Le Journal dde.crisis de Philippe Grasset, qui a commencé le 11 septembre 2015 avec la nouvelle formule de dedefensa.org, l’accompagne et la commente en même temps qu’il tient la fonction d’être effectivement un “Journal” pour l’éditeur et directeur de la rédaction de ce site.

Eric Onfray & Michel Zemmour

  mardi 13 octobre 2015

En France, je crois savoir qu’on parle beaucoup du livre Une élection ordinaire, de Geoffroy Lejeune. Après le président musulman de Soumission, de Houellebecq, nous avons le président-anathème, soit Michel Zemmour ; mais ce pourrait être Eric Onfray, ou vice-versa, ou bien encore Alain, dit-Eric-Michel Finkielkraut sans autre camouflage puisqu’il s’agit du troisième larron de la “liste noire” sympa de Libération. (Ont-ils remarqué, ces gardiens vigilants de la pensée-tunique, que parmi ces trois têtes de liste qu'ils ont choisies pour les désigner à la vindicte publique, il y a deux juifs ? Fâcheux... Enfin, passons.) Ce journal, le flic-en-chef de la zone, avec dans sa rédaction les petites balances du Système, les donneuses en tee-shirt tendance ou à col blanc grand-ouvert à la BHL, tout cela comme un signe indubitable d’une époque des Grands Troubles, ou Smutnoye Vremya comme disent les Russes. (La délation est une pratique courante des temps de trouble, en France certes mais ailleurs pas moins, de McCarthy au NKVD. Les balances-donneuses de Libé, – le langage du “milieu” leur sied beaucoup mieux, – me font penser à la superbe interprétation de Jugnot en collabo-gestapiste dans Papy fait de la résistance, – le film vaut bien mieux que son titre, – absolument éructant, sardonique par hasard et par nécessité, et surtout absolument hystérique comme l’on est lorsqu’on commet l’acte qu’on devine fatal de la délation, et qui vous procure tant de ce plaisir qu’on n’ose trop afficher et dont on a grande honte secrète. Je précise pour l’épisode que l’acte de la délation est de tous les vents et de bien des sentiments dont ceux de l’envie et de la jalousie, “humain, trop humain” ; que ma considération vaut aussi bien pour l’Occupation, lorsqu’on dénonçait son voisin supposé-résistant par envie pour la belle fortune de sa réussite matérielle, que pour la Libération, lorsqu’on dénonçait son voisin supposé-collabo par jalousie pour sa bonne fortune d’une épouse désirable.)

Avec le bouquin de Lejeune et tous ces bruissements effrayants, on expédie déjà Marine Le Pen au musée des espérances perdues, quasiment comme quasi-candidate-Système qui serait allée trop loin ; comme les choses vont vite dans les esprits et par ces temps des psychologies effrénées... (Lejeune : « Marine Le Pen a fait un constat: le positionnement anti-système de son père n'a pas permis d'accéder au pouvoir. Or, on le sait, elle ambitionne de devenir présidente de la République et a entrepris, dès son arrivée à la tête du Front national en 2011, une habile stratégie qu'on a nommée «dédiabolisation» ou «normalisation». Mais, et c'est une des critiques de fond que lui a adressé son père au moment de leur rupture, à trop se normaliser, elle a pris le risque de se banaliser. Pour l'instant, elle n'en paye pas encore le prix. Pour l'instant... »)

Une voix s’élèvera pour dira : Zemmour-Président, c’est absurde. (Pour ne pas dire, autre version du même thème : “c’est ignoble”.) Une autre voix, peut-être avec l’accent britannique, répliquera à l’unisson : Corbyn, en Angleterre ? Une autre voix encore, un peu nasillarde : The Donald, aux USA ? Personne parmi ces voix n’a tort dans ce genre d’échange et pourtant on a peine à croire que quelqu’un, quelque voix, ait quelque chance d’avoir raison. (Dans le temps, Jeanne ne se posait pas tant de questions, elle entendait ses voix et elle y allait. Ces temps étaient plus simples.) Par ce ni-tort ni-raison, je veux dire cette évidence qu’autant le Système est complètement sclérosé, pourri par tous les bouts, bouffi, paralysé, vautré dans sa suffisance et son incroyable surpuissance qu’il lance dans tous les coins jusqu’à en faire son autodestruction, autant il est difficile à percer, à pénétrer, à saccager, à manœuvrer de l’intérieur par un extraterrestre venu de l’extérieur de lui pour le prendre d’assaut. Bref, on reste sans voix ni certitude, ni décision ni rien du tout. Une autre phrase du jeune-Lejeune me paraît à la fois bienvenue sinon évidente et pourtant dite mille fois, usée, rabâchée, sans-espoir, parce que “le sens de l’histoire” le vieux de Gaulle en parlait déjà et pas nécessairement au meilleur des propos, et d’autres avant lui, et que chaque fois la chose parut évidente à tous et jamais elle ne mena à rien parce que l’histoire n’a pas de sens comme nous le dit Shakespeare, ou bien plutôt, et je le croirais plus volontiers, n’est-ce pas le sens qu’on croit : « Aujourd'hui, le sens de l'histoire indique qu'un trublion hors système pourrait venir perturber la campagne des candidats de droite et imposer ses thèmes dans le débat. Et cela pourrait faire des dégâts... »

Je ne peux pas imaginer, c’est plus fort que moi, qu’on puisse imaginer qu’une élection en 2017 en France puisse nous sortir autre chose qu’un piètre dinosaure un peu rance type-Hollande ou type-Juppé (et, tout de même, je ne mettrais pas la Marine parmi les dinosaures, pas du tout) ; même chose pour les USA, où je scrute épisodiquement, avec amusement et étonnement, le parcours de The Donald mais me pince régulièrement pour y croire et continuer d’écrire là-dessus ; idem pour Corbyn et ainsi de suite ... Voilà l’état de l’esprit du bonhomme à l’instant, de votre serviteur je veux dire, ce qui ne préjuge de rien, ne signifie pas grand’chose et ne promet pas un débat des plus réjouissants pour ceux qui affectionnent les échanges marqué de la raison pure.

On appréciera tout de même avec la plus grande attention que je n’ai pas dit un mot, pas un seul mot, et n’en dirai pas un seul, de l’orientation politique de l’une ou de l’autre, de leurs “programmes”,  des choix politiques, de l’idéologie, de la mise à l’index, etc. Je suis cette voie dans mon propos parce qu’il est inutile de dire un seul mot à cet égard, parce que ce n’est vraiment pas ce qui importe. De cela, je ne démords pas et ma certitude est complète là-dessus, – concernant ces hommes et femmes, et d’autres naîtront très vite, apparaîtront ici et là, c’est une question de mois sinon de semaines, – ma certitude est que ces hommes et ces femmes sont des bombes-vivantes : et le fait de la seule accession à la fonction suprême, pour le premier qui passera entre les mailles du filet, suscitera nécessairement l’objet de leur mission suprême : exploser au cœur du Système. Le seul fait de l’élection de l’un de ces antiSystème qui, par les circonstances et l’importance de la puissance au cœur de laquelle il opère, glace de terreur et emporte d’hystérie tous les dénonciateurs-Système, ce seul fait suffira à faire lever la tempête.

(Suite)

Archives : Rétrospective du 28/09/2015 au 04/10/2015

  lundi 12 octobre 2015

Voici un document pour vos et nos archives, la rétrospective de la semaine du 28 septembre au 04 octobre 2015, présentée sous forme d'éditorial d'introduction à la lecture du site pendant cette semaibe. Les grands thèmes en sont dégagés, ainsi que les principaux textes publiés sur le site, comme références.

« • C’est donc la session annuelle des Nations-Unies qui a dominé cette semaine, non pour cause de l’événement lui-même, généralement de peu d’intérêt, mais parce qu’il a été cette fois le miroir terrifié de la Grande Crise de l’effondrement du Système qui dévore notre civilisation. • De cette crise, qui est centrée aujourd’hui en Syrie mais qui est prête à rejaillir en d’autres lieux (Ukraine) ou en d’autres domaines (le secteur financier, illustré par le malaise de la présidente de la Fed, Janet Yellen), nous avons dit quelques mots ce 28 septembre 2015 en parlant d’une “diagonale des fous” inspirée par un jeu d’échecs pratiqué par des déments. • A l’ONU, c’est le Russe Poutine qui eut la vedette, parce qu’aujourd’hui c’est la Russie qui distingue le mieux l’essence de notre terrible crise. • Il y eut donc “la prière de Poutine” (le 29 septembre 2015) et la “question inquiète de Poutine” (ce même 29 septembre 2015), adressée au bloc BAO : « Est-ce que vous comprenez ce que vous avez fait ?», à laquelle ils ne répondront certainement pas (voir le 2 octobre 2015). • En Syrie, les Russes n’ont pas chômé pour lancer leur campagne, dans une position légale beaucoup plus avantageuse que celles des pays du bloc BAO (voir le 1er octobre 2015 et le 1er octobre 2015). • Entretemps (voir le 30 septembre 2015), il nous a été donné de voir une autre facette de notre grande crise, pour apprendre l’état d’incertitude des trois grands traités (TPP, TTIP, TiSA) de l’imposture mortifère du Système. »

Cauchemar & nostalgie d’Empire

  dimanche 11 octobre 2015

Cette nuit, je me suis réveillé plus tôt que prévu, comme on l’est parfois par la fin d’un rêve dont il s’avère, tous comptes faits et à mesure que vous vous le remémorez, qu’il prend des allures de cauchemar. Il s’agissait d’un évènement comme un départ à la retraite (la mienne, moi qui suis déjà à la retraite depuis quelques années et ne cesserai pas de travailler ?) ; un événement salué par une petite cérémonie qui s’avérait finalement, être plutôt la fermeture d’un établissement ou sa transformation... Du bâtiment qui abritait cet établissement je ne me rappelle rien de précis sinon le jardin qui devait le jouxter et où il semble que je me trouvais ; l’ensemble devait rappeler la maison où je vis, et le jardin était le mien mais, à mesure que le souvenir croit devenir plus précis, prenant des dimensions déformées et de plus en plus gigantesques. Le rêve devient précis et devient cauchemar, là où je crois avoir été éveillé, lorsqu’on annonce qu’on a abattu les arbres de ce jardin ; ce que je constate effectivement au moment où l’on m’annonce la chose, comme si je n’avais rien remarqué alors que je comprends que je me trouve dans le jardin, effectivement devant un arbre abattu, mais pas comme si on l’avait scié à sa base mais plutôt par l’intervention d’une main géante qui l’aurait déraciné (car aucun mouvement du ciel, du vent, des intempéries, ne justifie un tel sort naturellement) ; et voilà que je suis devant la base de cet arbre abattu-déraciné, que la base de l’arbre est ce cercle caractéristique du tronc à sa base, hérissé d’énormes racines arrachées comme autant de tentacules monstrueuses s’agitant comme si elles étaient des serpents, de la Gorgone nommée Méduse qui me domine et m’effraie bien qu’elle soit la seule des trois Gorgones à être mortelle elle-même ; car entretemps, l’arbre est devenu gigantesque et le cercle de sa base, devant lequel je me trouve est d’un diamètre très largement supérieur à ma taille. Là-dessus, le plus simplement du monde et parce que je m’inquiète de la chose, on m’annonce qu’on a abattu les arbres pour développer le projet de les remplacer par des papillon, des nuées de papillons, des millions de papillons blancs et éclatants, et l’on ajoute assez étrangement que c’est pour célébrer le président Pompidou. (Pourquoi donc Pompidou ? Rationnellement, j’avançai l’interprétation que c’est parce qu’il eut une mort si terrible en plein exercice de ses fonctions.) J’accepte l’explication comme allant de soi mais je trouve l’idée des papillons particulièrement critiquable et futile, comme si l’on essayait de transformer une catastrophe qu’on a soi-même causée mais qui a finalement rencontré les vœux de la nature en une sorte de spectacle léger, comme si l’on s’acharnait à installer des illusions pour vous faire croire et pour se faire croire. Comment peut-on espérer faire oublier la puissance sublime de l’arbre géant abattu on ne sait comment et qui montre toute sa puissance souterraine en même temps que la force aérienne qui fait sa vie lui est ôtée, par le vol d’innombrables papillons qui sont si complètement légèreté, lumière, apaisement du mouvement gracieux, comme l’on dirait d’un autre univers ?

C’est sur ce souvenir que je crois me réveiller, et je me réveille effectivement, plus tôt que prévu, horriblement fatigué et accablé par une incompréhension angoissée. (Pour une fois, mon angoisse du lever ainsi justifiée, mais paradoxalement par ce sentiment d’incompréhension : que signifie ce rêve devenu cauchemar, qui est symbolisé finalement par ce cercle de la base de cet arbre gigantesque, dont la dimension circulaire me domine de près d’un mètre et par la perspective incompréhensible qu’il soit remplacé par des millions de papillons ?) Je me lève pour quelques petites ablutions et nécessités diverses en espérant qu’il sera assez tôt pour me décider à me recoucher, constate que ce n’est pas le cas et que je suis presque à l’heure de mon lever (03H12, je m’en souviens précisément) et sens ma fatigue disparaître complètement... Je décide de rester debout tandis que l’angoisse se transforme, je ne sais pourquoi sauf qu’ainsi disparaît une certaine paralysie, en ce sentiment plus apaisée de la nostalgie, plutôt dans le registre de la tristesse que dans celui de l’exaltation car la nostalgie a pour moi dans son infinie richesse de ces couleurs si différentes... Je m’installe quelques minutes à ma machine avant de descendre saluer les animaux (ma chienne Klara et ma chatte Lili), boire deux ou trois verres d’eau, un petit café, préparer ma tisane, faire mon exercice du petit-matin (du vélo d’appartement). Je consulte rapidement l’un ou l’autre site, m’arrête sur cet article de Sputnik-français reprenant une synthèse de cet autre article du Wall Street Journal, – dont il doit être fait usage par ailleurs sur le site. Les deux titres portent sur ce phénomène de la Fin, – « Les USA cèdent leur domination à la Russie au Proche Orient » et « America’s Fading Footprint in the Middle East ». Je décide alors d’en faire un article.

