Quelques propos sur la Mort

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Quelques propos sur la Mort

26 octobre 2020 – Il est beaucoup question de ‘mort’, ces temps derniers, si ‘covidiens’ en vérité, où l’on est prêt à mourir pour écarter le spectre de la mort. L’on parle donc beaucoup de ce que l’on connaît fort peu, – de moins en moins, veux-je dire, – et surtout pour l’abaisser de plus en plus.

Je vais profiter, à la fois du travail d’un autre, à la fois de la disposition des archives de ce site, pour présenter deux conceptions de la mort. Il est assuré que, comme d’habitude, le lecteur et Dieu reconnaîtront les siens. On mesurera aisément la bassesse des temps des Derniers Temps, que nous vivons présentement, qui impitoyablement pourchassent tout ce qui pourrait dissimuler la moindre tendance qualitative, le plus petite considération d’une certaine noblesse avec quelque hauteur, toute cette sorte de choses décidément dégradantes et indignes d’égalité. La bataille est aujourd’hui d’une clarté triomphante, tant l’Ennemi s’est complètement mis à découvert pour nous empuantir de toute la puissance de ses hurlements de haine, et espérer l’emporter dans cet ultime coup d’audace, avec la grâce d’un bulldozer.

Aujourd’hui, par ces temps si ‘covidiens’, qu’est donc la mort devenue ? Dans ‘L’idôlatrie de la vie’, texte court pour la collection Tracts de Gallimard, terminé le 2 juin 2020, Olivier Rey le philosophe parle de la mort en parlant de ‘la vie, aujourd’hui’, par ces temps ‘covidiens’ comme l’on parlerait du Smutnoye Vremya, le ‘Temps des troubles’ qui marqua son empreinte dans la terrible Russie du début du XVIIème siècle. Il écrit que « la vie en tant que simple fait d’être en vie  [est] aujourd’hui devenue objet d’idolâtrie », et que cela résulte « pour partie, d’un transfert sur la vie ainsi entendue d’enjeux religieux ».

Il continue donc : « ... Pour partie seulement : le phénomène est, également, l’envers d’une panique, – la panique devant la souffrance et la mort. Pour nous protéger de cette épouvante, il nous faut à tout prix nous entretenir dans cette idée que, quelles que soient les circonstances, il y a encore et toujours quelque chose à faire, qu’un remède demeure disponible, qu’une thérapie innovante apportera, sinon la guérison, du moins un soulagement, un délai, une rémission. Il n’y a pas de mort, il n’y a que des causes de mort, chacune d’elles susceptibles d’être combattue avec la dernière énergie. En cela, nous nous trouvons toujours plus dépendants du “système de santé”, comme le drogué dépend de  sa drogue. Et par là, l’Organisation générale, er tant que dispensatrice dudit système, nous tient. Notre dépendance est telle qu’il se trouve des personnes qui, effrayées à l’idée d’une décrépitude médicalement prolongée les assujettisse totalement au système hospitalier, ne voient d’autre solution pour conjurer le danger que de se tourner encore vers ce système et réclamer de lui qu’il mette fin à leurs jours. Ils appellent cela mourir dans la dignité. »

Plus que montrer, ces remarques nous font ressentir l’évolution de l’idée de la mort... « Il n’y a pas de mort, il n’y a que des causes de mort, chacune d’elles susceptibles d’être combattue avec la dernière énergie », cette remarque induisant une dégénérescence et une atrophie de la perception, et faisant de la mort la conséquence mécanique de sa cause annexe. Nous passons d’une conception centrale inscrite dans la structure objective du monde comme une poutre maîtresse nécessaire à son architecture cosmique,  à une annexe de fortune de la conception subjective de chacun, selon ses paniques et ses frayeurs. Assez curieusement, et même ironiquement, il y a dans ce cheminement une sorte de processus de ‘mort lente’ d’une part essentielle de l’essence de l’être : la ‘mort de la mort’ comme processus conduisant finalement, par simple logique de l’avers, à nier le vivant. Puisqu’il n’y a plus de mort, mais uniquement “des causes de la mort”, le vivant n’est plus définissable d’une façon fondamentale et se définit lui aussi selon les “causes du vivant”, jusqu’à l’absurde (“Pourquoi vivons-nous ? Pour tenter de ne pas mourir, sans doute”.)

