Entre amis

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Entre amis

28 septembre 2019 – On a beaucoup discouru et publié, certes, à propos de la conversation Trump-Zelenski, dont un Memorandum a été publié le 24 septembre, et bien sûr à propos de ce qui concerne dans cet entretien l’argument démocrate pour une destitution. Un passage, sur un tout autre sujet, doit retenir l’attention, à mon sens et parce qu’il est lourd de sens. Il concerne les relations des Européens, et particulièrement Merkel avec l’Ukraine.

Je vous donne le passage, – une réplique Trump-Zelenski, – traduit à mes risques et périls... 

Ainsi, la conversation se poursuit après que Zelenski ait lancé un de ses multiples bouquets de fleurs qu’il garde en réserve, par simple amabilité rien de plus, pour le président des États-Unis lorsqu’il l’a au bout du fil. 

Le Président [Trump]: « C'est très gentil à vous de dire ça. Je dirai que nous faisons beaucoup pour l'Ukraine. Nous consacrons beaucoup d'efforts et de temps. Beaucoup plus que ce que font les pays européens et ils devraient vous aider plus qu'ils ne le font. L'Allemagne ne fait presque rien pour vous. Quand j’ai parlé avec Angela Merkel, elle parle de l'Ukraine, mais elle ne fait rien du tout. Beaucoup de pays européens sont dans la même situation, alors je pense que c'est quelque chose que vous devriez examiner, mais les États-Unis ont été très bons pour l'Ukraine. Je ne dirais pas que c'est nécessairement réciproque parce qu'il se passe des choses qui ne sont pas bonnes, mais les États-Unis ont été très très bons avec l'Ukraine. »
Président Zelenski: « Oui, vous avez tout à fait raison. Non seulement 100 %, mais en fait 1000% et je peux vous dire ce qui suit : j'ai parlé à Angela Merkel et je l'ai rencontrée. J'ai aussi rencontré Macron et je lui ai dit qu'ils ne font pas tout ce qu'ils devraient faire, en ce qui concerne les sanctions. Ils n'appliquent pas les sanctions. Ils ne travaillent pas autant qu'ils le devraient pour l'Ukraine. Il s'avère que même si, logiquement, l'Union européenne devrait être notre principal partenaire, techniquement, les États-Unis sont un partenaire beaucoup plus important que l'Union européenne et je vous en suis très reconnaissant, car les États-Unis font beaucoup pour l'Ukraine. Bien plus que l'Union européenne, surtout lorsqu'il s'agit de sanctions contre la Fédération de Russie... » 

(En passant, mais aussi pour entretenir la mèche qu'on pourrait avoir allumée, j’ai trouvé charmant et même candide de la part de France-Inter de nous donner en toute objectivité la “retranscription” [pourquoi ce “re-” ?] de cette conversation avec le passage ci-dessus ainsi “nettoyé” pour épargner la susceptibilité du bon public franco- européiste et les jugements un peu trop rapides qu’ils pourraient porter, à la fois sur nos indéfectibles alliés américanistes et sur l’ami ukrainien : 
Le Président [Trump]: « C’est très gentil. Nous faisons beaucoup pour l’Ukraine. Nous y consacrons beaucoup d’énergie et de temps. Bien plus que les pays d’Europe, alors qu’ils devraient vous aider davantage. Ils ne font que parler [...]alors que les États-Unis ont été très très bienveillants envers l’Ukraine. »
Président Zelenski: « Vous avez raison à 1000 %. J’ai rencontré Angela Merkel, j’ai rencontré Macron. Et je leur ai dit qu’ils n’en faisaient pas assez avec les sanctions. Ils ne font pas autant qu’ils le devraient sur le sujet... »)

Cet échange ainsi que les conditions où il a été rendu public m’inspirent quelques réflexions qui valent d’une façon générale pour les formes actuelles de la “diplomatie” transformée purement et simplement en communication, où la franchise du parti-pris est brutale, où l’argumentation est primaire et dit des ans des termes tels qu’elle implique une pression générale, où la confidentialité n’existe plus et où le secret n’est plus qu’une disposition accessoire et sans aucune garantie. (Bien entendu, le reste de la “conversation” sur d’autres sujets concernant moins les relations internationales en général, n’en confirment pas moins tous les constats qu’appelle cet extrait.)

