Notes sur une contradiction interne

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Notes sur une contradiction interne

27 septembre 2020 – Dimanche 30 août 2020, nous donnions une Ouverture Libre où il était beaucoup question de la fameuse (aux USA) French Theory, comme les intellectuels et progressistes-sociétaux américanistes appellent la chose depuis les années 1970. Le lien était rappelé, comme il est établi selon l’évidence des situations, entre cette influence de la French Theory et les événements actuels aux USA, également de type progressistes-sociétaux dans leur composante la plus violente, la plus déstructurante, la plus ‘déconstructurationniste’.

(Cet article concernait notamment un livre qui s’intéressait évidemment aux problèmes considérés ici, et accompagné d’une interview des deux auteurs. Il s’agit du livre ‘Français malgré eux – Racialistes, décolonialistes, indigénistes: ceux qui veulent déconstruire la France’ [éditions de L’Artilleur, 2020], de la professeure de philosophie Anne-Sophie Nogaret et de Sami Biasoni, professeur chargé de cours à l’ESSEC, doctorant en philosophie à l’École Normale Supérieure. Il en a été question hier encore.)

Selon notre jugement de plus en plus renforcé, de plus en plus confirmé par les faits selon notre perception, il n’existe certainement pas dans l’histoire de la pensée une ‘école de pensée’, ou une ‘école philosophique’ qui ait été  aussi rapidement, aussi directement, aussi distinctement opérationnalisée dans son aspect technique le plus précis (la déconstruction), dans les événements les plus importants où le but proclamé n’est pas moins que d’abattre (de déconstruire) la plus grande puissance du monde, voire la civilisation qui la caractérise, qui l’a engendrée et qu’elle a consolidée, etc.

C’en est à un point où le soupçon, où l’hypothèse naît pour envisager que le courant qu’a déclenché cette ‘école de pensée’, préexistait aux philosophes impliqués, et n’avait besoin d’eux que comme des médiateurs, des transmetteurs, voire des ‘habilleurs’ ayant charge de grimer une dynamique d’une brutalité inouïe et d’un nihilisme sans la moindre dissimulation, en un développement intellectuel plein de brios divers, tous plus hermétiques les uns que les autres mais quoi qu’il en soit très sophistiqués, et assez dans tous les cas pour paraître de brillants exercices intellectuels ; en fait très excitants pour l’esprit du paraître dans les salons, et donc pour l’exercice immanquable de la communication dans le cadre du ‘Politiquement-Correct’.

Puisque “l’essence précède l’existence”

Ainsi écrivions-nous dans l’article déjà référencé du 31 août cette formulation de l’hypothèse selon laquelle l’essence du mouvement de déconstruction est bien au-delà des êtres humains qui prétendent le représenter et l’offrir en partage, et qu’à cet égard, – comme l’on sait évidemment, “l’essence précède l’existence” (c’est bien entendu cette piste du ‘bien au-delà des êtres humains qui...” que nous voulons tracer et explorer) :

« Ainsi le mouvement de la déconstruction précéda-t-il les déconstructeurs et aboutit aujourd’hui à l’application, moins du non-sens selon ce qu’en dit Scruton, que du sens perverti, justement le sens de l’“imposteur” [Deleuze,     selon Scruton]. Toutes les catégories recensées dans ce volume, – racialistes, décolonialistes, indigénistes, – qui ont toutes certains fondements et certaines justifications, sinon des vertus certaines, ici ou là, ne sont pourtant, pour l’essentiel, que quelques anneaux annexes d’un maillon de plus dans la chaîne de la déconstruction, et, nous semble-t-il, le maillon final dans la mesure où nous sommes entrés dans le temps du “Déconstruire la structuration déstructurante. »

Mais nous ne parlons que des salons (parisiens) où il fut fait bon accueil à l’‘école des déconstructeurs’. Dans l’Université, où les marxistes montaient la garde depuis quasiment un siècle si l’on y inclut (ce qu’il faut faire sans l’ombre d’un doute ou d’une hésitation) les hagiographes de la Grande Révolution, modèle-1793, l’accueil fut aussi frais qu’il avait été chaleureux dans les salons. On y flairait une concurrence déloyale, et l’on n’avait pas si tort.

