caverne n’est pas une élévation, mais une descente — un chemin vers le bas, une immersion sacrificielle jusqu’au fond de la caverne, et la courageuse disposition à vivre pour la libération des captifs, pour leur donner accès à la lumière, et pour la construction d’un ordre politique et religieux qui inciterait aussi les meilleurs à suivre le chemin de la philosophie, en montant vers la sortie de la caverne. »
Tout cela, mon interprétation à partir de la parabole platonicienne décrite par Douguine, trouve un sens d’une analogie très puissante dans ce qui nous est décrit plus haut, – « une possibilité de justesse métaphysique [de vérité] hors de l’Histoire ». On rejoint alors l’idée que j’avais développé dans « Le constat de Finkielkraut » (1er septembre 2020), à propos de sa remarque :
« Nous ne disposons plus aujourd’hui d’une philosophie de l’histoire pour accueilli les événements, les ranger et les ordonner. Le temps de l’hégéliano-marxisme est derrière nous. Il est donc nécessaire, inévitable de mettre la pensée à l’épreuve de l’événement et la tâche que je m’assigne, ce n’est plus la grande tâche métaphysique de répondre à la question “Qu’est-ce que ?” mais de répondre à la question “Qu’est-ce qu’il se passe ?”... »
Assez curieusement et parce que cela concerne l’actuel et même notre-actualité, ou pour mieux illustrer l’utilité que je trouve a tous les terribles événements négatifs et faits pour nous précipiter dans les abîmes mais qui trahissent le diable en suscitant l’inverse, j’interprétai cette phrase selon le sens qualitatif que suggère Douguine dans son texte (la révélation qu’apporte la métaphysique du philosophe-Roi), mais dans le sens physique de la démarche d’une façon inverse. Douguine décrit la mission du philosophe-Roi comme une descente vers le bas, (« pas une élévation, mais une descente — un chemin vers le bas, une immersion sacrificielle »). L’interprétation de la ‘pensée-dde.org’ dont je me fais l’émissaire évoque au contraire une ascension des prisonniers de la caverne grâce à la lumière qui leur est apportée. On dira que c’est “le verre à moitié vide ou la verre à moitié plein” et on n’aura pas tort ; ce n’est qu’un détail, une rencontre, un complément. Mais cela complète le propos qui est que L’essentiel est bien que l’épuisement de l’Histoire appelle à notre secours la métaphysique, et donc nous offre le cadeau somptueux de la métahistoire.
Voici le passage en question :
« Ce jugement, comme je l’ai entendu, ne m’a pas du tout paru être, pas une seule seconde, un abaissement du philosophe, descendant de la “grande question”. Tout au contraire, il s’agit d’une chose qui m’est chère, qui est un constat, qui est celui de la reconnaissance de l’essence métaphysique des événements de l’en-cours. En quelque sorte, dirait le chroniqueur cynique des salons parisiens, “la métaphysique descend dans la rue” ; ce à quoi je lui répondrais aussitôt et sans faiblir : “Par les événements qui s’y déroulent, la rue se hausse au rang de la métaphysique”. C’est donc bien le devoir du philosophe de prendre son poste de sentinelle à l’affut de l’intuition qui l’éclairera sur la signification et par conséquent sur le sens de ces événements. »
... Et maintenant, le texte de Douguine ! Notez bien, car la nuance est de taille, que “l’Empire” dont il parle n’est rien de moins que “l’Empire de l’Esprit” sur la Matière (« une matière dense ») à laquelle la modernité a tout sacrifié.
_________________________
Alexandre Douguine sur le Philosophe-Roi et le retour de l’Empire de l’Esprit.
Dans le septième livre du dialogue La République, Platon décrit le processus de devenir un philosophe-roi comme suit.
