De l’“américanisation” de Douce France

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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De l’“américanisation” de Douce France

23 juin 2021 – on s’alarme de plus en plus, en France où l’on a l’alarme prompte, de l’extension terrible de ce que je nomme, moi, le wokenisme. On découvre sa pénétration dans les diverses institutions d’enseignement, notamment certaines des plus prestigieuse d’entre elles. On s’alarme donc de voir les sages élèves des cadres de demain de la direction française (Science Po) être soumis à une séance de dénonciation prolétarienne-sociétale-racisée sur la “blanchité” de la cuisine française, vécue comme un signe supplémentaire d’oppression des nouveaux “damnés de la terre”.

Il est vrai que l’une des réactions recommandables, en attendant qu’ils s’engloutissent eux-mêmes dans leur mélasse racisée, est de rire de telles considérations absolument considérables. Comme le remarque Macé-Scaron (voir CNews ce matin, sur “L’heure des Pros”), ces gens-là sont absolument allergiques à l’humour, écrasés qu’ils sont par l’ampleur de leur Mission et le poids phénoménal de leur Message ; comme tout bon idéologisé-radicalisé, on comprend diablement qu’“il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas”. Avant c’était la religion, aujourd’hui c’est leur bêtise. “On n’arrête pas le Progrès”, – autre formule fameuse de ma jeunesse.

Comme disait Aron, cité par Taguieff, on sous-estime trop, beaucoup trop, le rôle de la bêtise dans l’histoire, et encore plus dans l’histoire  bousculée par la métahistoire. Je cite, sans nécessairement avoir le mauvais esprit d’y voir un rapport de cause à effet :
« On a trop négligé de considérer le rôle de la bêtise dans l’histoire, comme le notait Raymond Aron. Mais la bêtise la plus redoutable, parce qu’elle passe inaperçue, c’est la bêtise des élites intellectuelles, soumises aux modes idéologiques et rhétoriques, conformistes dans leurs rêves de “radicalité” et fascinées par la violence des supposés “damnés de la terre”, censés avoir “toujours raison”. »

Il est vrai que cette séance de dénonciation de la cuisine blanchisée était notamment animée par une citoyenne de parler américaniste. Cela alimente la thèse, pas nécessairement complotiste mais plutôt du genre fataliste, de l’“américanisation” de la France. En effet, pour tous les critiques indépendants de ces invasions barbares, il s’agit, dans le chef de cette offensive du wokenisme, d’une ruse de plus de l’Amérique pour “américaniser” l’innocente culture française.

D’abord, et en aparté, je vous dirais qu’on n’en finit plus d’“américaniser” la France. C’était le cas dans les années 1920 avec les débuts impérialistes d’Hollywood et le vol de Charles Lindbergh, puis dans les années 1940 post-vichyste, via GI’s, Glenn Miller et jazz interposés-masqués ; c’était le cas dans les années 1960, et j’en sais quelque chose, moi qui ai vécu le temps des “yéyés”, des beatniks et des hippies, et de JJSS (dit Jean-Jacques Servan-Schreiber) nous pondant “Le défi américain” après avoir fait de son “Express” gaucho-sartrien (à-la-Mauriac) le premier Newsmagazine à l’image copiée-collée de “Time” et de “Newsweek.

Bref, l’ “américanisation” c’est un classique de l’alarme française. Cette fois, pourtant, quelque chose m’arrête, que semblent ignorer tous nos lanceurs d’alerte. Non seulement il y a l’ironie du boomerang puisque toute leur ferraille wokeniste vient de la French Theory de nos philosophes exportées, – retour à l’envoyeur, si vous voulez, – mais en plus il y a ce fait que le wokenisme c’est aussi et d’abord ce que je désignerais volontiers comme l’“agonie barbare de l’Amérique”.

Ce qu’ils oublient donc d’observer, c’est que le wokenisme qui tente d’infecter la France est d’abord une pandémie effrayante qui infecte et déchire l’Amérique jusqu’à menacer de la disloquer. En quelque sorte, notre “américanisation” supposée serait d’abord une “dés-américanisation” de l’Amérique en voie de dislocation.

La France dont je parle ici, c’est cette France que l’on voit si préoccupée d’Amérique, depuis si longtemps. « Parlez-moi d’Amérique » disait Louis-Philippe recevant en 1846 Tocqueville en tant que rapporteur de l’Académie Française ; et Tocqueville notant dans ses mémoires, avec une ironie indifférente, qu’il comprit aussitôt que Louis-Philippe allait lui “parler d’Amérique” sans désemparer ; et ce que fit le roi, pendant la durée assez longue de cette audience, près de deux heures du roi-poire emporté dans ses jugements et ses impressions, ne laissant aucunement le mémorialiste d’Amérique, “De la démocratie en Amérique”, en placer une.

