Jacques-Éric, « Nous n’irons plus au bois... »

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Jacques-Éric, « Nous n’irons plus au bois... »

9 mai 2021 – Une plume amie me l’avait recommandée, une autre avait confirmé cette recommandation, et ainsi me suis-je exécuté. Sur CNews, chaîne française d’infos-en-continu où la droite triomphe et qui vient de passer en tête en parts d’audience, – et c’est un grand événement dans le cimetière des fossiles, –c’était, vendredi soir, un duel entre Éric (Zemmour) et Jacques (Attali).

Je cite les deux plumes amies à l’insu de leur plein gré, l’une après l’autre, dans leurs consignes à moi implicitement données de m’instruire de cette joute si postmoderne qu’elle en serait destinée à devenir une sorte de classique d’un symbolisme de l’effondrement (je brode un peu, certes) :
• « Je pense notamment que Jacques est touchant lorsqu’il laisse poindre son inquiétude pour le sort de la planète, ce à quoi Zemmour oppose son souci pour la seule France, dans une manière bien Trumpesque… Plusieurs idées passent, malgré l’interruptisme de Zemmour désormais prévisible. »
• « Attali semble en effet bien ému, presque sympathique. Il lui manque peu pour remettre la France au cœur (au lieu du monde global) parce que sa disparition lui semble progressivement peu contestable. Ça saute aux yeux (avec larmes quasi-visibles). Même le guignol bavard le regarde avec affection à la fin. »

Certes, Jacques a le regard encore plus triste que d’habitude, il semble avoir laissé toute arrogance dans la loge de maquillage pour n’en garder qu’une espèce de douceur attristée, qui est la couleur préférée de ma bien-aimée nostalgie. Dès les premiers mots, il désigne son adversaire par son prénom, Éric, et semble l’inclure dans cette nostalgie qui, ainsi, leur devient commune effectivement, pour quelques minutes au moins.

« Que reste-t-il de Mitterrand, 40 ans après ? », interroge Christine Kelly, et l’on croirait entendre l’infinie nostalgie de « Que reste-t-il de nos amours ? »

“Que reste-t-il... ?” Jacques écrase l’énigmatique Florentin sous ses louanges quasiment hagiographiques, jusqu’à jeter dans un sourire aimable cette évidence pour les initiés qui savent bien ce dont on ne parle plus : « Ce qui reste enfin, c’est ce qui est tellement évident qu’on n’en parle plus... »

Face à cela, Éric débute, chose inhabituelle chez lui, par des louanges également, et de haute volée : l’amour de Mitterrand pour quelques grands écrivains français, et qu’Éric lui-même ne cesse de goûter, – écrivains très de-droite qui vous vaudraient la Francisque, savoure-t-il, de Chateaubriand à Chardonne, – et par conséquent amour commun des deux pour la littérature. Car, dit-il encore, – Mitterrand, jusqu’au bout de ses jours, eut conscience de la hauteur ineffable de sacralité de la fonction comme il l’avait eue dès le premier jour, le jour de son intronisation, en allant à la cathédrale de Saint-Denis s’agenouiller devant les rois de France. (...Dans tous les cas, d’après ce que l’on dit, mais... “Si non è vero, è ben trovato”, – et Jacques se garde bien de confirmer l’anecdote du premier Premier ministre de Mitterrand, Pierre Mauroy.)

La mort de Mitterrand fut solennellement et en grande pompe pleurée à Notre-Dame, sur l’île de la Cité, – et dans une assourdissante discrétion, dans sa province qu’il aimait tant. « Les Deux Corps du roi », bien entendu. Zemmour parle « avec tendresse » de ce Grand Initié de la nation française qui, fantomatique, presque-squelettique, rongé par le terrible cancer mais les yeux encore brillants de fièvre, vint confier aux Français, en décembre 1994 dans ses vœux pour 1995 : « Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas. »

Jacques et Éric sont donc d’accord, dans une commune nostalgie qui est, je l’avoue, également la mienne, – “What else ?”, pour qui glorifie la nostalgie comme un pont vers l’éternité offert à l’humaine nature. A partir de là, minute de silence émouvante et respectée, les épées sont tirées bruyamment des fourreaux et commence l’empoignade.

Attali est là, offert en sacrifice, comme un lapin qu’on tire à la volée, ici sur cette chaîne dit-il, sur CNews où seule la droite a la parole semblerait-il penser, – ce qui fait se récrier aussi bien Christine Kelly que, avec un temps de retard, Éric Zemmour. Attali, lui, prend un temps incroyable pour expliquer le grand virage de 1983, qui vit Mitterrand choisir le conformisme européiste en échange de la “sécurité de la puissance”, – croyaient-ils, lui Mitterrand et Attali, – produite espéraient-ils, chose impayable de rigolade, par la prétendue puissance européenne.