Enfin, le philosophe (Rey) nous a parfaitement indiqué par quoi la mort est remplacée : par “les causes de la mort” on l’a vu, c’est-à-dire par « la panique devant la souffrance et la mort », – c’est-à-dire occurrence de l’occurrence, où la mort, doublement niée, est réduite non seulement à ce qui la cause (“les causes de la mort”) mais à ce qu’elle cause (“la panique”).

Ces constats sont assez décourageants, s’ils rendent compte effectivement comme c’est mon avis de l’état des choses. Bien plus que “l’infantilisation” du soi-disant citoyen si souvent sollicitée pour définir l’effet de la lutte des autorités officielles contre le Covid, il s’agit également dans ce cas d’une réduction de l’essence de l’être. La crise du Covid s’avère comme absolument métahistorique, en ceci qu’elle est révélatrice d’un nombre stupéfiant de vérités-de-situation catastrophiques. Ces vérités-de-situation confrontent ceux qui n’osent plus faire usage, ni de caractère ni de jugement, avec ce qu’ils sont en train de devenir, pour certains avec ce qu’ils sont d’ores et déjà devenus.

La crise-Covid nous suggère la nécessité absolue d’une rupture complète, et de ce fait devenant illustration de cette rupture, sous la forme de l’élément “Effondrement du Système” dans la Grande Crise d’Effondrement du Système (GCES). A les écouter et à les suivre, nous ne sommes pas morts, – nous ne sommes plus mort puisque la mort à proprement parler n’existe plus. C’est dire s’il est temps de débarrasser les derniers reliefs, poussières, décombres et ordures de leur actuelle entreprise de “santé publique”.

Comme quoi, le pape François peut se réjouir : la messe est dite, en latin ou en n’importe quoi. Nous sommes dans une époque où les choses hautes ne peuvent être dites qu’en contradiction de cette époque. Cela doit suffire comme introduction à ce texte (du 19 novembre 2013) que je retrouve et remets en ligne ci-dessous, avec quelques modifications rendues nécessaires par le temps et les circonstances, et dont le sens, et dont le titre est : « J’ai rendez-vous avec la mort ».

On y retrouve nombre de constances qui traversent ce site, ses sources d’inspiration, mon propre comportement et mes réflexions, les expériences diverses, la présence du souvenir de la Grande Guerre et de Verdun, et ainsi de suite. On y voit que “la Mort” (cette fois, avec la majuscule qu’elle mérite) est un personnage bien plus recommandable que la caricature qu’on en fait aujourd’hui ; et combien, en abaissant celle que nous prenons pour un adversaire redoutable, nous nous abaissons nous-mêmes, – ou mieux dit, pour montrer combien ferme est mon intention de rompre les amarres : “et combien, en abaissant celle qu’ils prennent pour un adversaire redoutable, ils s’abaissent eux-mêmes”...

PhG

_________________________

 

 

« I have a rendezvous with Death »

Le 19 novembre 2013, présentant le texte initial, j’introduisais diverses circonstances fortuites qui n’ont ici, aujourd’hui, et d’ailleurs comme antan, aucune importance réelle ; tout juste de quoi aménager une introduction de circonstance. Qu’on sache donc que je partis d’une phrase entendu lors d’une émission de télévision sur les aventures d’un reporteur de guerre, et cette phrase, sans plus de précision : « J’ai rendez-vous avec... », m’en rappelant une autre, et ainsi ouvrant la voie au souvenir et à la médiation ...

Enfin, certes ce « J’ai rendez-vous avec... » me reste dans l’esprit et dans l’âme, implacable et inexpugnable, comme le donjon triomphant d’une forteresse marquant la limite d’une terre qui n’appartient qu’à ceux qui la méritent, qui est la terre du Royaume des Morts... Je sais aussitôt de quoi il s’agit, car ce verbe, cette expression (« J’ai rendez-vous avec... ») ne forment qu’une seule référence possible pour moi.