Le plus étrange, – ou bien est-ce la logique du cauchemar devenu prémonition, – est alors à la fois le sentiment et la réalisation que l’angoisse de l’incompréhension transformée en une nostalgie colorée essentiellement de tristesse a trouvé son objet. L’image de la “fin de l’hégémonie”, ou de la “Fin de l’Empire” que suggèrent ces deux textes a rencontré complètement cette nostalgie si complètement marquée de tristesse, et j’ai éprouvé, pendant quelques instants, ce sentiment du temps qui passe et des choses irréversibles que le passé enfouit, que vous inspire certains évènements historiques. Ainsi, moi, qui poursuis l’“Empire” de ma critique la plus véhémente, qui considère la chose comme le serviteur le plus avisé et le plus soumis du Système, je ressentis cette nostalgie sans fin si fortement colorée d’une tristesse à mesure, comme si je supportais avec tant de difficultés le sort terrible fait à l’Empire. Quittant ma machine comme je l’ai dit plus haut pour les diverses occupations de mon lever avant de me mettre au travail, et ayant déjà mon sujet en tête, je me souvins que ce jour qui débutait était le 11 de quelque chose et je fus persuadé pendant un temps assez long, jusqu’au bout de ces lignes en fait (jusqu’à inscrire cette mauvaise date en tête de cette intervention du Journal.dde, que je modifie à cet instant), que l’on était le 11-septembre...

C’est alors que je me suis trouvé dans l’état de l’esprit d’être absolument persuadé qu’il s’agissait effectivement de “la Fin” et que nous entrions sur une terra incognita. (Comme dit, à un autre propos, le Représentant républicain de l’Illinois, portant également par une sorte de prémonition-mnémotechnique le nom de Kinzinger [Adam, pas Henry] : « Nous sommes en terra incognita ... Nous sommes quotidiennement en train de faire l’histoire, et pas de la meilleure façon... » )

Ah Ah ! Said the Clown” ...

  vendredi 09 octobre 2015

J’avoue que, dès le premier jour où je lui prêtai attention en tant qu’“événement politique” d’importance (si l’on peut dire pour un sapiens), Obama m’apparut comme une énigme à la fois fascinante, irritante, et pour tout dire d’une façon redondante si l’on veut, – une “énigme énigmatique”, de la sorte qu’on sent bien qu’elle serait faite comme telle par le Ciel, destinée à n’être jamais déchiffrée. Depuis, cette impression ne m’a plus quitté, et la “formidable ‘cooltitude’” d’Obama, comme disait le présentateur-clown (Antoine de Caunes) du Grand Journal-qui-n’est-plus, ce calme étonnant de maîtrise de soi, m’a très vite semblé, à mesure de ma déception pour sa politique, une formidable défense pour ne pas trop se découvrir plutôt qu’un exceptionnel outil offensif. Sans aucun autre argument que l’intuition, fausse ou vraie, je n’ai jamais douté de la grande intelligence, de la finesse incontestable de jugement d’Obama, malheureusement desservies par une certaine arrogance nonchalante, et presque comme de l’indifférence quant à la véritable signification de sa fonction ; comme s’il était un formidable acteur de la fonction mais qu’il se désintéressait de la véritable signification de cette fonction, – “Président en passant”, si vous voulez.

C’est pour ces raisons, je veux dire l’intérêt que j’ai porté au personnage, que j’ai été très intéressé par le très récent article de Robert Parry à son propos (voir hier sur le site), et c’est bien sûr la raison que cet article fut traité notamment de ce point de vue du caractère d’Obama. L’interprétation qu’on en fait ici, sur ce site, est que, dans le comportement d’Obama par rapport au monde politique qui l’entoure et aux décisions qu’il a à prendre, il souffre de deux faiblesses qui se correspondent : une faiblesse psychologique qui alimente une carence du caractère. Par “carence du caractère”, il faut comprendre une incomplétude du caractère qui rend vulnérable ce caractère et, du coup, met l’homme en état général de faiblesse, avec toutes ses qualités mobilisées d’abord pour tenter de compenser ces faiblesses et pour chercher à les dissimuler ... Le caractère, je me rappelle l’avoir dit en citant ce personnage pour lequel j’éprouve tant d’estime et de fascination comme s’il était proche de moi, comme un frère ainé dans la façon d’être par le canal de l’Histoire, par la forme de l’esprit, ou plutôt, justement, proche par la forme et la conformation du caractère. Bien sûr, c’est de Talleyrand dont je parle, dont je parlai dans les Chroniques du 19 courant... d’août 2014, où il était écrit ceci,–  et on me pardonnera de me citer en partie, puisque c’est la bonne cause qui est celle de citer Talleyrand.

« On reviendra là-dessus, donc, sur cette “question de caractère”, lequel, seul, permet de porter tout ensemble l’horreur et la fascination. Le mot (le “caractère”), la puissance de la chose telle qu’elle m’est apparue dans toute son évidence, m’ont été résumés par une citation du Diable boiteux, ce diable de Talleyrand qui disait ceci en 1813... (Décembre 1813 précisément, scène rapportée par Charlotte de Laborie, fille d’Antoine-Athanase Roux de Laborie, ami de Talleyrand.)  :

» “…Il dit alors une de ces choses qui ne sortent jamais de la mémoire quand on les a entendues ; ‘Je suis bien aise de vous communiquer une pensée qui est venue dans beaucoup de têtes mais que je n’ai vu bien nettement développée nulle part. Il y a trois choses nécessaires pour former un grand homme, d’abord la position sociale, une haute position ; ensuite la capacité et les qualités ; mais surtout et avant tout le caractère. C’est le caractère qui fait l’homme.‘ Et il citait, poursuit-elle, à l’appui de son dire, tous les demi-dieux de l’histoire : Alexandre, César, Frédéric, et ajoutait : ‘Si un des pieds de ce trépied qui doit se maintenir par l’équilibre doit être plus faible que les deux autres, que ce ne soit pas le caractère… que ce ne soit pas le caractère !’”»

... Ainsi Obama serait-il, par une faiblesse de sa psychologie, doté d’une carence de caractère qui le conduit à l’intimidation de lui-même, c’est-à-dire sa propre attitude de céder à la pression de la représentation extérieure, contre la force de son caractère qu’il devrait opposer à cette représentation comme une cuirasse lui permettant de mieux partir à la bataille qu’il devait livrer. Le résultat est que la maîtrise exceptionnelle de soi d’Obama, cette façon de se contrôler, n’aboutit nullement à protéger son caractère pour l’aider à résorber la carence de cette fonction vitale, pour pouvoir se tenir libre de cette représentation que lui imposent son entourage et le monde washingtonien avec ses narrative, pour pouvoir lancer la contre-offensive une fois l’outil du caractère assuré de sa belle qualité ; elle lui sert plutôt, fonction purement défensive, à dissimuler cette carence pour pouvoir mieux figurer, je veux dire à son avantage, dans la représentation qui l’emprisonne et dans le rôle qui lui est attribué.

Là-dessus sa situation de premier président Africain-Américain l’a écrasé, parce qu’il l’a vécue également comme une spécificité qui l’enfermait dans un rôle dont le script était nécessairement artificiel, puisqu’imposé par le Système. Il l’a bien joué, ce rôle, qui était d’être Africain-Américain tout en paraissant ne pas l’être du tout, et il a obtenu le résultat inévitable : approfondir la frustration des Noirs, qui croyait venu le temps de la fin du racisme structurel du système de l’américanisme, créer une rancœur nouvelle chez les Blancs (les WASP & consorts) qui ont découvert ce qu’ils estiment être un “racisme anti-blanc”. Je me rappelle, lors de son inauguration de janvier 2009, les derniers feux de l’ivresse qui avait soulevé les esprits et surtout les cœurs lors de l’élection de novembre 2008. (Même un Tom Engelhardt, pourtant si mesuré, avouait y avoir succombé.) Je me rappelle la gentille et jolie Rama Yade, alors encore sous-ministre de circonstances machinées par le si-habile Sarko, conviée comme commentatrice type-multiculturel par TF1, qui s’exclamait, joyeuse, quelque chose comme ceci : “Vous verrez, dans 3 ou 4 générations, on ne s’apercevra même plus qu’un président est blanc, noir ou jaune ...” Brave petiote, touchante dans ses contes de fée postmoderniste sur le bonheur métissé du monde ; ah, si les choses étaient si simples et s belles. En fait, le premier président Africain-Américain a été une catastrophe sans précédent pour le multiculturalisme, l’antiracisme, la cause sociétale de l’égalité des races, c’est-à-dire de la disparition du facteur racial ... Là aussi, sa “carence de caractère” tint un grand rôle, à vouloir trop ostensiblement être un modèle : il avait tellement peur, le si-cool Obama, qu’on l’accusât d’être le “angry Black man” dont parle Parry qu’il en oublia d’être président.

« It is, after all, how he rose through the ranks as first an extremely bright academic and later a talented orator and politician. Without family connections or personal wealth, he needed the approval of various influential individuals. If he offended them in some way, he risked being pigeonholed as “an angry black man.” »

(suite)

Rythme et sagesse du fou-standard

  mardi 06 octobre 2015

La plus grande difficulté pour cette époque quasiment infernale, si l’on a fait profession de tenter de la décrire et de la comprendre, c’est le rythme des choses qui impose à votre souffle et à votre esprit des cadences de rupture, et la nature même de ces choses. Pour mon cas, parce que je constate jusqu’à le croire absolument que l’Histoire est devenue un défilement tourbillonnant de crises, jusqu’à n’être plus elle-même qu’une crise, je parle du rythme des crises qui éclatent, s’apaisent, resurgissent, qui se déploient et se contractent aussi rapidement, qui se surmontent, s’encastrent, s’entraînent. Plus encore, l’Histoire est devenue une crise et ne cesse d’accélérer, le Temps est devenu son rythme et ne cesse de se contracter.

Et puis mon registre change, et je regarde le paysage à ma fenêtre, écartant un instant l’infernale machine, et rien ne semble plus bouger ; les feuilles jaunissent et brunissent et rougissent presque timidement, et tombent en voletant comme sur le rythme d’une danse aimable la poussant vers le sol, et la pluie nostalgique traînant presque avec douceur et humectant l’herbe toujours verte. Tout semble arrêté, le Temps qui se contractait est devenu temps suspendu et la crise tourbillonnante laisse la place à l’apaisement des formes, à cette tranquillité presque moqueuse et toujours infiniment énigmatique. Mon agitation monstrueuse me paraît alors absolument inconvenante, déplacée, hors de propos. Le silence de l’instant rend un son d’éternité.

Où tout cela se passe-t-il ? A l’intérieur de nous-mêmes et rien que cela ? Dans notre seule perception, pour le seul instrument de notre psychologie ? Devant la marée folle des agitations du monde, j’ai moi aussi de longs moments de vide, d’attente, d’interrogation : que faire ? Pour quoi faire ? Écrire, certes, mais sur quoi, à quel propos, dans quel but ? Les sujets de la recherche et de la compréhension, les motifs de l’écriture, les élans du commentaire s’additionnent, que dis-je s’empilent jusqu’à s’annuler les uns les autres, – et je m’interroge... La folie du monde comme jamais et la tranquillité du monde comme toujours semblent s’allier pour nous plonger dans cette incertitude dont on sait qu’elle ne peut déboucher que sur l’angoisse.

Tout le monde, aujourd’hui, a cette citation de Bossuet en tête (« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes »), et je pense qu’elle s’applique superbement à tous ceux qui se font complices des évènements catastrophiques auxquels nous assistons ; mais je m’aperçois qu’elle pourrait aussi s’appliquer à ceux qui vont dans le sens contraire, qui est celui de la résistance ; qu’elle pourrait s’appliquer aussi bien à moi-même qui, par instant comme en cet instant, “déplore les effets”, c’est-à-dire les crises et toutes ces terribles agitations, “dont je chéris les causes” puisque je continue cette bataille contre le Système en souhaitant toujours plus de crises jusqu’à celle qui l’emportera. Bossuet a dit là une vérité universelle, qui valait peut-être même pour lui-même, lui qui ne cessait de se plaindre furieusement qu’on n’observât pas assez les principes d’une religion qu’il chérissait tant puisqu’elle fondait sa conception du monde.