... Encore, l’on reconnaîtra à l’avantage du même Mitterrand qu’il hésita parfois et terrorisa son pauvre conseiller. Attali nous confie avec son sens du romantisme que ce dimanche après-midi dans les couloirs de l’Élysée, en 1983, il pleuvait et l’on devait prendre la décision le lendemain, la décision de sortir ou non du serpent monétaire européen. D’un instant l’autre, Mitterrand pencha le temps d’une échappée pour écarter l’alignement européen. Il demande une fois de plus à Attali ce qui se passerait si l’on prenait cette voie ; Attali peint une situation de catastrophe sans fin. Alors, Mitterrand le regarde avec un grand sourire et lui dit cette chose qu’il (Attali) juge, encore aujourd’hui, « à la fois vraie et terrible », – comme si la vérité de sa propre nature pouvait être une cause de terreur : « Non, Quoiqu’il arrive, on est un grand pays très riche et on s’en sortira toujours. »

Le brave Attali continue, pour justifier ce choix d’hier, à nous expliquer qu’aujourd’hui pour survivre il faut être fort, comme sont la Chine et paraît-il les États-Unis, et que l’Europe réunie forme une force considérable comme elle le démontre et le prouve chaque jour. L’usure jusqu’à la garde, ou jusqu’à la gauche, de cet argument de pur simulacre, c’est tout ce qu’il reste pour éviter que l’on jette à la poubelle l’immonde pourriture qu’est devenue l’UE couturée de tant de trahisons et de mensonges infernaux. Mais personne aujourd’hui ne peut concevoir de la quitter, croit-on avec Attali, comme le montre le Brexit.

L’échange est un parfait contre-emploi : Zemmour défend et glorifie indirectement, comme le ferait un Chevènement, le Mitterrand de 1981-1983 voguant insolemment pour la France seule au risque de larguer l’Europe, tandis qu’Attali défend la trahison de 1983 qui a permis d’en arriver là où nous sommes en sacrifiant la nation à l’utopie européiste.

Ce n’est pas le seul oxymore intellectuel de l’échange, qui n’est qu’un énorme oxymore grondant, où le contre-emploi ne le cède qu’à la contradiction et aux définitions faussaires.

Au passage, je dirais pour un peu qu’Attali, qui l’a porté sur les limbes en 2016-2017, liquide Macron via son “en même temps”, – n’est-il pas vrai, autour des 23’15” de l’entretien ? « Je préfère un choix binaire [entre gauche et droite] à pas de choix du tout parce que cela fait un “en même temps” extrêmement dangereux, parce que le “en même temps” conduit à la victoire des extrêmes au bout de la route ».

Attali croit-il encore en Macron, croit-il encore à sa victoire, souhaite-t-il seulement sa victoire ? Mais qui mettre à la place, alors qu’il nous faudrait un Jacques Attali avec 40 ans de moins, un Jacques Attali qui y croit encore ? Jacques Attali vous écrit tout de go qu’il y croit encore, qu’« Il y aura d’autres jolis mois de mai », que la Grande Nouvelle à ce propos, et de sa plume, vient de paraître. Cela suppose un sacré culot de sa part, et encore s’agit-il de mai 1981 et nullement du Mai de 1968.

Eh bien, certes, les années ont passé jusqu’aux quarantaines du temps d’avant les pandémies, et je vous le demande : “Que reste-t-il de nos amours ?”

Zemmour est insupportablement droit dans ses bottes, campant dans sa stricte obédience nationale avec son argument “ah, si l’on avait fait comme je dis” ; il a été vaincu, il le sait depuis longtemps et, ma foi, il s’en fout et ne s’en porte pas plus mal, cela lui donnerait même une ardeur supplémentaire pour ferrailler dans le mode impératif et sans réplique... Attali est défensivement dans la plus complète confusion lorsque l’évolution de la complicité gauchisme-néolibéralisme (sociétal-progressisme compagnon de route du capitalisme) lui est présentée sur un plateau. Il tombe alors de haut en découvrant qu’il est en train de marcher sur d’affreux charbons ardents qui brûlent horriblement ses pieds bien trop sensibles ; en effet, il est en train de plaider avec fougue pour une gauche collectiviste avec solidarité, ennemie du libre-échange libéral et ennemie de l’individualisme qui est tout de droite, – alors qu’on lui représente soudain, sans qu’il puisse dire un mot du contraire parce que c’est la vérité-de-situation, qu’elle est vent debout dans le sens contraire, la gauche ; qu’au fond elle est la créatrice même de cet ordre de l’individualisme déconstructeur comme on le découvre aujourd’hui avec le wokenisme où gauchisme sociétal et woke-Capitalisme vont si bien ensemble.

Attali aimerait bien mettre dans son “Que reste-t-il de nos amours ? ” quelques poussières de cette gauche antiSystème de pur simulacre qu’il rêvait in illo tempore, il y a 40 ans, sous les auspices moqueurs du Florentin s’en allant en Panthéon, une rose à la main ; Attali aimerait bien poursuivre le rêve de cette gauche antiSystème alors que la gauche s’ébroue avec bonheur dans le Système qui détruit le monde ; il aimerait bien, une fois encore, “aller au bois, couper les lauriers une fois encore”... Mais on le sait bien car on le chante pour les bambins français : « Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés. ».