***

Le titre, le thème et la répétition tragique du poème d’Alan Seeger sont dans sa langue d’origine « I Have A Rendezvous With Death », qu’il est juste de traduire, je pense, par « J’ai rendez-vous avec la Mort » (ici ou là, c’est selon, je la majusculerai la ‘Mort’, car elle le mérite, et chez Seeger sans nul doute). Cette phrase, commençant par ce sublime et tragique “J’ai rendez-vous avec...” est attaché profondément en moi au souvenir et à l’évocation de Verdun. (1)

Le poème de Seeger fait partie du legs symbolique de la grande bataille, bien que Seeger n’y ait pas participé et n’ait pas écrit précisément pour elle (il est mort sur la Somme le 4 juillet 1916). Il fait partie de ces œuvres sans rapport direct, et pourtant que vous entendez, lisez ou voyez, lorsqu’un documentaire ou un document concernant Verdun est réalisé ; des œuvres que la grande bataille a faites siennes parce qu’elle s’est reconnue en elles, comme autant de symboles, pour elle qui est le symbole des symboles de toutes les batailles de la Grande Guerre.

Ainsi, par exemple, du quatrième morceau de la Première Symphonie de Mahler, avec sa lenteur tragique et sa grandeur funèbre, qui rythme une longue prise de vue remontant presqu’en contre-plongée la perspective latérale du champ immense des milliers de tombes du cimetière de l’Ossuaire. Un autre poème de Verdun, également sans rapport avec Verdun, est celui de Péguy, en fait un quatrain rassemblé d’une façon assez curieuse et pour moi inexpliquée, à partir de vers tirés de deux quatrains différents de son immense poème Eve de 1913, et ces vers écrits comme par prémonition ...

«Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
»Qu'ils ne soient point jugés sur leur seule misère.
»Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre
»Qui les a tant perdus et qu'ils ont tant aimée.»

***

Le poème de Seeger a fait l’objet de plusieurs traductions. Je dois avouer qu’aucune ne me satisfait pleinement, mais je parle de détails essentiellement ; mais aussi bien l’on sait que “le diable est dans le détail”, ou bien que “le bon Dieu est dans le détail” (versions anglaise et française de l’adage, qui reflète peut-être les génies très différents des deux nations). Il s’agit de détails de langue mais ils ont une forte valeur symbolique. (Le poème original et son interprétation se trouvent notamment vers ce lien et vers ce lien.)

Les première et dernière strophes disent ceci :

La première : «I have a rendezvous with DeathAt some disputed barricade,When Spring comes back with rustling shadeAnd apple-blossoms fill the air –»

La dernière : «But I’ve a rendezvous with DeathAt midnight in some flaming town,/ 
When Spring trips north again this year,And I to my pledged word am true,I shall not fail that rendezvous.»

Les traductions françaises (voir ce lien et ce lien notamment) sont nombreuses avec quelques nuances de peu d’importance. Toutes traduisent «I have a rendezvous with Death» par «J’ai un rendez-vous avec la Mort», alors que je préfère «J’ai rendez-vous avec la Mort». La dernière strophe est typiquement celle-ci :

«Mais j'ai un rendez-vous avec la MortA minuit, dans quelque ville en flammes,Quand le printemps revient vers le nord cette annéeEt je suis fidèle à ma parole,Je ne manquerai pas ce rendez-vous.»

Et, pour ma part, je la préférerais sous cette forme :

«Mais j’ai rendez-vous avec la Mort
» A minuit, dans quelque ville en flammes,
» Quand le printemps revient vers le nord
»Et, fidèle à la parole donnée,
» Je ne manquerai pas ce rendez-vous.»