La question suprême est alors de savoir si cette phrase ne s’adresse pas à l’homme en général, car il y a lieu de se plaindre très fortement de ce qu’il est devenu à partir d’une ambition si haute qui habitait sa création et son développement, et que l’on pouvait chérir sans aucun doute. La seule chose qu’il nous reste est d’espérer quelque aménagement sur la forme du rire ; espérons que Dieu a le rire plutôt compatissant et indulgent, vous savez, quelque chose qui se négocie dans le sens de l’adoucissement... Là-dessus, pour couper court, je décidai que ce texte était terminé, me demandant un instant s’il avait sa place dans le Journal dde.crisis, l’admettant finalement après un vif débat avec moi-même, – et pourquoi pas, s’il vous plaît ? –  et retournant à mon infernale machine à débiter les crises.

“Et c’est ainsi que l’on progresse”, me dis-je, aussi inspiré qu’une boule de billard projetée d’une bande à l’autre. 

Archives : Rétrospective du 21/09/2015 au 28/09/2015

  dimanche 04 octobre 2015

Voici un document pour vos et nos archives, la rétrospective de la semaine du 21 au 28 septembre présentée sous forme d'éditorial d'introduction à la lecture du site. Les grands thèmes en sont dégagés, ainsi que les principaux textes publiés sur le site, comme références.

• Durant cette semaine du 21 septembre 2015, nous avons rencontré à nouveau la crise syrienne, en pleine activité, certes, mais d’une façon qui fait qu’on ne peut certainement en rester à cette dénomination. • Toutes les crises s’interpénètrent, et le paroxysme temporaire et nullement décisif de l’une secoue toutes les autres. • Selon cette logique, si l’on parle de la crise syrienne elle-même et selon une optique très élargie (le 22 septembre 2015 et le 23 septembre 2015), on parle aussi d’hypothèses extérieures peu ordinaires (le 25 septembre 2015) et des soubresauts considérables, au gré d’une politique américaniste plongée dans la plus extrême confusion, du grand commandement américaniste, CENTCOM, qui joue un rôle étrange et parfois grotesque dans cette crise syrienne, (déjà le 19 septembre 2015, le 23 septembre 2015 et le 26 septembre 2015). • On comprend que ces remous du CENTCOM renvoient directement à un autre sujet, c'est-à-dire une autre crise abordée cette semaine : la crise du pouvoir de l’américanisme. • D’autres signes que CENTCOM face à la Syrie marquent cette crise du pouvoir américaniste : que ce soit la présence de Trump dans la course à la désignation républicaine (le 20 septembre 2015), que ce soit l’attitude de la Federal Reserve lors de sa décision sur les taux d’intérêt (voir le 21 septembre 2015). • Il y a de plus en plus de signes de l’extrême profondeur de la crise du pouvoir américaniste, et certains de ses acteurs en prennent conscience (voir le 22 septembre 2015).

Un président-poire s’en va-t-en-guerre

  samedi 03 octobre 2015

Il se trouve que j’avais oublié de vous le dire, les Russes, – non, pardon, les Français ont donc décidé d’entamer une “campagne” de frappe contre Daesh, frappant exactement là où il faut au “millimètre rouge” près (transaction cartésienne de “ligne rouge”, too much vague pour leur esprit précis) pour ne porter strictement aucune aide à l’effroyable Assad. (Lequel soit dit en passant assez vite pour ne pas déflorer l’impeccable réputation d’indépendance proverbiale de la justice française, s’est trouvé placé par la susdite indépendante justice dans le cadre rigoureux d’une enquête pour “crimes contre l’humanité” le jour même de l’intervention tonitruante à l’ONU de Poutine, – non, pardon, de Hollande. Cette investigation est dans la grande tradition légaliste de la politique gaullienne du pouvoir en place dans la capitale intellectuelle du Monde Libre.) On ne peut dire que cette décision tonitruante de la France indépendante ait absolument bouleversé le monde ; mais quoi, au contraire d’autres qui ne conçoivent les choses qu’en termes de communication, les Français, avec l’audacieux François-Laurent Hollbus en tête, travaillent avec sérieux dans la discrétion traditionnelle des grandes diplomaties marquées du sceau de la belle morale ; car la bombe française, elle, a la maîtrise et le prestige d’être à la fois diplomatique et morale. Et tant pis, à la fin, pour ceux qui n’y entendent rien !... Car l’“on ne peut pas vraiment dire que cette décision tonitruante de la France indépendante” ait rallié les suffrages de nombre de commentateurs, piètres pour l’occasion, du grand concert plein d’harmonie des relations internationales régies par la “seconde civilisation occidentale” (connue également comme la “contre-civilisation”).

Parmi ces réactions extrêmement défavorables, on notera celle de notre ami MK Bhadrakumar. Ce commentateur très indien n’a pas l’habitude de s’intéresser vraiment à la France, surtout celle de Sarkollande, mais il fait une exception ce 28 septembre sur son blog. Le seul sujet en est justement la France et sa politique. Il y montre une extrême dureté, dont témoigne ces quelques phrases d’introduction qui n’ont nul besoin de traduction :

« There is not the slightest sign of unease in Washington or in any western capital that on Sunday France launched its first air strikes in Syria. It is a poignant moment. Do not forget that France, along with Great Britain, was the ‘creator’ of modern Syria. To use violence against a progeny is not unusual for France – it keeps doing that in Africa – but nonetheless it reeks of insensitivity in this case, given the shame that still surrounds the Sykes-Picot pact. (The centenary of that shameful chapter in Europe’s colonial history falls in May next year.)

» What France has done is reprehensible for yet another reason. It is a permanent veto-holding member of the UN Security Council and it has violated the territorial integrity of a UN member country without even so much as bothering to seek its concurrence. The French interventions abroad are devoid of principles or morality. Libya is the last instance where it marched in, destroyed a country and its established government, left an anarchic trail and then simply washed its hands off the ensuing chaos. »

En général pour ce texte, on partagera sans la moindre hésitation et avec fermeté l’indignation de MK, quoique je trouve “sans la moindre hésitation et avec fermeté” les quelques allusions faites au passé colonial de la France excessives et injustes. Mais, dira-t-on, c’est un autre débat ; et c’est bien comme cela que je l’entends. (Et moi, je reviendrai un jour sur cet “autre débat”, sans le moindre doute.) Pourtant, il y a un point de cet “autre débat” qui est intéressant et qui va fournir l’essentiel de mon propos. A la façon dont MK Bhadrakumar développe son commentaire absolument justifié, on comprend que le commentateur interprète l’action de la France comme une survivance, ou plutôt une renaissance de la façon d’agir détestable pour lui de la France du “temps impies des colonies”. Toujours en laissant de côté le “fond du débat”, je trouve que cette interprétation est erronée ; que, paradoxalement, elle fait la part belle à la France du président-poire en excipant de son indépendance politique et de sa psychologie spécifique et historique. Mon avis est qu’il n’y a rien de tout cela, – ni véritable indépendance politique française, ni psychologie française spécifique et historique.

Je ne crois pas une seconde, bien sûr, que la France ait été manipulée par une pression étrangère pour qu’elle intervienne. (Ne suivez pas mon regard pour y trouver un éventuel suspect, il est pour l’instant vissé au clavier de la machine postmoderne.) Je pense au contraire que la France agit de façon complètement indépendante, que le gouvernement agit d’une façon autonome, en concertation indépendante et selon une ligne de pensée à l’intérieur du gouvernement français qui relève, selon l’expression employée récemment par Robert Parry et qui remonte dans son usage US à plusieurs années, d’un groupthinking complètement “à-la-française”, comme façon de parler. (La différence est que certaines victimes US du groupthinking, comme John Hamre en 2003, savent bien qu’ils le sont, victimes, tandis que les Français de Hollande et de ses satellites prennent cela pour de l’indépendance d’esprit.) Enfin, tout cela pour en venir à la question de savoir quelle sorte de démarche intellectuelle, quelle sorte de psychologie poussent les Français à agir comme ils le font, avec leurs frappes en Syrie, discrètes pour l’opérationnalité mais tonitruantes dans l’annonce du lancement de cette campagne. Il est strictement vrai, comme le note MK avec une grande fureur, que les Français agissent en contravention avec toutes les lois et règles internationales, au contraire des Russes. Tout cela n’est pas habituel chez les Français de tradition, et cela semblerait devoir surprendre avec le régime actuel qui ne cesse d’invoquer les “valeurs”, la morale, l’humanisme, les droits divers pourvu qu’ils soient “sociétaux” (de l’homme, de la femme, du mélange des deux, etc.) et nullement définis par une identité fondée sur des principes.  (On retrouve l’opposition, qui est incompatibilité, qui est rejet l’un de l’autre, entre “valeurs” et “principes”.) Puisque je rejette le soupçon du néo-colonialisme, qui vraiment ne ressemble pas à cette vertu française actuellement si foisonnante, et que je repousse l’idée d'une manipulation extérieure, quelle est donc l’explication ? L’enquête, qui est aussi une sorte d’exploration d’un territoire inconnu, est intéressante pour comprendre et apprécier les agissements de ces dirigeants. On doit avoir en effet remarqué combien ils prétendent, avec quel empressement ils ne cessent eux-mêmes de s’en expliquer continuellement, appuyés à la fois sur la rationalité et sur la morale, d’une façon qui a l’imperturbabilité des consciences tranquilles parce que toutes-faites, pratiquement du sur-mesure quand la mesure n’est pas la vôtre mais celle dans laquelle vous devez vous conformer.

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“Abracadabra”, schuss...

  jeudi 01 octobre 2015

Si je comprends bien, Poutine a pris les choses à l’envers, non ? ... D’ailleurs, peut-on dire “Poutine” ? Au départ, il n’y est pour rien, dans tous les cas il peut le dire et il ne se prive pas de le laisser entendre. L’annonce (à partir du 23 août-1er septembre) de l’arrivée de forces russes en Syrie, voire, après quelques jours de cette communication, d’une participation russe à des combats, vint de fuites très diverses, comme on les a déjà recensées, suivies d’un tintamarre grossissant devant lequel les Russes ont réagi, on dira, avec souplesse, “en slalomant” sans dire vraiment tout ce qu’ils pouvaient dire sur la vérité de leur situation, tout en en disant un peu sur des tons variés, comme s’ils slalomaient à la façon dont on a employé l’image dans un texte du 28 septembre :

« Donc, c’est dit et redit : en trois semaines, la Russie a envahi la Syrie, dans des conditions encore plus abracadabrantesques que les quarante et quelques invasions de l’Ukraine de 2014 par cette même Russie. Mais dans ce cas, les Russes l’ont jouée finement, on l’a déjà dit à plusieurs reprises, alors qu’avec l’Ukraine ils se trouvaient dans l’inconfortable position qu’est le déni complet et sans nuance au nom d’une vérité de situation qui ne ménage aucune nuance. En Syrie, par contre, ils ont pu jouer à l’aise, slalomer entre le “peut-être” et le “sans doute pas”, virant autour de l’“après tout” avant d’aborder en douceur le ““non, on ne peut pas dire vraiment que...”... »

Depuis hier, c’est officiel, les Russes déploient leurs forces, annoncent le début des opérations, lancent des attaques, prennent bien soin d’afficher toutes les garanties institutionnelles, – autorisation des corps constituées russes d’intervenir, demande officielle de la Syrie d’intervenir, rappel du cadre international légal des résolutions de lutte contre le terrorisme, jusqu’à la bénédiction du gouvernement irakien à propos du centre de coordination et de renseignement quadripartite (Irak-Iran-Russie-Syrie) installé à Bagdad, qui supervisera les opérations. On ne slalome plus, on descend schuss une pente impeccablement bornée par un légalisme de type principiel et selon une façon de faire qu’on pourrait même qualifier  de “gaullienne”... Désormais va commencer la partie tactique de l’aventure, alors que des bruits divers commencent à se faire entendre, comme des roulements de mécaniques plutôt que le cliquetis des chenilles de chars qui ne sont pas encore là (“Israël prépare une invasion terrestre de la Syrie”, “L’Arabie se prépare à intervenir”, etc.)... Eh bien, disent les évènements, très bien, nous verrons bien, nous attendons de voir si et comment ces belles envolées sémantiques se transformeront en offensives diverses.

Bien, je redeviens sérieux sans pourtant jamais avoir cessé de l’être tout à fait, car je trouve à “l’aventure” en question un sel tout à fait particulier qui exige qu’on fasse un effort d’interprétation, voire d’imagination créatrice. Nous ne sommes pas sur le terrain des faits avérés, sauf ici et là, et peut-être depuis vingt-quatre heures, mais dans une époque où une vérité de situation se dégage d’une multitude de phénomènes divers, dont une petite minorité de “faits avérés” après tout. Voici ce qui m’habite l’esprit : d’habitude, dans une opération diplomatique ou militaire, dans une guerre, dans une grande offensive, vous commencez par le commencement, – c’est-à-dire l’aspect tactique... Vous construisez les conditions qui doivent vous mener à votre objectif, lequel est beaucoup plus vaste que toutes ces “conditions” et, le plus souvent, dépasse la somme de toutes ces “conditions”. (C’est d’ailleurs le caractère de la thèse même du globalisme, qui est la conception qu’on dirait philosophique qui conceptualiserait la notion de stratégie : le tout est supérieur à la simple addition des parties qui le composent.) Bref, et pour employer d’autres termes qui nous permettent d’atteindre au cœur du sujet, on construit une stratégie avec les divers éléments de la tactique qui sont employés dans ce sens. On peut, on doit déterminer la stratégie avant de se lancer dans sa réalisation par la tactique, mais il est assez rare, sinon rarissime, sinon absurde, de prétendre atteindre un but stratégique avant d’avoir déployé les moyens tactiques pour y parvenir, – absurde enfin parce que, dans ce cas, à quoi sert l’activité tactique qui conduit au but stratégique et construit la situation stratégique puisque le but stratégique et la situation stratégique sont atteints et établis ? C’est pourtant ce qui s’est à peu près passé avec Poutine, la Russie et le Moyen-Orient, mais d’une manière si inhabituelle que cela ne peut être que le fait de notre époque à la fois grotesque et baroque.