Nous rappelons ici une des interventions d’un des deux auteurs (Sami Biasoni) du livre ‘Français malgré eux’ dont il était question dans ce texte référencé. Biasoni remarquait à propos du contraste entre l’absence d’influence de la French Theory en France, parallèlement à son exceptionnelle puissance d’influence aux USA :

« Beaucoup l’ignorent, mais la culture philosophique matérialiste marxiste de l’université française a contribué, par conservatisme (trivialement lié au refus de la submersion de la “classe” par la “race”), au ralentissement de la pénétration des concepts issus de la ‘French Theory’ dans notre débat intellectuel. »

French Theory en action

Nous avons souvent parlé de la French Theory et de son succès fondamental aux USA. (Ce point tient une place importante dans ‘La Grâce de l’Histoire’.) Nous avons aussi bien parlé de Deleuze, de Foucault, et également d’une façon très spécifique de Derrida. Le 13 septembre 2011, dans une Note d’Analyse, nous consacrions un passage à cette French Theory aux USA, en tant qu’influenceuse quasi-mécanique de la psychologie en plus d’être une dispenseuse de concepts dont la réalisation éclate aujourd’hui dans ces mêmes USA, dans la folie et l’extrême de l’extrême.

Voici ce passage, où il est surtout question de Deleuze parmi les déconstructionnistes :

« Nous avons plusieurs fois évoqué l’hypothèse deleuzienne ces dernières semaines, notamment à travers de la superbe description critique qu’en fit Jean-François Mattei (voir notamment le 22 juillet 2011). Notre propre hypothèse est que l’état du monde à partir de 2008-2009, et notamment avec une évolution décisive vers la dynamique de sa dissolution à cette époque, correspond à cette conception deleuzienne
» Il est alors intéressant d’observer combien cette évolution vers cette correspondance de l’hypothèse deleuzienne et de l’état du monde a été précédée et préparée par une pénétration subreptice et sans doute inconsciente de la psychologie américaniste par la même théorie (ou la théorie deleuzienne élargie aux postmodernistes, et connue aux USA sous l’expression de ‘French Theory’). En quelque sorte, comme on le voit par les correspondances de date, la théorie deleuzienne (la French Theory) a été le support symbolique de la folie américaniste, baptisée dans ce cas “la folie propre de l’Amérique” et qui allait nous emporter sur les chemins qu’on sait, – de 9/11 à la “dissolution du monde”.
»  “Il est intéressant d’explorer l’hypothèse que nous proposons, qui est que cette théorie trouva son application, ou épousa une évolution en lui donnant toute sa signification, en transformant une potentialité en une dynamique historique réelle, dans l’histoire des Etats-Unis depuis les années 1990. Tout s’enchaîne et se correspond parfaitement, les USA étant la matrice de la modernité et du Système, et conduisant la chevauchée vers la dissolution.”
» Voici donc la French Theory, avec son grand succès d’estime dans les années 1970 aux USA, avec son influence souterraine majeure sur la psychologie américaniste, dans les années 1990, pour ouvrir le barrage de “la folie propre de l’Amérique” … On pourrait penser que la French Theory entra en correspondance presque intime avec l’évolution finale des USA, après la chute de l’URSS, – comme si la France retrouvait, pour préparer (certes, sans y penser et encore moins le vouloir) la chute de l’Amérique, le rôle d’influence qu’elle occupa à l'avènement de la même Grande République, dans les années 1770.
» “Nous ne parlons pas ici d’une influence réelle, ou d’une ‘philosophie’ changeant les mœurs et la pensée, ou théorisant un changement de mœurs et de pensée, mais d’une correspondance quasiment mystique ou spirituelle, ceci ou cela non réalisés, et surtout ceci ou cela présentant une mystique ou une spiritualité inversée. La French Theory semble s’être plaquée, simplement comme une indication fondamentale pour qui veut retrouver les traces profondes de notre évolution métahistorique profonde, sur ce que Cusset  [auteur d’un livre sur le sujet] nomme ‘la folie propre de l’Amérique’ : ‘Car ses lecteurs américains soulignent constamment son altérité radicale à leur mode de pensée en même temps qu’une forme de radicalité seule à même de saisir dans ses rets la folie propre de l’Amérique.’ »