Le contraste est saisissant entre les douceurs de la vie de la jeunesse, symbolisées par les douceurs du printemps qui revient, qui s’attarde, qui vous enveloppe de ses douceurs infinies, celles de la nature comme celles de l’adolescence ; mais il y a ce rendez-vous avec la Mort et la parole donnée qui est une chose sacrée ... Et c’est sans amertume, sans désespoir, mais au contraire dans le sens des principes respectés comme celui qui est fondamental de la parole donnée, que le poète “fidèle à la parole donnée” ne manquera pas d’être présent à ce rendez-vous que la Mort lui donne. D’ailleurs, tout cela à ce moment où le printemps s’en sera allé d’une façon si paradoxale, comme l’on s’efface puisque l’heure est venue...

Il y a quelque chose de l’héroïsme pur dans cette attitude, où je ne vois ni fatalisme, ni même, encore, le moindre désespoir. Je ne sais si notre époque comprend encore cela, – et mon “je ne sais”, bien sûr, sera entendu comme une forme de style, – et aujourd’hui, sept ans plus tard, plus que jamais comme on le comprend bien. La “parole donnée” est un acte humain, mais nullement “trop humain”, car accordé au fondement de la nature du monde et de l’espèce par conséquent, qui est le Principe. La “parole donnée”, c’est un acte humain et, finalement, un choix complètement justifié sinon juste ; c’est un acte humain lorsqu’on a la grandeur de vouloir dépasser cette condition ; c’est un acte humain accordé à la transcendance, c’est-à-dire le “pari pascalien” de la transcendance effectivement rencontrée. L’honneur de soi, c’est le respect de cette volonté tragique, et en un sens il grandit ce que cette mort-là (celle de Seeger) peut avoir d’absurde et de monstrueux ; dans cette Grande Guerre bien plus encore, qui est si absurde et monstrueuse à cause de la domination totalitaire de la technologie de guerre dans un moment où cette technologie est à un stade de blocage par la tuerie qu’elle est capable de déclencher et de maintenir ; dans cette Grande Guerre qui est la première crise fondamentale du “déchaînement de la Matière”.

Ce n’est en aucun cas le fait que Seeger repousse la vie et sa douceur, mais simplement que le temps du printemps est venu, a répandu ses charmes, puis a passé (dans le poème, la mention du printemps est triple : il arrive, il est présent, il s’en va comme on revient bientôt, cette graduation renvoyant à la considération grandissante du respect de la parole de l’honneur, du principe respecté). C’est là du pur héroïsme, notamment par la conscience exacte de la situation des engagements de l’être, par rapport aux variations de la nature du monde ; et, précisément dans le cas personnel, par ceci que le poète est aussi soldat dans un combat où la Mort ne cesse de fixer ses rendez-vous. C’est évidemment, par la puissance de l’essence qui l’habite, un poème prémonitoire, qui précéda de peu la mort de Seeger au combat. Cette prémonition fait de l’acte de l’acceptation de la Mort nullement un geste de fatalisme mais une volonté de respect de la Providence, comme l’on respecte la “parole donnée”. En juin 1915, il écrit à sa mère (et je traduis le you par un “vous” respectueux que je crois de mise, pour une Spartiate) :

« Vous ne devez pas avoir la moindre anxiété de la possibilité que je ne revienne pas. [...]  Mais si je devais ne pas revenir, vous devrez être fière, comme l’est une mère de Spartiate, et ressentir qu’il s’agit de votre contribution au triomphe d’une cause devant la justesse de laquelle vous vous êtes si souvent inclinée... »

***

Loin des déplorations sur l’“horreur de la guerre” et autres conventions affectionnées par nos commentateurs-Système, je vous dirais qu’Alan Seeger est un de ces destins qui m’émeuvent considérablement, qui me rendent de l’ardeur et de la confiance dans les choses, bref qui me donnent encore, paradoxalement comme certains jugeraient faussement, le goût de vivre. Sa carrière est courte, certes, pour la cause que l’on sait, mais c’est sans aucun doute un destin puissant dans le sens de la richesse de l’âme et de la hauteur du comportement. Seeger avait été à Harvard en même temps que T.S. Eliot, avec lequel il partageait son goût pour la poésie, puis à partir de 1912 il s’installa à Paris, au sein d’une colonie américaine d’écrivains et de poètes qui commençait à s’étoffer depuis l’installation d’Edith Wharton au 53 rue de Varenne. Il y vécut ce que l’on nomme “la vie de bohême” et y conçut une grande affection pour Paris et la France.