Ainsi, aujourd’hui, continuent à fonctionner les Français “si préoccupés d’Amérique”. Ils continuent à voir l’Amérique comme une idylle lointaine et idéale doublée d’un monstre acharné à dévorer la “Douce France” de Charles Trenet. Ils oublient d’interroger les Américains en France, de Thomas Jefferson (« Tout homme a deux pays, le sien et la France ») à Josephine Baker (« J’ai deux amours, mon pays et Paris »), et James Fenimore Cooper, James Baldwin, T.S. Eliot, Alan Seeger, Gertrude Stein (« L’Amérique est mon pays et Paris est mon chez moi »), Henry Miller (« J’ai plus de respect pour les Français que pour n’importe quelle autre nationalité sur la terre »), Sidney Bechet, Jim Morrison, Jean Seberg, Nina Simone, et Hemingway, Dos Passos, Pound, Fitgzerald, Faulkner, Kerouac, et ainsi de suite... (*) Tout cela pour penser et dire que l’on en est à se demander si les Américains (limite antiaméricanistes) ne comprennent pas mieux la France que les Français l’Amérique.

Tout cela enfin pour en revenir à nos bêtises postmodernes et autres wokenisations. Ces Français-là dont je parle, grands esprits et jugements indépendants dénonçant à juste raison l’horrible bêtise de la chose, n’ont pas encore découvert que le wokenisme, virus mondial, est d’abord une pandémie de l’américanisme qui se dévore lui-même, avant de songer, si le temps lui reste, à “américaniser” une fois de plus la France. Qu’ils portent donc outre-Atlantique les yeux de l’esprit et de l’âme poétique, où se joue une tragédie sans exemple, celle de cette énorme puissance à prétention métahistorique en train de se déchirer, de se dévorer, vivant désormais entre l’anathème, la haine et l’insulte, et l’illégalité américaniste de la plus complète inconstitutionnalité, l’une succédant à l’autre, de plus en plus in-con-sti-tu-tion-nell-e-ment.

L’Amérique est en révolte contre elle-même, jusqu’à emporter avec elle la modernité et notre-civilisation, – laquelle, je vous rassure, ne laissera aucun regret en moi. Que ne les ai-je tant de fois citées, ces prophéties terribles et affreuses :

« Si la destruction devait un jour nous atteindre, nous devrions en être nous-mêmes les premiers et les ultimes artisans. En tant que nation d’hommes libres, nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant. » (Lincoln)
« Les États-Unis sont destinés à remplacer et à surpasser l'histoire merveilleuse des temps féodaux ou ils constitueront le plus retentissant échec que le monde ait jamais connu » (Walt Whitman)  

L’“américanisation” dont je parle, moi, c’est celle de la Grande Crise. La matrice, le foyer hurlant, l’abîme et le trou noir sans fond de la Grande Crise se trouvent là-bas, dans cette Amérique qu’ils connaissent si mal. C’est l’“américanisation” de l’effondrement de la civilisation de la modernité, ayant ainsi achevé parfaitement sa révolution (au sens que rappelait Hanna Arendt), sortie du néant des vanités pour y retourner exactement, – élipse parfaite, révolution cosmologique et vite-fait bien faite, – bon débarras...

Note

(*) On voit que j’ai consulté pour ce passage la liste considérable de « quelques Américains célèbres, artistes, écrivains, peintres, musiciens, qui, pendant quelques années ou pour le restant de leurs jours, ont vécu en France », telle que publiée par l’ambassade des États-Unis à Paris. Quant à la vision de la France par les USA, comme gâterie culturelle centrale, l’ambassade a choisi les centaines de films de « La France vue par Hollywood » plutôt que, par exemple, “La France dans la littérature américaine”. C’est un choix qui éclaire. Par ailleurs, il y a le détail de cette déclaration d’Ernst Lubitsch qui jongle avec les simulacres : « Il y a le Paris de Paramount et le Paris de la MGM, et bien sûr le vrai Paris. Celui de Paramount est le plus parisien de tous. » La liste des think tanks français du “Cercle Transatlantique”, solidement soutenu par les USA, est également éclairante, d’une lumière si forte qu’elle vous décille si elle ne vous aveugle pas. Avec tout ça, je me demande comment nous en sommes encore à devoir être “américanisés” puisqu’il paraît que c’est en train de se faire.

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