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Discours pour une “méthode”...

  mardi 29 septembre 2015

En guise d’avertissement, ceci : je profite de ce Journal dde crisis pour, une fois de plus sans doute mais chaque fois avec quelque chose de plus je crois, tenter d’expliquer ce qui fait le caractère particulier de ce site.... Voici donc l’entame de la chose, par le bais d’une circonstance plutôt anodine : régulièrement, on retrouve dans le Forum de dedefensa.org des messages portant sur deux thèmes que je qualifierais, dans le meilleur esprit du monde qui caractérise les débats loyaux, des observations-critiques (à la fois une observation, à la fois une critique, c’est-à-dire l’observation pouvant être juste et la critique infondée ou non-recevable) ; je les résume brièvement en prenant le style direct d’un lecteur s’adressant à ce site, et singulièrement à son principal acteur ...

• “Vous ne cessez de répéter que le Système s’affaiblit, qu’il va s’effondrer, alors qu’il est évident que sa puissance est partout, que les USA, qui sont le fer de lance du Système, n’ont jamais autant dominé le monde, qu’ils ne l’ont jamais autant influencé et manipulé, qu’ils n’ont jamais autant agi aussi impunément avec toute leur violence...”

• “Vous ne cessez d’affirmer que l’objectif principal, sinon l’objectif exclusif, est la destruction du Système, mais vous ne dites nulle part comment et par quoi le remplacer...”

Je schématise mais je ne crois pas caricaturer outre mesure, bref je pense restituer la substance de ces deux observations en forme de critiques qui me sont régulièrement adressées. (Pour faire plus simple, je personnalise cette affaire.) Je précise à ce point que les réponses à ces deux observations-critiques se trouvent partout in fine, ou même directement, dans les textes courants de dedefensa.org, et surtout dans le Glossaire.dde. Mais bon, puisque les observations-critiques se poursuivent dans le même sens, je vais tout de même y répondre en ramassant les sujets en un seul jet, en un seul souffle, ce qui n’est certainement pas trahir l’esprit de la chose, et en y ajoutant un complément d'importance en présentant ce qui fonde, pour mon compte, ces réponses.

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La prière de Poutine

  mardi 29 septembre 2015

Je ne me souviens pas d’une occurrence semblable, dans la majestueuse et pompeuse Assemblée Générale des Nations-Unies réunie pour sa session annuelle, avec un chef d’État de la puissance de la Russie, s’adressant à l’assistance de ses pairs, de ses “partenaires” comme il dit, et l’on sait lesquels certes, et les apostrophant directement avec cette phrase pathétique, une question mais aussi une prière :

« Est-ce que vous comprenez ce que vous avez fait ? »

C’était à la fois familier, tragique, désespéré, et presque comme un prière adressée à un Autre, – “Mon Dieu, ils ne savent pas ce qu’ils ont fait ni ce qu'ils font mais faites qu’ils finissent par le comprendre”. Une telle phrase n’a jamais résonné, dans de telles circonstances, dans l’immense salle de l’ONU, une telle phrase aussi courte résumant à la fois la catastrophe du monde, la folie de ceux qu’emportent l’ignorance, l’inculture et l’inconscience, les terribles perspectives qui se dessinent si rien de tout cela ne cesse.

J’ignore si quelqu’un, parmi les pairs et “partenaires” en question, a compris la force de la question, s’il y en a même qui ont écouté, et plus encore entendu le sens de la chose, s’il y a l’un ou l’autre qui ait consenti à sortir de son autisme. Je ne cacherai pas une seconde qu’il me semble qu’il y a bien peu de circonstances ou de constats qui invitent à l’optimisme à cet égard. Il n’empêche qu’avec cette question, le Russe a fixé un instant d’une vérité pleine d’angoisse, et  éclairé d’une lumière impitoyable la catastrophe qu’est notre époque. Ce n’est pas du génie politique ni du grand art oratoire, c’est simplement une prière ; et c’est effectivement à cela, – une prière dont on ne sait ce que le destin en fera, – que le sort du monde se trouve aujourd’hui à la fois réduit et confronté.

Archives : Rétrospective du 14/09/2015 au 20/09/2015 

  dimanche 27 septembre 2015

Voici un document pour vos et nos archives, la rétrospective de la semaine du 14 au 20 septembre présentée sous forme d'éditorial d'introduction à la lecture du site. Les grands thèmes en sont dégagés, ainsi que les principaux textes publiés sur le site, comme références.

• La semaine du 14 septembre 2015 a été marquée par la confirmation du retour au premier plan de la crise syrienne. • Auparavant, dans notre F&C du 13 septembre 2015, nous avions voulu montrer combien toutes les crises subsistent et combien les symboles (ceux des 10 et 11 septembre 2015) ont une très grande puissance de suggestion pour mesurer la pression de notre grande Crise de l’Effondrement du Système. • Le retour de la crise syrienne se fait dans des conditions si différentes qu’on doit parler d’une “nouvelle” crise syrienne, avec une situation à haut risque où la Russie a un rôle de premier plan. • Abordée dans la plus complète incertitude, la question du déploiement de forces russes en Syrie, avec une communication gérée avec maestria par la Russie (voir le 17 septembre 2015), est la marque principale de cette “nouvelle” crise syrienne. • La probabilité de ce déploiement a un aspect qui est pour l’instant peu envisagé, qui est celui de l’évolution stratégique d’Israël (voir le 14 septembre 2015), parce qu’Israël pense que cette nouvelle présence russe pourrait donner la première place militaire et stratégique à la Russie dans cette région. • Un autre développement dans cette semaine, également crisique comme il se doit, est la suite de l’élection triomphale de Jeremy Corbyn à la tête des travaillistes britanniques. • Cet évènement a une dimension européenne évidente : l’élection de Corbyn est-elle un événement idéologique “de gauche” ou un événement antiSystème ? (Voir le 17 septembre 2015.)

SAC, CENTCOM, & leur “politique profonde”

  samedi 26 septembre 2015

On parle beaucoup de CENTCOM par les temps qui courent, et l’on en trouvera de nombreuses références sur ce site. CENTCOM (Central Command) est devenu une de ces énormes entités qui dominent la puissance militaire colossale des États-Unis du point de vue des structures, de la bureaucratie, de la communication, bien plus que de la capacité des missions opérationnelles qui lui sont assignées. (Au reste, je cherche quelque structure que ce soit de l’armée américaniste qui montre quelque capacité que ce soit dans les “missions opérationnelles qui lui sont assignées”.) Dans l’armée américaniste, c’est un de ces commandements dits joint, c’est-à-dire ne dépendant d'aucune arme et n’ayant aucune force et unité organique qui lui structurellement affectées, mais pouvant tout prendre sous son commandement si les circonstances le commandent, avec particulièrement dans le cas de CENTCOM les forces spéciales (JSOC, pour Joint Special Operations Command, lui-même un commandement à la réputation très particulière). (Dieu sait si cette diversité de moyens différents et nombreux sont requis, avec le bouillonnement du Moyen-Orient, qui est la zone de prédilection couverte par CENTCOM.) Le commandement passe entre plusieurs armes (l’US Army et le Corps des Marines, mais aussi une fois l’US Navy avec l’amiral Fallon ; l’USAF, qui n’a jamais eu le commandement, dispose d’une place à part, avec un commandement spécifique des forces aériennes au sein de CENTCOM) ; la rotation des chefs est rapide (3 ans sans aucun renouvellement jusqu’ici comme c’est la coutume dans les grands commandements) ; ces dernières années les changements de commandement ont connu quelques soubresauts significatifs... De 1983 à 2007, les chefs ont fait leurs trois années complètes (un peu plus de 1.000 jours, avec l’exception de Schwarzkopf (1988-1991, 989 jours). Depuis 2007, il y a eu successivement Fallon (378 jours), Dempsey (217 jours), Petraeus (607 jours), Allen (42 jours), Mattis (954 jours), Austin, toujours en service (909 jours) mais dont devrait se débarrasser assez vite en raison des faiblesses de ses prestations de communication. Ce rythme accéléré des rotations correspond aux remous de plus en plus nombreux de la politique extérieure américaniste, notamment et surtout dans la région stratégique que couvre CENTCOM (sous-continent indien, grand Moyen-Orient, etc.), et aussi à une spécificitéde CENTCOM sur laquelle je reviendrai plus loin, et qui caractérise ce commendement selon une tournure très postmoderne.

Dernièrement, CENTCOM, a été secouée par une affaire de type-“lanceur d’alerte”, notamment de deux analystes de la DIA travaillant pour CENTCOM, soutenus par une cinquantaine de leurs confrères (là aussi et sur ce sujet de cette relation incestueuse CENTCOM-DIA,  on en a parlé). Le nom du “lanceur d’alerte” vient d’être rendu public ; il s’agit d’un officier de la DIA, Gregory Hooker, qui jugeait déjà, en 2003, l’invasion de l’Irak “irréaliste et complètement désordonnée”. Hooker dit que ses supérieurs, les chefs du renseignement pour CENTCOM, le général Grove et un civil, Gregory Rickman, interviennent pour caviarder le travail des analystes dans le sens d’une présentation grotesquement optimiste de la situation (notamment la guerre contre Daesh), cela à l’intention de Washington D.C. (la Maison-Blanche et le Pentagone).

A l’occasion de ces dernières révélations, l’on apprend que CENTCOM emploie 1.500 analystes de renseignement venant de divers services officiels, d’agences extérieures, notamment civiles et privées, etc. (« CENTCOM employs some 1,500 intelligence analysts composed of civilian employees, members of the military, and contractors at the MacDill Air Force Base in Tampa, Florida »). Le chiffre est énorme pour un commandement qui n’est en théorie qu’une partie du dispositif militaire du Pentagone, en théorie toujours un parmi la bien plus qu’une vingtaine de commandements de zones, de forces, de missions  spécifiques, d'agences, etc., dépendant du Pentagone. Cela tend à corroborer certaines estimations de l’importance gargantuesques de la bureaucratie qu’emploie CENTCOM, autour de son quartier-général de Floride et ses divers appendices. L’évaluation d’autour ou de plus de 100.000 personnes (militaires et civils du Pentagone, contractants privés, etc.) pour sa bureaucratie est parfois citée pour cet univers particulièrement opaque qu’est CENTCOM ; à certains moments selon l’attribution variables des forces à CENTCOM, l’effectif de la bureaucratie de ce commandement opérationnel est supérieur à l’effectif des forces opérationnelles dont il dispose pour les opérations en cours. Qui plus est, comme on l’a vu avec les analystes de renseignement, dont le nombre dépasse sans aucun doute le nombre d’agents de la plupart des services de renseignement nationaux du monde, il y a dans cette bureaucratie (et aussi à certains niveaux opérationnels) une multitude de contractants et sous-traitants civils plus ou moins douteux, tout cela accentuant à la fois une perte de contrôle du “centre” (le Pentagone et Washington D.C.) sur CENTCOM, du commandement de CENTCOM sur ses propres activités, et une prolifération de la corruption, notamment sur les théâtres couverts par CENTCOM... Avec son “un pied en-dedans-un pied en-dehors” par rapport à sa matrice originelle (QG aux USA, zone d’action avec QG annexes hors des USA), CENTCOM représente, au niveau militaire opérationnel, le type même du modèle capitalistique ultralibéral et postmoderne, organisé d’une façon totalitaire pour la corruption et le dissimulation systématique de toute vérité de situation désagréable (elles le sont toutes) comme le montre l’affaire de la DIA.

Bref, c’est un monstre, et, dirais-je aussitôt et avec empressement, un monstre quasiment autonome... C’est cela qui m’intéresse particulièrement dans le statut, la structure, l’existence et l’activité de CENTCOM aujourd’hui, et cela expliquant qu’on doive être à la fois alerté et pas vraiment étonné par les divers scandales, faiblesses d’action, interférences dans la politique, déformations systématiques des choses qui caractérisent son fonctionnement. Aujourd’hui, CENTCOM domine complètement l’appareil des forces armées US, et même il le manipule à son avantage, et ce sont bien ces caractères quasiment ontologiques de son statut et de son comportement qui m’arrêtent particulièrement. Le sujet de cette réflexion est qu’une analogie m’est finalement venue à l’esprit, qui est celle du SAC, ou de SAC comme ils disent, – pour Strategic Air Command, – institué en 1947 comme commandement autonome des forces aériennes stratégiques (donc responsables des armements stratégiques nucléaires) et qui fut dissous dans les années 1990 dans un nouveau Strategic Command intégrant toutes les forces stratégiques nucléaires des USA (dont la composante navale extrêmement importante). De 1947-1948 au début des années 1960, le SAC exerça une véritable dictature sur l’orientation profonde, – on dirait, selon un terme en vogue aujourd’hui, la “politique profonde”, – des forces armées US, travaillant en fait presque en position d’autonomie, sans trop se soucier de sa hiérarchie nominale... C’est bien cela qui rapproche SAC et CENTCOM : leur influence par la “politique profonde” qu'ils créent naturellement et inconsciemment, sur l’orientation et la politique des forces armées, – mais je parle ici d'une “politique profonde” qui ne concerne que les seules forces armées. Ma perception à cet égard est que l’influence de SAC sur la politique des forces armées, et, indirectement, sur la politique de sécurité nationale des USA, fut considérable et constante, et cela est un peu à l’image de CENTCOM, mais d’une manière un peu différente que j’évoquerais plus loin parce qu’elle constitue finalement le plus important du propos.