Ainsi expliqua-t-il son engagement dans la Légion Étrangère le 20 août 1914  : «Pour moi, la chose de la plus haute importance n’est pas d’être du côté des vainqueurs mais du côté où vont mes sympathies... Que l’on sache bien que je ne prends pas les armes à cause d’une quelconque haine de l’Allemagne ou des Allemands, mais purement et simplement à cause de mon amour pour la France .» Ainsi composa-t-il son « Ode in Memory of the American Volunteers Fallen for France », ce poème d’une étrange prémonition continuée qu’il ne put aller lire en public à Paris pour le Memorial Day (30 mai 1916) comme il était prévu. Ainsi s’avère-t-il que ces mots écrits par lui à la gloire de quelques “morts américains pour la France” s’adressent également à lui-même et à sa propre gloire.

(Quelques extraits de ce poème sont inscrits, en même temps que son nom parmi ceux de vingt-deux autres volontaires américains engagés dans la Légion Étrangère et morts pour la France, dans la pierre du monument de Victor Boucher inauguré par Raymond Poincaré, place des États-Unis, le 4 juillet 1923, qui était la date anniversaire de sa mort.

« Hail, brothers! Goodbye to you, the exalted dead!
» To you, we owe two debts of gratitude forever:
» The glory of having died for France,
» And the homage due to you in our memories. »)

Ainsi Alan Seeger ne connut-il jamais son neveu Pete Seeger, pacifiste comme son père le musicologue Charles Seeger qui, en 1916, l’année où son frère était tué, perdit son poste de professeur à l’université de Californie à cause de son opposition à l’entrée en guerre des USA. Pete Seeger devint le barde pacifiste et, bientôt, l’un des héros et des inspirateurs de la Beat Generation de Jack Kerouac et du protest song des années 1960. Ainsi un premier lien est-il noué entre la mort d’Alan Seeger et la Grande Guerre, et les prémisses de notre époque de grande crise de la civilisation.

***

Seeger ne connut pas non plus, bien sûr, John Kennedy, mais l’on découvre le lien, d’une subtile et tragique émotion d’un texte partagé. C’est un deuxième lien noué de Seeger avec notre époque, avec l’assassinat de Kennedy, et donc avec notre temps présent où le 50ème anniversaire de cet assassinat fait si grand bruit parce que l’événement de novembre 1963 à Dallas semble être devenu, enjambant ce demi-siècle, comme un grand coup du destin annonciateur de la phase décisive de cette grande crise que nous vivons aujourd’hui. «I have a rendezvous with Death» fut le poème préféré de Kennedy, qui éprouvait une étrange fascination pour la tragédie de la mort. James M. Douglass rapporte cet épisode dans ce livre qui vient d’être publié, avec ce titre parfaitement justifié et même, dirais-je, parfaitement juste, – JFK & l’Indicible.  (2).

« Il récita “Rendez-vous“ à Jacqueline, la première nuit à Hyannis Port au retour de leur lune de miel, en 1953. Elle apprit le poème par cœur, et le lui récitait elle-même de temps en temps. A l’automne 1963, elle l’apprit à son tout à Caroline, leur fille, alors âgée de cinq ans. Le 5 octobre 1963, John Kennedy participait à une réunion avec le Conseil national de sécurité, à la roseraie de la Maison-Blanche. Caroline apparut soudain près de son père ; elle avait quelque chose à lui dire. Le Président tenta de détourner son attention, mais sa fille insista. Aussi se résolut-il à écouter ce qu’elle avait à lui dire. Tout le monde autour de la table en fit autant. Caroline regarda son père dans les yeux et [elle récita le poème en entier, d'uyne traite] :
»“J’ai [...] rendezvous avec la mortA quelque baraque âprement disputée,/ Quand le printemps revient avec son ombre frémissante,Et quand l’air est rempli des fleurs de pommiers”[...]
» “... Mais j’ai rendez-vous avec la MortA minuit, dans quelque ville en flammes,Quand le printemps s’en va vers le nordEt, fidèle à la parole donnée,Je ne manquerai pas ce rendez-vous.
» Les conseillers de la Sécurité nationale observèrent un silence stupéfié. L’un d’eux, décrivant la scène 30 ans plus tard, dira : “C’était comme s’il essayait d’enseigner une ‘musique intérieure’” à sa fille. Cette “musique intérieure” racontait son intimité avec la mort...»