L’inversion et la contradiction

Mais ce que nous voulons explorer est d’un autre domaine, qui concerne la philosophie déconstructionniste aussi bien que les événements en cours, notamment an Amérique, avec l’arrière-plan de l’influence de la French Theory. Il est bien assuré, nous dirions d’une manière objective et automatique à la fois, que les actes des protestataires BLM-Antifa font partie d’une “tactique’ déconstructionniste, mais sans nécessité de parti-pris ; nous voulons dire, de la même façon exactement que l’on peut avancer que le candidat-Trump devenu président-Trump a également joué un jeu déconstructionniste qu’il n’a pas du tout abandonné ; par conséquent, tous les deux, adversaires tactiques d’une tactique qui les dépasse, curieusement mis dans le même sac et agissant objectivement d’une façon qui s’avère au bout du compte déconstructrice du Système lui-même.

Dans notre F&C d’hier 25 septembre, nous signalions le phénomène dont nous voulons parler ici, dans ce passage où nous parlons d’inversion, où nous constations que nous nous retrouvons au côté d’Anne Applebaum alors que nous sommes dans une position si opposée à la sienne, et nous concluions alors le passage par la phrase la plus importante pour notre propos (soulignée en gras pour cette citation précisément) :

« ... Ce qui nous intéresse c’est qu’avec des perceptions et des conceptions si différentes de celles d’Applebaum, nous faisions volens nolens des constats similaires des processus fondamentaux en cours. Ils sont donc de deux sortes comme signalé plus haut :
» • L’inversion, si caractéristiques de notre époque. Ainsi, l’inversion concerne les attitudes opérationnelles des conservateurs-traditionnalistes et des libéraux-globalistes. Bien que le contenu mentionné ici soit discutable, le processus d’inversion opère effectivement comme nous le constations nous-mêmes en bien d’autres occurrences. Du coup, les jugements spécifiques, notamment sur les faits politiques mais aussi culturels, sociaux et économiques, sont beaucoup plus délicats à poser dans de telles circonstances ; cela est d’autant plus exigeant qu’il existe des différences jusqu’à la contradiction entre le choix opérationnel tactique et le but fondamental stratégique»

La parabole de Foch-1918

C’est ce dernier point des “jusqu’aux” contradictions entre tactique et stratégie qui nous importe. Bien entendu, il ne s’agit pas dans notre propos de termes militaires, bien qu’ils viennent du vocabulaire militaire. Ils ont l’avantage de la clarté militaire dispensée dans des situations d’une extrême complexité pour rapidement éclairer l’esprit. On peut emprunter au site Universalis.fr ces observations sur les deux termes, jusqu’à un retour à une situation militaire fameuse, qui fit dire au futur maréchal Foch à propos de sa nomination d’avril 1918 comme généralissime des forces alliées sur le front Ouest : « Depuis que je dirige une coalition, j’ai beaucoup moins d’admiration pour Napoléon [qui eut essentiellement à affronter des coalitions]. » Les difficultés extraordinaires du stratège (Foch) à imposer ses vues aux trois ‘tacticiens’ (Haig, Pershing, Pétain, – pourtant trois commandants-en-chef) est une parabole pour illustrer nos propres difficultés à expliquer l’usage du binôme tactique-stratégie dans notre propos.