Il en vient enfin à le reconnaître le temps d'un éclair, Attali : c’est vrai, « Il y a dans la gauche un grand courant d’individualisme » qui l’inquiète énormément, mais ce n’est pas la faute de la gauche ce “grand courant” qui est partout d’ailleurs, c’est de la faute du « Moi d’abord », qui vient de la droite.

“Moi d’abord”, c’est “Moi d’abord [œuvrant pour sauver] la France” réplique l’impitoyable Zemmour, dans son combat que l’on sait, que l’on sent déjà “perdu d’avance”, – et dont il n’a cure qu’il soit “perdu d’avance”, on est là pour ferrailler ! Pour Attali, effondré, désintégré, « Il se peut que, dans un siècle, nous ayons disparu [en tant qu’espèce], ou que nous soyons dans  un état de sauvagerie absolue » ; Attali, il le dit plus loin, est inquiet pour 2100, car il a la vue large ; par conséquent, son “Moi d’abord” c’est le “Moi d’abord” œuvrant « pour que l’humanité survive, ce qui exige des réformes absolument radicales » ; et la chose prend pour lui aussi, à voir son visage désolé, l’allure d’un combat à perdre d’avance.

Résultat : Zemmour est un cogneur qui a réchauffé en son sein une arrogance conquérante et parfois préoccupante, qui l’autorise à des interruptions intempestives mais sans réplique. Interdit d’antenne il y a encore 2-3 ans, il y triomphe aujourd’hui. Sa victoire, c’est de cogner sur l’adversaire qui a détruit sa cause, en confirmant ce qu’on sait depuis longtemps, savoir que son combat pour la France, à voir ce qu’il reste de la France, est perdu d’avance. Le paradoxe c’est que le vaincu écrase le vainqueur de ses coups, parce que son vainqueur s’aperçoit qu’il est aussi vaincu ; le cocufieur cocufié, si l’on veut.

Au pauvre Attali, il ne reste plus, outre ses yeux pour pleurer, que quelques poussières d’arrogance avec lesquelles il ne saurait aller jouer car il n’a jamais appris à « jouer avec cette poussière ». Le visage désolé et résigné, lui le globaliste inscrit au club des “Masters of the Universe”, Attali est désormais celui qui prend les coups et défend des contraires irréconciliables qui parsèment le chemin de la gauche ; il est le globaliste qu’on soupçonne de tous les complots du monde, du port du masque obligatoire à la destruction des nations ; il est celui qui porte sur son dos épuisé et décharné à la fois Soros et les “Black Livres Matter”, à la fois le confinement-Covid et tous les vaccins du monde (sauf le russe et le chinois). Celui qui a écrasé la nation de Zemmour se retrouve désormais sous les coups furieux et roboratifs du même Zemmour, parce que l’univers globalisé qu’il nous offrait en majesté s’est transformé en une terrible horreur de la nature.

Ainsi ce débat-là d’avant-hier se faisait-il à la lumière du constat indirectement et symboliquement terrible de la chansonnette que la Pompadour avait composée pour les enfants du village voisin, et faisant pour certains remonter le véritable sujet dissimulé (encore un complot) au Louis précédent devenu confit-Soleil en affaires dévotes grâce à la Maintenon, pour célébrer la fermeture des bordels (signalés par des images de lauriers) : « Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés. »

La chansonnette décrit aussi, de manière symbolique et imagée, des situations qui définissent notre temps, nous qui buvons jusqu’à l’ivresse mauvaise une âpre liberté qui est celle de la fin des temps, qui dansons comme folies en ripaille sur le pont improbablement supérieur du Titanic ; allez donc voir les films qui les incarnent, parce que ces films illustrent si bien notre temps du “sautez, dansez, embrassez qui vous voulez”.

Entrez dans la danse, voyez comme on danse,
Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez.

Pour mon compte, je ne comptabilise, après tout, rien d’autre qu’une très-ordinaire fin d’un monde. Mitterrand le savait bien, d’ailleurs, lorsqu’il entrait, l’œil solennellement goguenard, au Panthéon de nos amours enfuies. Eux (Jacques-Éric) et moi (et Mélenchon, d’ailleurs), nous ne venons pas de Châteauroux puisque, comme eux deux, je suis de l’auguste tribu des pieds-noirs de l’Algérie post-barbaresque. Cela est un fait indiscutable, aussi indiscutable que la France dont finalement Attali en vient à chanter la grandeur avec une emphase héroïque (contrastant curieusement avec sa terreur lorsque Mitterrand lui dit « Quoiqu’il arrive, on est un grand pays très riche et on s’en sortira toujours ») ; et ces faits indiscutables pouvant trouver leur place dans la nostalgie dont je parlais plus haut et qui est ma botte secrète ; puisque tout est éternité, finalement...

Je ne sais si Attali saura percer l’énigme de son président qui s’est effacé et qui, 40 ans plus tard, et pour quelques minutes, su réconcilier deux inconciliables adversaires dans une commune émotion qui ne devait rien à une improbable victoire dialectique et médiatique. En vérité et vérité-de-situation, alla-t-il vraiment s’agenouiller, Mitterrand, devant les tombeaux des rois de France ?