Ainsi Alan Seeger affirmait-il l’universalité symbolique et intemporelle parce qu’au-delà du temps, de la poésie et de l’héroïsme. Il avait écrit « J’ai rendez-vous avec la Mort » aussi bien pour lui, dans une attaque d’un village de la Somme le 4 juillet 1916, que pour un président des États-Unis, installé dans une limousine décapotable, dans les rues de Dallas le 22 novembre 1963.

***

Le poème de Seeger « J’ai rendez-vous avec la mort » nous dit la grandeur tragique du destin de la Grande Guerre. Une petite fille récitant « I have a rendezvous with Death » à l’intention de son père nous restitue la grandeur tragique du destin de notre époque... Ce dernier point est essentiel à considérer dans ma conviction des choses et la perception qui la nourrit, parce que, pour ce domaine de la perception, le 50ème anniversaire est un véritable événement actuel, par les circonstances de l’assassinat, sa puissance symbolique qui a repris toute sa force, tout cela s’insérant dans la phase paroxystique de la crise générale de l’effondrement du Système que nous vivons présentement. Et, pour poursuivre l’idée , nous aurons bientôt le centenaire de la Grande Guerre

(... Cela écrit dans ce texte de novembre 2013, avec d’autres évènements et circonstances survenus depuis et s’inscrivant dans la même logique métahistorique et irrésistible de l’effondrement.)

Je veux dire qu’il y a un lien d’extrême communauté des choses et de l’esprit, qui abolit le temps, qui fait bon usage de l’Histoire, entre nous et l’assassinat de Dallas, et JFK et sa fille, et Alan Seeger et sa mort le 4 juillet 1916, et le “rendez-vous avec la Mort” qui est le messager de tout cela. Ce lien n’est pas tant celui de “la Mort” que celui de l’héroïsme dans l’affrontement de l’épreuve suprême ; et aussi, d’autre part, celui de la communauté de la crise que nous affrontons, car c’est la même crise qui a engendré la Grande Guerre, l’assassinat de Kennedy et notre situation actuelle. Ce qui importe dans cette courte évocation, ce ne sont pas tant les personnes, les situations, etc., que le lien tragique qui les unit et les met ensemble, et ce lien est certes le poème qui nous dit « I have a rendezvous with Death ».

La substance même des mots, la puissance structurante de cette substance, conduit à créer une essence dans leur chef. Les mots (« J’ai rendez-vous avec la mort ») sont à la fois représentation de ce qui a existé et de ce qui existe, symbole de ce que nous ne distinguons pas nécessairement, créateur de situations qui éclairent la vérité du monde par ce qu’ils font naître chez ceux qui les lisent et les entendent. Dès lors qu’il est présenté dans toute sa puissance temporelle et toute son expansion spatiale, dans toute sa force de représentation et toute sa hauteur symbolique, le poème transmue la situation du monde et crée les conditions permettant d’appréhender la vérité du monde. Lecture faite et refaite, et toutes les implications réalisées, je ne suis plus le même, et l’avancement de ma perception et de ma réflexion s’est réalisé dans des domaines aussi différents en apparence que la mort assumée et acceptée du poète dans une bataille de la Grande Guerre, l’assassinat tortueux et terrible de ce président-là, notre situation présente de bouleversement, et le lien vital établi entre ces événements, leur connivence au-delà du temps, leur fatalité catastrophique, leur providence métahistorique.