Dans l’extrait ci-dessous, notre soulignons en gras une phrase capitale pour notre époque, pour notre propos, pour notre perception, pour notre conception que nous cherchons à exposer ici.

« Les termes ‘tactique’ et ‘stratégie’ posent un délicat problème : initialement venus, depuis les Grecs, du vocabulaire de la guerre, ils ont pénétré celui des mathématiques et de l'économie, pour s'appliquer aujourd’hui aux actions les plus diverses, dès lors qu’elles requièrent de l’organisation et du calcul. Ils se lisent sous la plume des mathématiciens ou des économistes, comme des militaires, sans qu'on puisse toujours saisir ce qu’ils doivent à leurs origines différentes. Leur analyse sémantique s’impose.
» Il convient ensuite d’examiner les rapports originaux qui, dans les sociétés modernes, s’établissent entre une virtuosité tactique, diversifiée et accélérée par le progrès des sciences et des techniques, et une pensée stratégique, souvent dépourvue d’une originalité et d’une richesse égales. Il est bien possible que notre temps se caractérise par un tel déséquilibre entre l’ingéniosité de la pensée tactique et les difficultés éprouvées par la raison lorsqu’elle tente de s’élever à la conception de desseins stratégiques liés à des enjeux, dans certains cas devenus planétaires.
» La différence entre les deux aspects, – stratégie et tactique, – de la conduite de la guerre est mise en relief par la résolution des gouvernements alliés prise lors de la conférence de Beauvais, le 3 avril 1918 :
» “Le général Foch est chargé par les gouvernements britannique, français et américain de coordonner l’action des armées alliées sur le front occidental ; il lui est conféré à cet effet tous les pouvoirs nécessaires en vue d’une réalisation effective. Dans ce but, les gouvernements britannique, français et américain confient au général Foch la direction stratégique des opérations militaires.
» “Les commandants en chef des armées britannique, française et américaine exercent dans sa plénitude la conduite tactique de leur armée.”
» Ce texte, préparé par le général Mordacq et par Georges Clemenceau, indique clairement ce qui distingue et ce qui lie stratégie et tactique... »

L’essence de notre Grande Crise

Nous avons isolé dans cet définition exposée ci-dessus de l’entité ‘tactique & stratégie” le passage où il est question de la « virtuosité tactique, diversifiée et accélérée par le progrès des sciences et des techniques » d’une part, de la « pensée stratégique, souvent dépourvue d’une originalité et d’une richesse égales » d’autre part. Cela conduit à cette remarque capitale caractérisant notre époque et soutenant directement notre propos pour lui permettre de donner tous ses effets :

« Il est bien possible que notre temps se caractérise par un tel déséquilibre entre l’ingéniosité de la pensée tactique et les difficultés éprouvées par la raison lorsqu’elle tente de s’élever à la conception de desseins stratégiques liés à des enjeux, dans certains cas devenus planétaires. »

Nous voulons donc pousser ce constat à l’extrémité de sa logique interne en opposant “tactique” et “stratégie”, à partir de la disparité entre la « virtuosité tactique » et l’impuissance de la raison confrontée à la nécessité de « la conception de desseins stratégiques », et évoluant jusqu’au constat intellectuel et métahistorique suggéré par le phénomène de l’inversion que l’évolution tactique si réussie est finalement délibérément orientée vers la création d’une situation qui bloque et même détruit complètement la stratégie. C’est cette même idée que nous voulons appliquer aux déconstructionnistes par rapport à l’effet induit par leur influence, contraire à ce que nous dit l’apparence.