(suite)

L’eschatologie de Louis Michel

  jeudi 24 septembre 2015

’apprécie beaucoup la définition que donne Roger Garaudy de l’eschatologie, terme souvent rencontré sur ce site. Elle permet de se dégager des rets des religions qui usent de ce terme pour nombre de leurs grands récits, tout en ne se fermant aucune porte du côté du spirituel. Récemment, cette définition a été rappelée, sur ce site, dans lu texte dont le titre cite lui-même le mot (« Notes sur une “dialectique eschatologique” ») dans le sens où le conçoit Garaudy, débarrassé du religieux sans pour autant fermer aucune porte ; et un sens qui convient parfaitement à notre “époque eschatologique” où si peu de gens sinon personne dans les directions-Système ne contrôlent et ne dirigent encore les choses et les évènements qui les concernent et qui sont celles du monde, voire même ne connaissent pratiquement aucune situation de vérité à propos de ces choses et de ces évènements ... Voici la citation du passage, pour éviter de la rechercher dans le texte, et nous la reprenons jusqu’à la fin du passage (et du texte lui-même), qui n’implique pas vraiment une grande estime pour ceux dont on concluait qu’il font de l’“eschatologie” comme l’excellent monsieur Jourdain faisait de la prose  :

« ...Et, dans ce cas, nous nous référons à la définition que donnait Roger Garaudy de l’eschatologie, que nous rappelions le 14 mai 2008 : “[...N]ous voulons dire, si nous nous référons à cette définition pratique et concrète, et excellente en tous points, que donne Roger Garaudy de l’eschatologie (à côté de la définition théorique: ‘Étude des fin dernières de l’homme et du monde’): ‘L’eschatologie ne consiste pas à dire: voilà où l’on va aboutir, mais à dire: demain peut être différent, c’est-à-dire: tout ne peut pas être réduit à ce qui existe aujourd’hui.’ »

» C’est parfaitement ce que nous voulons dire  : nous nous trouvons dans un territoire et dans des évènements parfaitement inconnus dans leurs effets (et par conséquent dans leur signification), et précisément inconnus au sapiens qui prétend les contrôler, les maîtriser, les orienter, les occuper, etc. La ‘dialectique eschatologique’ est certes un ‘simulacre de ‘politique”’, puisqu’effectivement il n’y a plus de politique, mais ce n’est pas pour cela qu’elle est faussaire en elle-même, et détestable par conséquent. Au contraire, la dialectique eschatologique (cette fois sans guillemets) est la seule qui puisse rendre compte de cette situation qui est, pour ses acteurs-fantômes, pour ses figurants-zombies, une de ces ‘histoires pleines de bruits et de fureurs, écrites par un idiot et qui ne signifient rien’ ... C’est-à-dire que, pour les idiots qui l’écrivent (ils se sont mis à plusieurs ‘communicants’), effectivement elle ne signifie rien puisque, comme disait l’Autre, – “Seigneur, pardonnez-leur, ils ne savent pas, mais alors vraiment pas ce qu’ils font...” »

Cela écrit en guise d’introduction, j’en viens à mon héros du jour, le député du Parlement belge Louis Michel, Belge, ancien ministre des affaires étrangères de Belgique, ancien Commissaire européen, ancien président du parti libéral francophone (PRL à cette époque) et père de l’actuel Premier ministre du même pays. Qu’a donc fait Monsieur Louis Michel ? En tant que député européen, il a parlé au Parlement européen et s’est emporté avec une saine vigueur contre le Premier ministre hongrois Viktor Orban à propos, ou plutôt à l’occasion  de la crise des migrants-réfugiés, pour développer une très vive critique. Il a même été plus loin que la critique, pour proposer une mesure que certains, à la réflexion, qualifieraient de draconienne, qui est la proposition de l’application de l’Article 7 qui permet de priver un État-membre de son droit de vote au Conseil Européen, bref de la réduire à la non-existence dans le cercle supranational du niveau européen de l’UE, alors que son entrée dans ce niveau européen de l’UE l’a privé de son existence nationale pleine et entière, – de sa souveraineté nationale. (Ce monsieur, Pierre Verluise, dans cet article savant du 8 avril 2012 de La revue géopolitique, explique et décortique l’Article 7 qui représente, d’une façon complexe, civilisé, pleine de détours divers et d’appréciations juridiques nuancées, une attaque mortelle et furieuse contre la souveraineté ; en douceur, vous dirais-je, et l’on ne s’y est guère attaché depuis que le traité est en vigueur, et moi-même bien plus que d’autres, que les détails juridiques assomment. Mais l’esprit de la chose, cette attaque contre le principe, laisse pantois, enfin me laisse pantois parce que je le suis aisément, pantois, par les temps qui courent si vite, par ce que nous réservent ces gens qui prétendent contrôler, diriger et connaître en notre nom les choses et les évènements du monde.)

Parlant à l’occasion de la crise des réfugiés-migrants que vous savez, où la Hongrie a pris la position que vous savez, Louis Michel a proposé l’application de l’Article 7 contre la Hongrie ; il a assorti sa proposition de ce commentaire : « Jusqu'où laisserons-nous Orban plonger son pays dans ce populisme sordide et tourner l'Union en ridicule ? Quand la Commission va-t-elle mettre un terme aux extravagances anti-démocratiques et contraires aux valeurs et aux traités de Viktor Orban ? »

On me corrigera sans crainte de la polémique car je suis bien loin de prétendre avoir une bonne connaissance des débats européens mais il me semble que c’est une sorte de “première”, comme l’on dit ; je veux dire, une “première fois” qu’un parlementaire européen, par ailleurs personne d’un certain poids puisqu’ancien Commissaire et quoique Louis Michel ait considérablement maigri depuis ses temps d’excellence, propose une mesure pareille dans une crise si aigüe et promise à durer que, dans certains cas de tension extrême qui pourraient survenir, quelqu’un pourrait la reprendre de façon plus officielle et bureaucratiquement de façon plus efficace ; je veux dire que dans ce sentiment d’affectivisme et cette situation d’impuissance politique où se trouvent ces gens, on pourrait bien, à un moment ou l’autre, sortir l’Article 7 contre Orban et la Hongrie...  C’est cela que je nomme “l’eschatologie de Louis Michel” parce que ce député a introduit une idée qui pourrait produire des choses inconnues, qui implique la possibilité de ce que Garaudy observe à propos de l’eschatologie si son idée était reprise (« ...demain peut être différent, c’est-à-dire: tout ne peut pas être réduit à ce qui existe aujourd’hui »).

(Suite)

De la DIA à l’USAF, à la Fed...

  mardi 22 septembre 2015

Dans le flot gigantesque de la communication avec ses innombrables interférences d’interprétations, de tromperies, désinformation et mésinformation, ignorances assurées et certitudes trompeuses, etc., nous devons mesurer la difficulté que nous avons à accueillir et à identifier des informations que nous pouvons tenir comme représentant une vérité de situation. Ces informations peuvent très bien n’être même pas comprises dans toutes leur importance par ceux qui les communiquent, tant notre univers est devenu complètement, absolument relatif, subjectif, encombré d’orientations et de desseins divers, comme dans une immense circulation sur des autoroutes à six, sept bandes, avec des sorties constantes, et les uns et les autres sans aucun rangement, soudain passant d’une file à l’autre sans aucun avertissement préalable après avoir réalisé qu’il était nécessaire d’en sortir. Combien de fois ce sujet a-t-il été abordé sur ce site, au moins depuis le texte « Je doute donc je suis », mis en ligne le 13 mars 2003 mais datant du 10 janvier 2002. Pour mon compte, il s’agissait d’affirmer, presque symboliquement et dans tous les cas comme un principe de mon travail, qu’on ne pouvait plus désormais considérer quelque source que ce soit, notamment et surtout officielle, comme une référence de confiance. Cela revenait à affirmer que notre univers dépendant dans une mesure considérable de la communication était devenu complètement subjectif à cet égard, et cela impliquait certains constats qui devaient être transformés en principes de travail.

Désormais, le monde est devenu absolument subjectif et la conscience qu’on veut et qu’on doit en avoir doit absolument tenir compte de ce fait. L’on peut avancer que cette chose qu’on nomme “réalité” n’existe plus objectivement, et c’est pourquoi chacun doit trouver sa formule d’adaptation à cette nouvelle et complètement paradoxale “réalité” de l’absence de “réalité” objective ; pour mon compte toujours, j’ai déterminé qu’il faut s’orienter vers un concept que je nomme “vérité de situation” , à propos duquel divers précisions ont été données dans différents textes et sur lequel il faudrait revenir d’une façon générale, de toute urgence, pour  donner une définition précise. (Ce n’est pas la première fois que je fais une promesse destinée la rubrique Glossaire.dde, et il serait temps de la tenir.

L’expérience, l’intuition, le sens du détail révélateur, ce qu’on sait et ce qu’on devine de la logique interne des forces envisagées, le bon sens jouent chacun leur rôle dans cette démarche. Personne ne peut trancher à propos de la véracité de la conclusion mais la conviction sert de guide et constitue en la matière, si elle est formée d’une manière ferme et loyale, un juge qui a fait ses preuves... Toutes ces précautions méthodologiques que je prends concernent effectivement et précisément une conviction que je ressens de plus en plus fortement à propos de l’évolution psychologique je dirais collective, de l’américanisme, sinon du Système. Cette conviction, qui s’est forgée à partir d’une expérience sans cesse renforcée par l’attention portée aux évènements, se nourrit cette fois et plus précisément du rassemblement de trois situations faites de déclarations ou de posture venues de créatures du Système, à, la fois complices et victimes du Système, que je relie par une sorte de fil rouge que suggère ma conviction ; la chronologie es suffisamment resserrée (une année) pour justifier ce rassemblement...

• Il y a la déclaration d’août 2014 du général Flynn, directeur de la DIA, dont on a déjà beaucoup parlé et qu'on a rappelée à plus d’une occasion, pour son importance extraordinaire par rapport à la position de cette personne, au poids qu’il représentait dans l’appareil de sécurité nationale US lorsqu’il l’a faite. (« Ce que je vois, c’est la géographie stratégique et les frontières sur la carte du monde qui changent littéralement sous nos yeux. Ce changement est sans cesse en train d’accélérer à cause de l’explosion des médias sociaux. Et nous, dans la communauté du renseignement [US], nous essayons d’y comprendre quelque chose... »)

• Les déclarations du général de l’USAF Hesterman sur la présence russe en Syrie, signalée dans une Brève de crise, le 19 septembre. Plus j’y songe, plus je trouve dans cette déclaration, faite d’une façon mesurée, sans pression excessive des évènements ou des circonstances, l’absence complète de cette affirmation de puissance qui a toujours marqué l’attitude des manifestations de puissance, de l’hybris américanistes depuis des décennies, et plus précisément depuis 9/11. Le commentaire de dedefensa.org qui accompagne cette déclaration doit être répété, très fortement appuyé, renforcé, comme constituant une mesure significative d’un état d’esprit extraordinaire de la part d’un officier général US : « Sur ce dernier point, on peut comprendre qu’il y a là la crainte que la présence russe constitue une très sérieuse mise en cause de la prépondérance US qui régnait jusqu’alors dans la région, ce qui est notamment l’analyse israélienne. Mais Hesterman ne semble pas estimer que quoi que ce soit puisse, ni même doive être fait contre cela. C’est un des premiers signes que la direction militaire US est prête à reconnaître un sérieux déclin de son statut hégémonique dans la zone vitale contrôlée par CENTCOM, au profit de la Russie. »

• La même appréciation, je veux dire dans le même sens (avec rappel de la déclaration-Flynn) est faite hier, dans le texte sur la récente décision de la Fed : « La référence de la Federal Reserve à la situation internationale qui tient désormais une place essentielle dans ses analyses jusqu’à les influencer d’une façon décisive... [conduisant à...] une conclusion politique intéressante, sur la réduction accélérée de l’hégémonie US dans le système financier et le système économique mondial... [...] Le résultat, cette décision de la Fed, qui est vraiment une façon de décider de ne rien décider parce qu’on ne comprend rien à ce qui se passe, ressemble à s’y méprendre, selon notre point de vue de non-spécialiste de la chose, à l’aveu que faisait le directeur de la DIA, que nous avons déjà repris à deux reprises... »

On comprend qu’il n’y a rien d’assuré, de formel, de structuré selon les normes et les références du système de la communication lorsqu’il est manipulé par le Système, – normes et références nécessairement faussaires dans ce cas puisque manipulés par le Système. D’une certaine façon, cette absence me conforte, en fonction de ma conviction et de mon expérience énoncées plus haut concernant ces normes et ces références : puisqu’il n’y a rien d’assuré, de formel et de structuré dans ces déclarations et situations selon le normes et références du Système, c’est que nous sommes sur la bonne voie. Ce qu’il m’importe alors d’avancer, c’est la conviction intuitive que j’ai par rapport à ces trois situations/déclarations de responsables opérationnels de l’américanisme, qui sont alors comme un reflet inconscient d’une psychologie en pleine débâcle. Hors des faits dont on connaît aujourd’hui l’extrême relativité, hors des analyses des experts nécessairement orientées, des déclarations politiques encore plus, je parle d’une façon très différente d’une imprégnation sous-jacente des psychologies individuelles par un courant psychologique collectif qui prend acte d’une situation générale de l’américanisme/du Système, dont ces acteurs sont les témoins, sans doute en grande partie inconscients et par conséquent d’autant débarrassés de l’habituelle autocensure, cela rendant d’autant plus forte et véridique l’impression qu’il suscite.