Les mots portent ainsi l’essentiel de tout. Mis sous la forme de ce poème prémonitoire, avec la beauté de cette forme, ils charrient des émotions indescriptibles, décrivent le caractère héroïque de notre temps, confortent l’âme dans sa volonté de figurer dans son temps historique, ouvrent l’esprit à une meilleure compréhension de la situation du monde. Ils nous lient fermement au martyre d’Alan Seeger et au martyre de John Kennedy, et à notre propre martyre. Il suffit de bien entendre de quel “rendez-vous” il s’agit, – bien autant celui de l’héroïsme que celui de “la Mort”, – et, avec un naturel presque intemporel, “fidèle à la parole donnée”, de ne point y manquer.

 

Notes

 (1) (Nota Bene : Je garde cette note telle que, datant du 19 novembre 2013... Depuis, d’autres choses sur Verdun ont été rajoutées sur ce site.)

... Chose si importante, Verdun, pour ce site, donc pour nous, et pour moi sans aucun doute. Je ne cesse de rappeler cet intérêt, voire cette passion, depuis exactement sept ans où la chose a pris sa place dans ma mémoire. Il en a été question déjà dans cette chronique, il y a exactement un an, le 19 novembre 2012. Je reprends la note que je mettais ce jour-là, en fin de ce texte du 19 novembre précédent, pour rappeler nos complicités verdunoises.

« Le premier texte sur Verdun, correspondant à notre découverte du lieu symbolique et du symbole initiatique pour nos conceptions fut mis en ligne le 24 novembre 2006. On trouve nombre de textes sur Verdun ou autour de la bataille, ou à propos d’elle et de la Grande Guerre, depuis cette date, par exemple le 22 septembre 2008, le 11 novembre 2008, le 11 juillet 2009, On a encore, très récemment, rappelé le rôle fondamental de Verdun dans notre évolution, avec ce que nous nommons “l’intuition de Verdun”, et sa part essentielle dans l’élaboration du concept de “déchaînement de la Matière, le 5 novembre 2012.

» Bien entendu, il faut mentionner le livre et album photo publié à l’occasion de nos divers déplacements, Les Âmes de Verdun. Récemment encore, un lecteur nous signalait (le 3 novembre 2012, – qu’il soit remercié à cette occasion), indirectement à son initiative, la parution d’un article sur le livre, ce 11 novembre 2012. Quant à nous, nous devons signaler avec une satisfaction presqu’étonnée que nous trouvâmes, lors de cette visite évoquée ici, dans plusieurs librairies des ouvrages et musées de la bataille de Verdun, Les Âmes de Verdun mises en évidence. Peut-être le centenaire de la Grande Guerre sera-t-il le temps venu pour que ce livre retrouve le public qui lui est dû. »

Cette attente fut bien entendu déçue puisque nous sommes dans l’époque où nous sommes, où triomphent les forces qui triomphent, qui sont celles du Système, avec les hordes des ‘collabos” et zélés serviteurs qui vont avec. Dieu les garde. La seule nouvelle importante depuis, d’un point de vue pratique, a été une publication autonome, du seul texte, des Âmes de Verdun.

(2) JFK & l’Indicible, James W. Douglass, éditions Demi-Lune, septembre 2013. Cette publication donne en traduction française l’original de Douglass datant de 2009 (JFK & The Unspeakable, why he died and why it matters), marquant ainsi combien ce texte transcende les exigences de l’actualité. On reviendra sous peu, très rapidement, sur ce livre [Ce fut fait le 23 novembre 2013], mais il faut dire déjà que sa méthodologie, c’est-à-dire la façon dont il aborde son sujet pour lui donner toute sa signification, constituent une originalité singulière parmi l’immense bibliothèque consacrée à l’événement et à l’homme. (40.000 ouvrages traitant de JFK et de l’assassinat de Dallas, parus aux USA : «I have not counted, but somebody there said that 40,000 books have been written about our 35th president», selon Richard Reeves, le 15 novembre 2013 sur Truthdig.org.)

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