La thèse est développée à partir de cette scène extraordinaire et fascinante, plusieurs fois présentée sur notre site, de la “confession de Derrida”, ou ce que nous avons nommé « Terreur de Derrida », et dernièrement encore le 10 février 2020 tant nous jugions cette occurrence extraordinaire très éclairante pour notre temps et sa GCES. Nous écrivions ceci à cet égard, directement venu d’un phénomène d’intuition intime de PhG :

« Écoutée et réécoutée, y compris et même plus que jamais aujourd’hui que nous l’avons fait à nouveau, cette intervention à la fois pathétique, étrange et éclairante, donne à l’audition non seulement toute sa puissance tragique, mais un renforcement constant de cette puissance tragique à chaque nouvelle audition. Cette observation constitue pour nous, en fait d’intuition, un argument d’une très grande force pour la réflexion que nous en tirons. Cet homme, Derrida, nous suggère involontairement mais du tréfonds de lui-même des vérités-de-situation absolument fondamentales. »

Derrida d’El-Biar

L’objet final de ce propos est donc de présenter un extrait de la ‘deuxième partie’ du Tome-III (‘première partie’ déjà publiée) de La Grâce de l’Histoire où PhG fait intervenir complètement ce ‘Moment-Derrida’ qui l’a tant frappé. Insistons bien là-dessus : il n’est absolument pas question de discuter, ou contester la philosophie de Derrida, ni celle des déconstructionnistes, mais de prendre en compte seulement l’effet métahistorique de leur philosophie sur notre situation ; il s’agit du passage écrit plus haut : “...il n’existe certainement pas dans l’histoire de la pensée une ‘école de pensée’, ou une ‘école philosophique’ qui ait été  aussi rapidement, aussi directement, aussi distinctement opérationnalisée dans son aspect technique le plus précis (la déconstruction), dans les événements les plus importants où le but proclamé n’est pas moins que d’abattre (de déconstruire) la plus grande puissance du monde, voir la civilisation qui la caractérise”.

L’intuition de PhG est affectivement justifiée par les liens qu’il s’est découverts avec Derrida, qui n’ont rien à voir, ni avec la philosophie, ni avec l’engagement politique, ni avec aucun autre aspect de cette sorte, mais avec le fait que Derrida soit pied-noir comme lui ; exactement d’El-Biar, banlieue de la petite classe moyenne pied-noir des hauteurs d’Alger, – aussi prosaïque que cela, car l’intuition choisit le plus souvent, sinon systématiquement, des voies qui surprennent par leur apparente banalité et contrastent avec l’importance de ses effets.

...Laissons la parole à PhG

« Il y a une certaine originalité de l’intuition témoignant de la même originalité du problème historique et psychologique ici considéré après qu’elle m’y ait mené. Pour moi l’Algérie et sa guerre constituent la circonstance finale d’un fait historique qui n’a aucun rapport avec la logique et la polémique ‘colonialisme-anticolonialisme’ auxquelles on est accoutumés aujourd’hui ; d’où, selon mon jugement, un traitement sinistrement absurde et une occurrence où la connaissance officielle et ‘politiquement correcte’ est une œuvre totale, un simulacre colossal, une sorte d’œuvre A.C. (Art Contemporain), sorte de déconstruction de la vérité-de-situation y afférente. Mais cela est une autre question, à laquelle je m’attacherai certainement ; pour l’heure, cette remarque ne sert qu’à introduire l’essentiel du propos né de cette intuition.

» J’ai ressenti une certaine proximité avec Derrida sans le lire ou en n’aimant pas d’instinct et de préjugé assumé ce qu’il écrivait, parce qu’il alimentait ce courant déconstructionniste, lorsque j’ai appris qu’il était d’Alger. Ainsi faisait-il parti de cette cohorte étrange d’intellectuels de gauche et pieds-noirs, de ceux qui sont de la confrérie d’Albert Camus et de Jules Roy au départ, ces intellectuels de gauche nécessairement anticolonialistes avec violence, et qui, soudain, pour l’Algérie, retienne leur souffle et deviennent circonspect. J’ai ressenti cela avec Mélenchon, que je critique tant par ailleurs et surtout désormais, lorsqu’on lui demanda sa réaction sur la déclaration stupide d’ignorance de Macron-candidat, à Alger en février 2017, sur les “crimes contre l’humanité” de la France en Algérie. Je m’attendais à une explosion anticolonialiste de la Merluche en faveur de cette interprétation, au lieu de quoi nous eûmes droit à des déclarations bien retenues et significatives dans le climat actuel, de cette sorte :