• Le “style” Trump, apparenté à celui d’un bulldozer et ennemi de toute nuance, ne dissimule absolument rien des intérêts politiques US et du fait qu’ils sont exclusifs de tous les autres. Aucune alliance, aucun engagement pouvant impliquer des intérêts autres que ceux des USA, et notamment ceux des “alliés” européens, n’est pris en compte. Trump appuie toute sa dialectique sur une violente attaque des pays européens de l’UE, sans aucune considération pour leur (soi-disant) communauté d’intérêts avec les USA, notamment au sein de l’OTAN. Trump n’a ici qu’un but : écarter l’Ukraine de toute tentation de coopération avec l’UE ; et il faut préciser avec force : y compris et particulièrement l’Allemagne, y compris dans la personne de Merkel, pour lesquelles (l’Allemagne et Merkel) Trump entretient une haine féroce.

• Trump ne dit pas un mot de la question des sanctions à l’encontre de la Russie, alors que c’est sur ce terrain que Zelenski tente de lui répondre pour ne pas trop sembler partager l’hostilité de Trump concernant les relations directes de l’Ukraine avec les autres pays de l’UE, ignorant comment son interlocuteur voudrait le voir réagir (ignorant d’ailleurs que Trump se fout bien de la façon dont il réagira sur ce point). Le nouveau président ukrainien, tout comique de cabaret qu’il soit, ne peut que tenter d’adoucir le discours de Trump dans la perception très prudente qu’il doit en avoir. Il n’y a aucune chance pour lui qu’il y parvienne : l’hostilité de Trump vis-à-vis de l’UE est très certainement supérieure à l’hostilité que Trump pourrait avoir (s'il en a, ce qui reste à démontrer) à l’encontre de la Russie.

• Il est très probable que Trump parle de la même façon avec les anciens pays de l’Est communiste dans l’UE (comme ceux qui n’y sont pas encore), et sans doute également avec les pays plus ou moins à tendance populidste et qui sont en désaccord plus ou moins affiché avec Bruxelles. D’une façon générale, on peut avancer que le démembrement de l’UE et l’affaiblissement du pouvoir européen, et surtout de certaines puissances européennes (l’Allemagne) restent la principale démarche d’hostilité de Trump dans sa politique étrangère, à mettre sur un pied d’égalité, voire supérieur, quoique sous une autre forme, avec l’hostilité qu’il entretient essentiellement à l’encontre de la Chine (et aussi de l’Iran et du Venezuela, mais selon des protocoles incertains). Il nous apparaît très probable que Merkel est, dans l’esprit de Trump où l’irrationalité a une très grande part, l’adversaire la plus détestable, voire la plus dangereuse dans le champ de la politique étrangère.

• Comme il s’entend naturellement, ce type de conversation, dont il existe des traces écrites, sont confidentielles (“classified”, comme il est primitivement inscrit sur le document). Mais Trump montre là qu’il n’hésite pas à décider à les déclassifier et à les rendre complètement publics si les avatars de politique intérieure l’exigent, en omettant complètement de garder confidentielles certaines parties (au besoin en les “classifiant” d’une façon visible, par surlignage de noir opaque, en transmettant le document complet aux autorités impliquées, les parlementaires US dans ce cas). C’est un avertissement extrêmement sérieux pour tous les dirigeants étrangers s’entretenant avec le président des USA : rien de ce qu’ils disent n’est à l’abri d’une déclassification totale (publication sans restriction), surtout d’une “déclassification accidentelle” ou “collatérale” si l’on veut, comme c’est le cas ici où le sujet est la question de l’enquête de corruption de Ukrainiens.

C’est l’époque de la “transparence” complète et chaotique, et le cas envisagé ici pour une conversation de président à président répond à la méthode de Trump d’annoncer ses grandes décisions, y compris “secrètes”, par tweets. On peut faire l’hypothèse, – c’est dans tous les cas ma conviction, – que c’est sans aucun doute le domaine, cette communication “transparente” par indifférence et inattention naturelle, voire par narcissisme, voire également bien sûr par calcul de provocation ou de tactique politique, – tout cela en même temps mais à différents degrés selon les cas, – qui constitue pour le Système le principal travers et le plus grand danger de l’actuel président US, ce qui le rend absolument insupportable. C’est une évolution qui va complètement à l’inverse de la tendance du Système à chercher à tout contrôler, à tout dissimuler, à tout restreindre, etc., bref à tout réduire jusqu’à l’entropisation. C’est le domaine du désordre pur, où Trump excelle par sa nature même, où il est le plus complètement antiSystème sans calcul ni même conscience de la chose. Il ne calcule qu'une chose, la trajectoire la plus tendue possible, il fonce et il se fout du reste.

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