Il compare le monde à une caverne (c’est-à-dire un territoire situé dans une matière dense, dans une montagne ou sous la terre), et l’humanité à des prisonniers enchaînés, incapables de tourner la tête, forcés de regarder des ombres qui se déplacent le long du mur de la caverne. Cela correspond au Royaume inférieur — le monde des corps. La destinée de l’homme ordinaire est de vivre en observant les ombres sur le mur, en les prenant pour la réalité véritable. En vérité, cependant, cela n’est qu’une copie la plus distante et la plus vague, pas même de l’original, mais d’une autre copie. En raison de leur ignorance, les prisonniers ne soupçonnent ni leur véritable condition ni la nature de ce qui leur apparaît comme étant réel. En effet, Platon décrit l’enfer, le royaume des ombres.
Platon ne pose pas la question de savoir qui a enchaîné les prisonniers et les a condamnés à une existence aussi misérable. Comme nous l’avons vu, les Grecs ne connaissaient pas la figure du diable ni son homologue iranien, Ahriman, et pour eux, une telle formulation du problème aurait peu de sens. Puisque la manifestation suppose nécessairement un éloignement du Premier Principe et, par conséquent, une densification de l’être, il doit exister des régions où les ombres s’épaississent et où la vérité disparaît derrière un horizon lointain. Cela n’est en soi ni mal ni bien, mais plutôt une douloureuse conséquence du processus même de la manifestation — le coût de la manifestation cosmique. Quiconque se contente de cela en assume la responsabilité.
Pourtant, selon Platon, parmi les prisonniers, existent aussi ceux qui refusent de se satisfaire. Quoi qu’il leur en coûte, ils tournent la tête en arrière pour voir quels objets projettent les ombres qu’ils observent sur le mur. Alors ils découvrent ce que Platon appelle la «voie supérieure».
«Imaginez des gens comme s’ils étaient dans une habitation souterraine semblable à une caverne, avec une entrée ouverte vers la lumière tout le long de sa longueur. Depuis leur enfance, ils ont des chaînes aux jambes et au cou, de sorte qu’ils doivent rester à la même place et ne voir que ce qui est directement devant eux, car ils ne peuvent pas tourner la tête à cause de ces liens. Derrière eux, tout en haut, brûle la lumière d’un feu, et entre le feu et les prisonniers court une voie supérieure, sur laquelle, imaginez, une faible muraille a été construite, comme le paravent placé devant les spectateurs de merveilles, derrière lequel ils exhibent leurs prodiges».
La voie supérieure est le domaine des objets eux-mêmes plutôt que de leurs ombres. Ceux qui portent ces objets, comme lors des processions dionysiaques, conversent entre eux, et leurs voix résonnent dans les murs de la caverne, donnant l’impression que les sons proviennent des ombres sur le mur.
La philosophie commence avec cette inversion, avec la distinction claire entre ce qui se passe sur la «voie supérieure» — la vision et l’écoute de véritables images et discours.
Platon continue en décrivant comment une personne réveillée de l’illusion partagée par la majorité ne se trouve pas dans une position active; elle devient plutôt la proie passive d’une force qui agit contre ses souhaits. Ainsi, Platon veut souligner que dans l’homme ordinaire, tout résiste à devenir philosophe et à saisir la vérité. D’où le langage de la contrainte.
«Lorsqu’un d’eux est libéré de ses liens et est soudainement contraint de se lever, de tourner le cou, de marcher, et de regarder vers la lumière en haut, cela lui fera mal, et il ne pourra pas regarder les choses lumineuses dont il voyait les ombres auparavant.(….)
Et s’il est forcé de regarder directement la lumière elle-même, ses yeux ne feront-ils pas mal ? Ne se détournera-t-il pas rapidement vers les choses qu’il peut voir, croyant qu’elles sont plus claires que ce qui lui est maintenant montré ? (….) »
« Si quelqu’un le traînait de force par la montée escarpée, jusqu’au sommet de la montagne, et ne le lâchait pas avant de l’avoir tiré dans la lumière du soleil, ne souffrirait-il pas et ne protesterait-il pas contre cette violence? Et une fois dans la lumière, ses yeux, saturés de son éclat, ne seraient-ils pas incapables de discerner une seule des choses dont la vérité lui est maintenant révélée? (….)».