Bien entendu, cette impression, ce rendu presque “impressionniste” à la manière des peintres de cette école, de la perception de l’effondrement accéléré de la puissance dans la psychologie profonde de ceux qui sont censées la manifester, s’accompagnent de la perception aussi forte du désordre général. Les deux phénomènes coïncident, aussi proches que des frères siamois, avec la même parenté dans le Système, et cela me renforce dans cette autre conviction que l’effondrement des USA et l’effondrement du Système sont liés jusqu’à être le même phénomène, et que l’événement unique auquel on parvient est producteur d’un désordre à mesure que nous devons et devrons tous affronter.

Les migrants, ou la Dissolution

  dimanche 20 septembre 2015

Un des caractères les plus remarquables de ce qui tient lieu de “la politique” dans notre époque, c’est le caractère de la dissolution. Cela n’a rien pour étonner, ou disons plus précisément pour n’impliquer personne “pour m’étonner”, puisque ce caractère se trouve dans cette formule théorique dd&e qui tient un rôle très-fondamental dans le corpus intellectuel général sur lequel repose le site dedefensa.org : “dd&e” pour “déstructuration, dissolution & entropisation”. Le trait remarquable de ces facteurs théoriques, c’est qu’ils doivent avoir, et qu’ils ont effectivement, une application opérationnelle immédiate. Je dirais plus encore, en inversant la chronologie : ils doivent avoir effectivement cette application opérationnelle parce qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’une “application opérationnelle”, mais d’une “expérience opérationnelle” qui précède la théorie et d’où la théorie doit être tirée. Quoi qu’il en soit, l’aspect théorique établie, l’expérience opérationnelle qui le précédait et l’a enfanté se poursuit ; cela signifie que le phénomène de “dissolution” continue à se développer partout, à côté de la théorie qu’on continue à explorer, à expliquer etc.

Un des aspects également particuliers de cette “expérience opérationnelle” des caractères dd&e, et du caractère de la dissolution dans ce cas, c’est que le phénomène prend très souvent la voie de la communication, qu’il acquiert toute sa puissance par elle, qu’il s’exprime par elle. Non seulement la chose qui est l’objet de la dissolution se dissout elle-même, mais bien plus encore et bien plus important, c’est la perception que nous en avons qui se dissout encore plus vite si bien qu’on se demande si la perception n’est pas de la source du reste. (poser la question, hein...) Ce processus m’a paru étonnamment clair et puissant dans le cas de la “crise des migrants“, ou “crise des réfugiés”, – ou “crise des migrants-réfugiés”, et tout le monde sera content !

Après une montée en puissance durant quelques semaines, cette crise a atteint sa phase aiguë de paroxysme, dans le domaine de l’hystérie de l’humanitarisme (hystérico-humanitariste), disons autour du tout-début septembre, exactement au moment où la crise syrienne dans sa nouvelle phase commençait. (J’appelle “nouvelle phase” le moment, exactement autour du 1er septembre et d’un article paru ce jour-là dans Ynet.News, où commença la spéculation sur la présence militaire russe en Syrie.) Cette phase paroxystique de la “crise des migrants-réfugiés” doit être appréciée et résumée sous la forme de ce qui a été perçu comme un déluge humain vers l’Europe (l’afflux des réfugiés-migrants) auquel répondit instantanément un déluge du conformisme de l’esprit, je dirais sous la forme de cette sorte de réflexe pavlovien qui transforme les esprits en cette sorte de poulets qu’on regroupe par milliers dans des hangars où chaque pauvre animal occupe un espace de 10 à 15 cm2, où on les bourre de grains type-OGM à une hyper-vitesse pour pouvoir les vendre plus vite encore et faire les bénéfices hyper-rapides qui importent, – donc, un déluge humain provoquant en retour un déluge pavlovien d’affectivisme de la part de l’Europe. On avait ainsi parfaitement résumé l’équation de l’activisme apolitique de cette époque misérable autant que maudite, de cette activité où excelle l’Europe : aux causes interventionnistes et massacreuses et à ses conséquences directes et indirectes dont nous sommes incontestablement responsables répondaient les réactions humanitaristes et caritativistes d’une puissance considérable.

(En aparté : vous me permettrez ce néologisme de “caritativisme” avec tous ses dérivés car ce réflexe caritatif est devenu une sorte de doctrine opérationnelle interne qui fait le complément de la doctrine externe de l’humanitarisme interventionniste ; le caritativisme est le volet intérieur de cette conception postmoderne dont l’humanitarisme interventionniste est le volet extérieur, et qui a comme dénomination, ou comme “feuille de route” inspirée de la formule fameuse qui est, je crois, de notre ministre des affaires étrangères ou d’un de ses ministres lorsque lui était “le plus jeune Premier ministre de France” : “Responsables mais pas coupables”, – élégant résumé de l’esprit de la chose, lorsque l’esprit prend sa source claire et incontestable dans la lâcheté du caractère, dans la couardise de sa posture morale.)

Donc, ces tout premiers jours de paroxysme où s’exprima, comme on dit, un “immense élan de générosité”. Il n’était question de rien d’autre que d’accueillir bras et frontières ouverts, tous ces gens parmi lesquels, j’en suis sûr, l’on trouve tant de malheureux, tant de déracinés, d’êtres irrémédiablement blessés par une vie transformée en un enfer sur terre, cet enfer devenu leur Fin des Temps à eux ; effectivement nous avons réussi, nous et personne d’autre, à créer cela, nous autres qui les accueillions pendant ces quelques jours bras et frontières ouverts... Alastair Crooke, dans son Weekly Comment sur Conflicts Forum a écrit ceci le 18 septembre :

« It is not so surprising: As states fracture, as society tears apart, as violence, lawlessness and extortion explode, to whom can these civilians turn?  Of course, there are interests at play in facilitating this exodus:  ISIS is cleansing its territories of those who it sees will never assimilate into the IS.  Turkey and its protégés have long believed that only by creating a heart-rending, humanitarian crisis, will the West finally be spurred into taking (military) action in Syria to remove President Assad.  But somehow this present ‘exodus’ transcends these particular triggers.  More fundamentally, people see no end to crisis, no end to a widening cycle of violence, against which they feel unprotected, no end to worsening economic circumstances – except, as many believe, in a major regional war. There is ‘an end of time’ sentiment, widely felt. »

Pourtant, cet unanimisme de réactions caritativistes n’empêcha pas quelques écarts annonciateurs de la suite, également dès les premiers jours. Le premier d’entre eux, avec l’attitude de la Hongrie qui était le premier pays de “Notre-Europe” à être atteint par le déluge, fut confortable puisqu’on sait l’estime où l’“esprit public” pavlovien et européen tient le gouvernement de monsieur Orban. Pourtant, cette attitude (celle de Orban et de la Hongrie) avait la logique pour elle : non seulement la Hongrie ne se juge pas coupable d’être du parti de la Cause Première du déluge, comme l’enseigne le slogan de notre doctrine, mais elle se juge également n’être en rien “responsable”, ce qui est tout à fait juste ; elle n’a ni son BHL, ni ses Rafale, ni la moindre influence à l’OTAN et s’est en général tenue autant qu’elle est tenue hors des aventures humanitaristes-interventionnistes. (D’où la logique des accusations lancées contre eux : “Salopards de fascistes hongrois, hein ! Ils ne sont pas responsables, donc ils sont coupables !”) En même temps naissaient les premières rumeurs “complotistes” avec la présence de cohorte-Daesh disséminées dans le déluge migrant, et après tout et pour briser là, – la coïncidence parfaite entre la “crise des migrants-réfugiés” et la nouvelle “crise syrienne” (dite “invasion russe de la Syrie”) avait de quoi faire réfléchir. Je ne m’attarde pas là-dessus, car  si même tout cela est vrai, tout cela ne pèse pas d’un très grand poids... De toutes les façons, on sait très-bien qu’il suffit d’accuser les américanistes d’être à la tête d’un complot pour être dans le vrai comme un poisson dans l’eau : si on parle sans savoir et ignore de quoi l’on parle en parlant d’un complot des américanistes, eux, les américanistes, savent parfaitement de quoi l’on parle. (C’est un peu comme cet adage peu goûté de nos temps sociétaux, “Frappe ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle le sait.”)

A partir de ces premières manifestations, – quoi, 3-4 jours après le début quasiment hystérique (dans notre chef) du paroxysme de cette crise-là, – tout commence à se défaire. Les hypothèses politiques et complotistes deviennent des sujets de réflexion quasiment admis, on emprisonne des possibles terroristes ici et là, la querelle des quotas commence à ressembler à la fameuse Querelle des Investitures du temps du Moyen-Âge et de l’Église triomphante, les Allemands conquérants annoncent qu’ils laisseront passer tout le monde puis ils annoncent qu’ils ne laisseront passer plus personne, les incidents se multiplient à diverses frontières, entre États-membres de l’UE et États extérieurs, et entre États-membre entre eux. Les trains qui vont dans tous les sens, bourrés à craquer, ressemblent à des caravanes d’un Tour de France qui se grimerait en Croisade des Pauvres Gens. Paris acclame Schengen au moment où le modèle-Merkel balance Schengen par-dessus l’épaule en fermant ses frontières, ce qui oblige Paris à dire que Schengen a ses limites. Les débats et talk-shows sur les télévisions se transforment en d’interminables parlottes où triomphent les précieuses ridicules meneuses de débat qui conduisent les grandes enquêtes sociétales et géopolitiques qui s’imposent (France 24 s’en est fait une spécialité, avec sa horde de clones de Christine Ockrent) ; Assad “qui ne mérite pas d’exister” est extrait de son enfer parce qu’il peut encore servir puisqu’il existe bel et bien ; certains jugent même qu’on pourrait parler avec Poutine, et même qu’on doit parler avec lui ; ce dernier cas est celui du docteur Kouchner, le mari de l’Ockrent, qui juge qu’on ne peut plus rien faire sans les Russes. La bureaucratie de l’UE est plongée dans les délices d’une comptabilité qui a le mérite de démontrer ses vertus opérationnelles, – des quotas, encore des quotas, toujours des quotas...

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Archives : Journal & 19 courant...

  dimanche 20 septembre 2015

Voici deux documents conservés pour vos et nos archives, et s’insérant dans ce Journal pour une meilleure compréhension des conditions de son installation. Il s’agit du texte de lancement initial de cette nouvelle rubrique Journal dde.crisis de Philippe Grasset, mais aussi (et même d’abord) le texte général présentant la nouvelle formule du site avec différents rappels importants du passé du site. (Notre “A propos” vous en dira beaucoup plus à cet égard.)

« • Le 11 septembre 2015, dedefensa.org a inauguré une nouvelle formule, une nouvelle présentation, en transformant une mise en page vieille de près de dix ans. • Nous avons choisi le 11 septembre pour cette opération, et l’on comprend qu’il s’agit d’un symbole et que ce symbole n’est pas gratuit. • Lancé en 1999 comme une extension de la Lettre d’Analyse dedefensa & eurostratégie (dd&e) existante depuis septembre 1985, le site a évidemment beaucoup évolué. • Pour nous, 9/11 a ouvert une nouvelle période historique, et même métahistorique, en transformant la politique en un phénomène crisique permanent. • Dans sa nouvelle formule, dedefensa.org achève sa transformation en un site d’analyse crisique permanent, appréciant la situation générale du point de vue de ses crises qui en constituent la principale manifestation, et à partir d’un point de vue qui cherche le plus possible une référence métahistorique. • Le Journal “dde.crisis” de Philippe Grasset, commençant avec cette nouvelle formule, l’accompagne et la commente en même temps qu’il tient la fonction d’être effectivement un “Journal” pour l’éditeur et directeur de la rédaction de ce site. »

Le second document est une reprise de la dernière Chronique du 19 courant..., annonçant la fin de cette rubrique. En effet, elle s’insère parfaitement dans le cours de ce Journal dde.crisis de Philippe Grasset et la maintenir à l’écart, en tant que rubrique spécifique, n’a pas très grand sens.

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Ma nostalgie et leurs $500 millions

  vendredi 18 septembre 2015

J’ai procédé ce matin à un exercice qui pourrait paraître étrange, ou bien qui paraîtrait finalement tout à fait logique dans le sens d’être humain ; c’est selon qu’on se situe par rapport aux habitudes qu’on n’a aucune raison de changer ou par rapport à l’intensité affreuse des pressions que fait peser sur nous cette époque maudite (j’y reviendrai). D’un côté, comme je fais chaque matin, je parcourais les nouvelles, à droite et à gauche, d’une source l’autre... Celle-ci m’a arrêté un instant, dont je vous donne la référence renvoyant à RT (peu importe la source) et qui concerne une audition devant la commission des Forces Armées du Sénat des États-Unis, certainement très solennelle comme sont ces choses, du général de l’US Army Lloyd J. Austin, qui est à la tête du puissant commandement CENTCOM (pas mal sur la sellette en ce moment, CENTCOM). Je donne ici quelques bribes de sa déposition où Austin se sentit fort mal à l’aise et qui donna l’occasion aux sénateurs de s’exclamer et de s’esclaffer à propos de la formation d’une force militaire syrienne (les fameux “modérés” opposés à Assad et destinés à combattre Daesh, et qui plus est extrêmement démocratique tout cela)...

Austin a dû « confesser que seuls “quatre ou cinq” combattants syriens formés par les Etats-Unis combattaient actuellement sur le terrain. Nous sommes bien loin de l’objectif de 5 000, initialement annoncé par le Pentagone en début d’année. Seuls 54 combattants ont été formés jusqu'à maintenant et la plupart d'entre eux ont été attaqués par un groupe lié à Al-Qaïda dès leur arrivée en Syrie. Une centaine de combattants seulement sont actuellement en cours de formation, selon les chiffres fournis par une responsable du Pentagone, Christine Wormuth. Ce chiffre ridiculement bas est en mettre en rapport avec le coût estimé du programme. Pas moins de 500 millions de dollars. De quoi en énerver certains. Kelly Ayotte, sénatrice républicaine, a qualifié ces résultats de “blague”. “Un échec total” pour son collègue Jeff Sessions. » (“Quatre ou cinq”, est-ce une erreur, ou bien une traduction traîtreusement erronée de RT ? Pourtant, voici AP : « No more than five U.S.-trained Syrian rebels are fighting the Islamic State, astoundingly short of the envisioned 5,000, the top U.S. commander in the Middle East told angry lawmakers on Wednesday. They branded the training program “a total failure.” »)

Je n’ai pas envisagé, dans l’immédiat, de faire précisément un texte là-dessus dans nos rubriques habituelles (peut-être l’humeur changera-t-elle ? On verra) ; je veux dire par là que la sottise et l’incompétence sont si répandues par les temps qui courent tellement vite, essentiellement dans le chef des pays du bloc BAO, qu’elles ne sont plus un objet de mobilisation immédiate pour la verve commentatrice du chroniqueur, s’il en a, dans les rubriques courantes du site. (Ils ont 4 ou 5 soldats qui se battent : à la fois la précision, les chiffres de 4 et de 5, et l’imprécision, c’est 4 ou 5, sont touchants dans le ridicule ; et à côté la précision très-comptable sur le programme qui a coûté $500 millions, ce qui fait autour de $100 millions par combattants, non ? On peut tellement trouver à en rire dans ces sottises contrastées que cela n’est plus vraiment drôle, que cela en devient effrayant.) Était-ce un peu d’agacement, de la lassitude puisque la sottise elle-même finit par lasser ? Je suis passé pour une petite heure à un autre travail, la suite d’une correction approfondie de la conclusion du deuxième tome de La Grâce de l’Histoire.

Pour ce cas, comme dans pas mal d’autres dans l’entreprise de La Grâce, le travail se nourrit de lui-même et devient gigantesque en excitant l’esprit et en sollicitant l’âme poétique : la correction prend très vite des allures de réécritures tandis que le thème de la conclusion, qui devrait être de conclure et que l’on n’en parle plus, s’est transformé en une exploration d’une orientation conceptuelle qui m’est devenue extrêmement chère. Elle s’insère dans le propos général, en prétendant annoncer le troisième tome autant que terminer le second, et elle implique le plus profond de moi-même dans cette énorme architecture qu’est devenue La Grâce. Il s’agit de l’idée, que je décris comme surgie de ce que je nomme “l’âme poétique” (expression déjà utilisée), de l’importance fondatrice pour moi de la nostalgie, comme un sentiment de l’esprit et un composant du caractère alimentés par la mémoire qui joue son rôle de Grand Mystère, pour percevoir avec une force de plus en plus grande et de plus en plus riche ce que j’identifie comme une conception de l’éternité. Tout cela est vite dit, au contraire de l’éternité, mais il ne s’agit ici que de résumer une démarche pour illustrer un contraste de la pensée en présentant la forme que peut prendre l’un des deux extrêmes que j’envisage ici.

Car pensez, justement, à la solennité de l’audition du brave général Austin, premier Africain-Américain à détenir ce rôle stratégique essentiel de la puissance américaniste qu’est le commandement de CENTCOM, et chargez-là du surréalistissime ridicule de ces 4-5 soldats en action en Syrie, à $100 millions le soldat ; et comparez cela avec une recherche de l’esprit tentant d’exposer cette idée qu’il a conçue de faire de la nostalgie une manifestation de l’éternité... Pensez aux deux occurrences, soupesez l’une et l’autre, et comparez. Il ne s’agit pas de solliciter l’appréciation, de s’attacher au contenu, – de susciter la dérision évidente quoique fatiguée dans un cas, l’attention admirative et interrogative dans l’autre ; il s’agit bien de soupeser ces deux formes de pensée comme l’on fait deux mesures et rien d’autre, sans juger de la signification du contenu mais en jugeant de la substance et de la forme du contenu ; cela fait, il s’agit d’apprécier les différences de l’apparat des lieux et de la solennité des circonstances par lesquels sont accueillis respectivement ces deux démarches... Partout règne le contraste, l’exceptionnelle inversion qui caractérise tous les actes possibles de notre vie intellectuelle et des circonstances sociales qui en rendent compte dans notre époque, dans cette époque maudite.

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La stratégie “Abracadabra”

  jeudi 17 septembre 2015

Je me rappelle encore combien j’avais été frappé par cette intervention du général Breedlove, commandant en chef suprême des forces alliées en Europe, en avril 2014, concernant l’investissement de la Crimée par les Russes... Voilà ce que disait le texte, très court (et en anglais), mais vraiment très expressif, – je veux dire qu’on a envie de dire “Abracadabra”...

«“We saw several snap exercises executed in which large formation of forces were brought to readiness and exercised and then they stood down,” [Breedlove] said. “And then…boom—into Crimea…with a highly ready, highly prepared force,” he said. [...]

»The general said it was clear that Russia had significantly improved its capabilities since the 2008 Georgia war. “The incursion of Russia into Georgia…was probably not the smoothest,” he said. “By way of comparison, the incursion into Crimea went very much like clockwork, starting with almost a complete disconnection of the Crimean forces from their command and control via jamming and cyberattacks and then a complete envelopment by the Russian forces inside of Crimea.”»

Ce qu’il m’importe de faire comprendre, c’est d’abord que je veux m’exprimer dans ce cas particulier en tentant de m’abstraire complètement de tout parti pris, de toute position politique ; et cela bien entendu, et qu’entendront effectivement ceux qui pensent que ce Journal est d’abord marqué par la bonne foi et la loyauté intellectuelle. Ces conditions posées, je dis alors mon sentiment qu’il y a vraiment dans cette affaire et dans l’inévitable domaine de la communication, dans le chef  des Russes, une singulière habileté, une remarquable souplesse, presque une tactique de caméléon d’une étonnante efficacité. On doit réaliser, surtout pour ceux qui en ont l’expérience, le contraste assez peu ordinaire, absolument radical, que cela forme avec le sentiment qu’on éprouvait d’un comportement d’une lourdeur incroyable, empesé, marqué d’une dialectique insupportable de mensonges grossier, encombrée d’une lourdeur bureaucratique, corrompue et pleine d’image de gaspillage et d’inefficience qu’on éprouvait lorsque l’Union Soviétique (celle du temps de Brejnev, par exemple et surtout !) “faisait” de la communication. (En effet, nous parlons vraiment ici de communication, c’est-à-dire de batailles dialectiques à ciel ouvert où il s’agit de convaincre une opinion générale, et non pas des manœuvres feutrées et secrètes des actions du renseignement pur.)

J’ai commencé par la Crimée parce que cet épisode est évidemment un précédent tout à fait remarquable dans la façon dont il s’est déroulé, – encore une fois, objectivement considéré, qu’ils (les Russes) aient raison ou pas : personne n’a rien vu venir, tout s’est passé avec une rigueur d’horloger tandis que la communication russe dosait ses déclarations en adoucissant constamment le débat, – et hop !, comme dit Breedlove, on découvrit qu’ils avaient terminé leur opération “en douceur“ et l’affaire était entendue... Mais le principal sujet de mon propos, c’est évidemment le Syrie et le déploiement de forces russes en Syrie, – si c’est le cas, ce déploiement, – ou bien non, après tout, même s’il n’est pas fait et en projet, – ou bien non encore, s’il est en train de commencer ; comme on le voit déjà, on ne sait pas très bien, une fois c’est sûr, une autre fois c’est sûrement le contraire et ainsi de suite ; tout le monde parle d’autorité, de bonne ou de mauvaise foi c’est selon et l’énigme russe reste impossible à percer sans que ce caractère d’énigme soit imposé par la fermeture complète mais au contraire que l’énigme subsiste dans une atmosphère qui sonne très ouverte et qui l’est effectivement, où tout le monde, selon ce mot magique qu’adorent nos communicants, entend agir en complète “transparence”.

Je dis cela presque avec une admiration objective qui n’aurait aucun rapport avec le jugement politique que je pourrais porter sur le comportement réel des Russes, comme on dit “Chapeau, l’artiste”, sans vraiment savoir, moi non plus, s’ils y sont vraiment, un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout... C’est d’ailleurs le but du processus mené de main de maître, “sans vraiment savoir”

Poutine est énigmatique. Parfois, il a l’air de détenir de lourds secrets mais “désolé, sincèrement, je ne peux rien vous en dire puisqu’il s’agit de secrets” ; parfois il a l’air de pouffer en-dedans lui, comme s’il nous faisait une bonne blague, et comme s’il le disait presque : “vous savez, c’est une bonne blague”. Depuis le 1er septembre, lorsqu’un deuxième article (celui de Ynet.News après celui de Meyssan une semaine plus tôt) a été publié et a ouvert véritablement la polémique, l’on s’interroge, et nous (moi) les premiers. Je n’écris pas ici pour dire que je crois qu’ils y sont ou le contraire, pour dire que c’est bien qu’ils y soient ou que c’est bien qu’ils n’y soient pas, etc., mais simplement pour rendre compte de l’extraordinaire imbroglio dans lequel ils nous emmènent, sans forcer et sans douleur, avec une sorte d’habileté de prestidigitateur, pour nous faire croire qu’ils n’y sont pas tout en nous conduisant à accepter l’hypothèse qu’ils y sont. On dirait qu’ils nous disent, ou qu’ils disent aux gens concernés dans les pays concernés : “Ah, vous voulez faire la guerre de la ‘com.’, eh bien allons-y messieurs et mesdames...”, – pour ajouter aussitôt, par une autre voie et un autre voix : “Allons allons, qu’est-ce que vous allez chercher, il n’y a pas de guerre de la com’ entre nous, tout se passe bien et il ne se passe rien...”. Vous vous dites : “Mais enfin les Russes confirment, c’est sûr” ; et vous vous apercevez que c’est plutôt deux fois qu’une, mais selon la technique “un pas en avant-un pas en arrière”, sans jamais rien dire de définitif, sans nul besoin de mentir finalement, ni même de faire de la propagande... D’abord ils se sont tus ; puis ils ont démenti les nouvelles les plus audacieuses et les plus farfelues ; puis ils ont signalé qu’effectivement ils livraient des armes et envoyaient des conseillers ; puis ils ont précisé qu’ils ne faisaient qu’honorer des contrats vieux de près de 10 ans et que ces livraisons et autres avaient lieu depuis des années ; puis ils ont observé que si la Syrie leur demandait plus maintenant, eh bien là ils verraient bien, et que le regard serait plutôt favorable nous fait-on comprendre ; puis ils ont conclu que s’ils disaient ça c’est que rien de nouveau n’avait eu lieu ; et puis, et puis... Et ainsi de suite, une espèce de tactique au goutte-à-goutte mais utilisé à très grande vitesse, un compte-goutte utilisé sans compter si vous voulez.

(suite)

Gustave Le Bon-1915

  mardi 15 septembre 2015

J’ai commencé à lire un livre fort peu couru de Gustave le Bon, dont on connaît la popularité comme le théoricien des psychologies collectives et du maniement des foules (justement par la psychologie collective) comme instrument de pouvoir. De Le Bon, on connaît principalement, mondialement dirais-je, le fameux Psychologie des foules de 1895 et divers autres ouvrages du même genre. On s’intéresse moins à son Psychologie de la guerre, publié en 1915, et publié à nouveau, presque un siècle plus tard (en 2006), aux éditions du Trident. C’est celui-là qui m’intéresse.