Il aurait besoin de temps pour s’habituer, s’il veut voir ce qui est en haut. Il doit commencer par ce qui est le plus facile: regarder d’abord les ombres, puis les reflets dans l’eau des êtres humains et des objets divers, et seulement après cela, les choses elles-mêmes. Ensuite, il trouverait plus facile de regarder ce qui se trouve dans le ciel et le ciel lui-même la nuit — c’est-à-dire contempler la lumière des étoiles et de la lune plutôt que celle du soleil et de sa lumière.
En tout cas, celui qui, de sa propre volonté ou sous l’influence d’une force supérieure, a parcouru ce chemin vers la sortie de la caverne, a non seulement appris la différence entre ombres, images, choses elles-mêmes, et la source de leur lumière, mais aussi quitté le monde même de la caverne, montant vers un autre monde — cette fois le vrai, inondé de la lumière du Nous. Ainsi, le philosophe s’élève du monde des corps vers le monde de l’Esprit. Là, il contemple les objets mêmes dont les objets de la «voie supérieure» ne sont que des copies, ainsi que la vraie lumière qui se trouve en dehors de la caverne. C’est le monde des idées, des paradigmes, des prototypes, des originaux. Et celui qui a réussi à s’échapper de la caverne et à contempler le monde tel qu’il est — et les idées, selon Platon, sont précisément ce qui est (elles existent éternellement et antérieurement à toutes leurs copies) — celui-là est le philosophe.
Ici, la définition de la philosophie converge avec le thème du pouvoir et, par conséquent, avec la politique. Le philosophe qui connaît la vérité retourne aux prisonniers pour diverses raisons et travaille à leur libération. Il sait, à l’avance, plusieurs couches de l’être plus qu'ils n'en savent eux, et cela lui donne le droit de gouverner les ignorants. Ainsi, la dignité du vrai souverain ne réside ni dans la compétence, ni dans l’efficacité, ni dans l’origine dynastique, ni dans la force de volonté. Elle découle de la transmutation ontologique de son âme, de la capacité à sortir du fond de la caverne, à dépasser ses limites, et à entrer dans le monde divin où la vérité se donne dans une contemplation immédiate.
Ainsi apparaît la figure du Philosophe-Roi. En lui, le droit au pouvoir est précisément déterminé par l’esprit éveillé, par la capacité de dépasser les frontières du monde inférieur. Or, c’est aussi la caractéristique distinctive du Roi du Monde et de son Empire Spirituel. Le Roi du Monde et son domaine se situent dans la zone de l’éternité, hors de la grotte des corps. Par conséquent, le voyage du philosophe vers la sortie du monde souterrain est identique à une visite au Royaume du Graal, un retour au paradis. C’est là que se déroule l’investiture du droit de gouverner. Le royaume du Roi du Monde se trouve hors de la caverne. C’est le modèle de tout royaume authentique et réel — non seulement un plan, mais une réalité à vivre, à voir, à entendre et à ressentir comme nous vivons les choses du monde terrestre, seulement avec un degré de intensité, de netteté et de clarté bien supérieur.
Le Philosophe-Roi de Platon est un avatar du Roi du Monde. Sur lui repose ce pouvoir. Il consiste en l’esprit, en la transfiguration de la conscience, en le noyau intérieur de l’âme qui accède à la contemplation directe du Logos, du Nous. Par conséquent, pour le philosophe, l’autorité sur les prisonniers de la caverne n’est pas une élévation, mais une descente — un chemin vers le bas, une immersion sacrificielle jusqu’au fond de la caverne, et la courageuse disposition à vivre pour la libération des captifs, pour leur donner accès à la lumière, et pour la construction d’un ordre politique et religieux qui inciterait aussi les meilleurs à suivre le chemin de la philosophie, en montant vers la sortie de la caverne.
L’état dont parle Platon dans le dialogue portant ce nom est une structure terrestre destinée à l’ascension vers le ciel. De là découle sa fonction religieuse et initiatique. Un tel état n’est pas simplement le meilleur; il est sacré, saint, et, dans une limite ultime, divin. Plus le royaume terrestre ressemble au Royaume Céleste, plus il se rapproche de l’Empire de l’Esprit, et son souverain — du statut du Roi du Monde.