Je n’en suis qu’à sa première partie, disons au premier quart, il s’agit manifestement de l’une des parties les plus intéressantes, les plus passionnantes pour moi, et une partie qui fait que ce livre fut un peu oublié, – selon la méthode moderniste de la mise à l’index réalisée par le silence. Cette partie est presque entièrement occupée par l’analyse de la psychologie allemande, son histoire depuis la renaissance de la Prusse à Iéna, sa formation, sa conceptualisation, son adaptation à la modernité, au monde industriel, sa “conscience hégémonique”, enfin tout ce qui la prédisposait à la guerre. La thèse qui en ressort, – nullement sous forme d’hypothèse puisqu’exprimant un sentiment général de l’auteur, – est que l’Allemagne a voulu cette guerre, irrationnellement et irrésistiblement, avec ses tripes, avec une psychologie déchaînée, alors que, justement, l'analyse rationnelle de cette ambition lui eut signifié qu’elle n’y avait aucun intérêt parce que “la marche du Progrès” se faisait incontestablement à son avantage hégémonique.

Cet appel à l’irrationalité est absent de toutes les analyses “sérieuses” de la Grande Guerre, particulièrement dans l’époque depuis les débuts de la Guerre froide, et encore plus que jamais aujourd’hui, quasiment selon une partition absolument totalitaire. (Imaginez-vous ce qu’est une musique totalitaire, – non pas “totale”, ce qui confine au grandiose, – mais bien “totalitaire », ce qui vous enferme dans une prison privée de tout extérieur à elle ? Voilà la marque de notre époque, et En avant la zizique [Boris Vian].) Cette consigne impérative, hein, cela n’est pas indifférent et la chose explique la mise à l’index par le silence dont est l’objet ce livre. Pour mon compte, cette référence complète et sans discussion à l’irrationalité me convient parfaitement tant elle correspond à cette interprétation dans La Grâce de l’Histoire d’une Allemagne emportée par le vertige de l’idéal de puissance, marquée, et cela d’une manière historique qu’on préfère également oublier, par l’activisme hégémoniste extrême du pangermanisme dans les trois ou quatre décennies avant 1914. Cette irrationalité se retrouve parfaitement dans le destin des USA après 1919, comme il éclate aujourd’hui dans un vertige belliciste incompréhensible si l’on ne fait pas appel résolument à une psychologie totalement subvertie comme Le Bon fait pour l’Allemagne ; entretemps, le flambeau de l’idéal de puissance est passé de l’une à l’autre, de l’Allemagne à l’Amérique.

Cette vision a comme conséquence, absolument sacrilège pour la pensée postmoderne, de faire du nazisme non pas un accident indicible de l’histoire-Système, une monstruosité hors des normes qui ne concerne aucun des acteurs-Système du temps présent, et surtout pas l’Allemagne-Système de la chancelière Merkel, mais comme une progéniture naturelle quoique monstrueuse de l’Allemagne originelle devenue impériale et pangermaniste, de sa chevauchée jusqu’en 1914-1918, c’est-à-dire de l’Allemagne expansionniste absolument appuyée sur le Progrès et la postmodernité, de cette Allemagne injustement arrêtée dans son élan par une victoire “volée” en 1918 et qu’elle n’aura de cesse de rétablir dans sa justesse jusqu’en 1939 ; et au-delà alors, après 1945 et l’effondrement du nazisme, pourraient s’interroger des esprits malveillants, qui vous dit que l’Allemagne a changé jusqu’à n’avoir plus rien de ce qu’elle fut pendant un siècle et demi ?

Cette sorte de raisonnement, qui fait la part si maigre à l’influence des seules idéologies qui apparaissent plutôt comme des instruments de forces supérieures, qui se défie de l’analyse de la raison-seule surtout lorsque règne la raison-subvertie, renvoie complètement à l’analyse de La Grâce et de son auteur et contredit évidemment l’histoire-Système dont on nous abreuve à la louche, plus que jamais “histoire-narrative”, et même “histoire-narrativiste” par référence à ce concept opérationnel du déterminisme-narrativiste. (Ce concept qui ne cesse de me paraître toujours plus d’une importance fondamentale pour décrire, non pas l’histoire-narrative qui en résulte mais la façon dont la modernité dans sa section science historique aidée de la communication récrie constamment la narration des évènements qui se trouvent derrière elle, à la manière de ces gros camions répandant le goudron brûlant par l’arrière sur la route qu’ils refont conformément aux consignes des entrepreneurs en travaux publics.)

Cette façon d’emboîter les deux guerres, – car Le Bon ne cesse dès cet ouvrage et dans d’autres encore plus précis (Les Incertitudes de l'heure présente, 1924) d’annoncer déjà la suivante, jusqu’à y voir précisément le moyen dans le développement des dictatures, – est relevée  justement par son éditeur de 2006 (JGM) comme un jugement “politiquement incorrect” qui fait les livres maudits : « On remarquera également ici un parallélisme très fort entre les deux guerres mondiales : on est tenté de considérer que, de ce point de vue, elles en forment une seule, comme si la seconde était un prolongement de la première dont elle accentue les traits » ; c’est-à-dire, et c’est bien là l’essentiel du sacrilège, – comme si le nazisme était évidemment en germe dans le pangermanisme de l’Allemagne de 1914 et dans tout ce qui a suivi d’allemand, y compris la démocratie de Weimar, jusqu’en 1933-1939, – ce qui est, par ailleurs, une fois débarrassée des entraves-Système, rien de moins que l’évidence aveuglante.

Là-dessus, Le Bon se détache également de nombre de ses contemporains, y compris de ceux qui eurent une vision assez similaire de l’enchaînement des deux guerres en devinant celle qui suivrait mais en s’en tenant aux évènements politiques et économiques (Bainville, Keynes). Lui, Le Bon, va à l’essentiel, – je veux dire selon mon goût, selon ma façon d’en juger, selon mon ouverture intuitive telle que je l’ai fortement ressentie depuis des années, et particulièrement depuis mes aventures de Verdun (ce que je nommerais pour mon compte, – et gardons cette expression désormais, – “l’intuition de Verdun”). Il garde l’irrationalité sans la cantonner à l’hystérie ou à l’épisode maniaque, éventuellement pour la faire monter, avec la psychologie, au-delà du mysticisme vers la spiritualité, et lorsque cela s’impose, la transmuter à mesure. Ainsi observe-t-il que la Grande Guerre, dans le déchaînement de laquelle il se trouve lorsqu’il écrit ces lignes, ne peut être comprise par la raison, – on redécouvre régulièrement cette évidence depuis 100 ans, chaque fois s’abstenant d’aller au-delà, – mais qu’en raison de cela, justement, il faut encore plus chercher à la comprendre et utiliser pour cette tâche les outils et les références qui se rapportent à l’événement et qui sont d’une même nature. Le Bon sait parfaitement que la Grande Guerre est un événement métahistorique que les historiens-Système ne savent et ne sauront jamais expliquer parce que leurs lanternes se garde bien d’aller éclairer sous les tapis, dans les débarras et dans les caves, et au-dessus des toits où se trouvent les étoiles. Je cite pêle-mêle quelques-uns de ses jugements, quelque remarque ou l’autre, qui se trouvent rassemblées dans son introduction sur L’étude psychologique de la guerre et concernent donc l’essentiel du propos de son étude, – et l’on mesure aussitôt la dimension dont il habille la psychologie.

(suite)

L’Art de la Fugue-en-forêt

  dimanche 13 septembre 2015

Comme l’on peut voir un peu partout ou bien ici et là c’est selon, nous sommes dans le temps des crises et même dans le temps des signes du ciel. C’est seulement ce matin, c’est-à-dire aux premières heures de mon petit matin bien avant l’aube, que j’ai appris ceci : pendant que nous bouclions dans la fièvre la nouvelle formule de dedefensa.org, le Ciel et le sapiens terrestre, et sans doute les deux combinés, multipliaient les signes de connivences avec le “tourbillon crisique”, comme pour fêter dignement l’anniversaire du 11 septembre 2001. Laissant là ce texte que vous lisez et avant de poursuivre plus tard dans la journée, alors que s’en développait un autre, plus sérieux pour le “site des crises” qu’est dde.org, – il a été bouclé entretemps et l’on s’y référera pour une appréciation plus circonstanciée, – je suis allé, à la fine pointe de l’aube, faire ma coutumière promenade en forêt avec Klara, cette impériale beauceronne qui a suivi l’héroïque Margot dans la lignée de nos chères compagnes. (Je tiens au “K” de Klara, elle-même étant née dans une “année des K”...)

J’avais l’oreille aux aguets et, pénétrant dans la forêt, je me suis demandé si l’atmosphère n’était pas celle de la Fin des Temps, frappé par le silence qui y régnait ; mais non, j’étais le jouet de mon imagination impressionnée par les derniers évènements que j’avais brusquement découverts ; nous entendîmes bientôt quelques chants d’oiseau et, la promenade poursuivie, Klara faillit s’étrangler (et m’emporter avec elle, moi qui suis au bout de la laisse) à la vue d’une biche que je n’avais pas vue, moi, et qui disparut avec une grâce naturelle mais un peu pressée dans la profondeur des taillis complices. J’ai crié à la biche que nous étions des amis mais on sentait bien qu’elle tenait d’abord à vérifier certaines choses ; la prochaine fois, peut-être, qui peut le dire... Quant à moi, j’étais rassuré sur la marche du monde.

Ce curieux incident d’une banalité courante mesure l’embarras où l’on se trouve parfois, de devoir faire son métier de chroniqueur, dans des temps aussi évidemment extraordinaires. Il est vrai que le détachement complet de mon travail pour la “nouvelle formule”, de mercredi à samedi, m’a complètement détaché des évènements courants, ne gardant “sous la main” qu’un texte ou l’autre, en composant un autre de circonstance, etc. Pendant ce court laps de temps où je fus moins attentif aux nouvelles, je n’ai plus suivi la marche du temps comme je fais d’habitude et j’ai pu constater avec quelle rapidité extraordinaire on se trouve séparé de la vérité de situation qu’on a décidée de suivre. Les sources des nouvelles sont si nombreuses, si variées, – je parle de celles qu’un chroniqueur responsable se constitue pour son travail, – qu’elles forment une sorte de “bruit de fond” qui tient vos sens éveillés pour pouvoir saisir la chose importante (que vous jugez importante), pratiquement au vol ; pour la soumettre aussitôt au tribunal de votre raison avant de tenter de l’éclairer de la clarté de l’intuition, – si vous disposez de tout ce “matériel”-là. Ces conditions sont absolument spécifiques à notre époque totalement submergée par la communication, dans des conditions qui n’ont jamais existé auparavant, au centième, au millième du volume de communication dont nous disposons. Cette richesse exceptionnelle se transforme instantanément en une terrible pauvreté si vous vous éloignez de votre source vive. D’un point de vue intellectuel, je dirais de soi-même par rapport à soi-même et hors de la dimension sociale, vous passez brusquement de l’abondance où il faut débusquer son miel au dénuement le plus brutal, qui va jusqu’à l’angoisse de la famine quand vous en mesurez l’ampleur.

Observant cela, je ne m’en félicite nullement ni ne m’en réjouis, ni d’ailleurs ne m’en plains plus que de mesure ; je constate et j’apprécie la chose pour ce qu’elle est, et rien d’autre. C’est à la fois l’opportunité unique et le calvaire insensé de cette époque qui n’est semblable à aucune autre, définitivement et décisivement. Car là-dedans, dans cette époque, aucune certitude, aucune règle, aucune référence objective n’existe plus, et c’est pourquoi si votre destin courant vous fait perdre la voie que vous vous êtes tracée, surtout si elle est buissonnière, vous êtes à la dérive et en grand danger d’être pris dans les rets de ce qu’on nomme sur ce site “le Système”, et de voir votre pensée brusquement se glacer, s’immobiliser, devenir informe et méprisable, emprisonnée dans les commandements des gardiens de la prison.

Certains pourraient dire, arguant de l’antique sagesse : mais contentez-vous donc de votre promenade avec la sublime Klara, et un jour la biche acceptera de vous écouter, et peut-être même consentira-t-elle à vous parler. Cela, je le sais bien, mais il est vain d’y songer. Si l’on peut tracer sa voie buissonnière, y compris dans la forêt, on ne peut pas bouleverser son destin qui reste une loi immuable d’une vie, qui est au-dessus de vous, qui est votre seul espoir de vous hausser si vous vous en montrez digne. (Même dans cette époque complètement déstructurée, où plus rien d’immuable n’existe ? Justement, dans cette époque, parce qu’elle est complètement déstructurée et qu’il n’y a plus rien d’immuable en elle.) Je continuerai à faire fuir cette biche et cela m’attriste, mais avec l’espoir, simplement, qu’elle m’ait entendu dans sa fuite : “Nous sommes des amis” ; je veux dire, pour qu’elle s’en souvienne, elle, et pour me préparer, moi, dans un autre monde, à une autre existence avec un autre destin où la sagesse aura toute la place qu’elle mérite.

Puis nous rentrâmes, Klara et moi, notre promenade terminée. La Fugue faisait entendre ses dernières notes ; il est temps de se remettre au travail, me dis-je, à la manière d’un héros d’un “poème philosophique” de Vigny, c’est-à-dire revigoré par la perspective de l’épreuve.