» “Un Français doit peser ses mots quand il parle de l’Algérie”, déclara-t-il notamment, “Nous condamnons tous la colonisation”... “C’est un sujet très douloureux”... “On ne doit pas dire de bêtises, il faut peser ses mots”... Macron “devrait beaucoup réfléchir avant d'évoquer les sujets centraux de l’histoire de France et s’exprimer avec beaucoup de délicatesse” ...“Ma famille est d’Oran et de Staouéli  [petit village près d’Alger, que je connaissais bien dans ma jeunesse] … Il y a un million de personnes qui ont été obligées de partir, qui y ont laissé leurs tombes” …

» J’ai ressenti cela en lisant le livre ‘Un mensonge français’ de Georges-Marc Benamou, juif de Saïda près d’Oran, qui est une charge inouïe de violence mais au meilleur des titres selon moi, contre la façon dont de Gaulle liquida l’Algérie française et traita les pieds-noirs. (Benamou fut un proche de Mitterrand sur le tard.) Évidemment, j’ai ressenti cette même sorte de proximité intellectuelle et affective en lisant la critique adressée par Jacques Derrida à l’auteur, du livre ‘Les Français d’Algérie’ de Pierre Nora, paru en mars 1961. (Dans l’édition revue et augmentée de 2012, on trouve la réaction de Derrida, et aussi celle de Germaine Tillion, autre intellectuelle de gauche, non-pied-noir elle, mais dont les avis sur l’Algérie française valent respectueusement le détour.)

» Puisqu’ici n’est pas le lieu où je parlerais du fond du problème de l’Algérie, ce que fut l’Algérie pour moi, et la fin de l’Algérie française, je ne veux rien dire d’autre, ici, que ceci. La connivence intellectuelle et que je m’aventurerais même à qualifier de ‘transcendante’ de l’Algérie des pieds-noirs, dont je suis, se trouve dans ce fait perçu souvent par intuition affective que l’Algérie n’entre pas dans le schéma colonial habituel, qu’elle représente un cas ‘spécial’, – et d’ailleurs, les passions en tous sens que suscite son souvenir le montrent, en un sens et dans tous les sens. C’est à partir de ce fait à la fois que je juge objectif et qui m’est également très intime et donc extraordinairement subjectif, et que je renvoies à l’intuition générale dont je fais état ici, que je considère mes ‘relations’ avec Derrida hors de l’ordre de l’humain et du temporel. Ainsi ne me suis-je pas résolu à accepter le verdict du ‘Mal-en-lui’ qui me vient trop vite et trop souvent d’une façon instinctive pour certains différends intellectuels, et ai-je bâti l’hypothèse intuitive de la tactique et de la stratégie autour de lui et des souffrances que nous montre la ‘Terreur de Derrida’ rapportée une fois de plus le 10 février 2020.

» (On comprend bien qu’à partir du cas-Derrida, c’est une conception de l’humain que je développe, et de l’humain par rapport au Mal, complètement selon les formules de Plotin qui sont rappelées dans le texte ci-dessous...)

» Effectivement, le “texte ci-dessous” est bien ce passage de la suite de la ‘première partie’ du Tome-III de ‘La Grâce de l’Histoire’ où j’aborde la question de la tactique et de la stratégie à propos de Derrida et des déconstructionnistes. »

dedefensa.org et PhG

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Extrait de La Grâce de l’Histoire, Tome-III

On lira ci-dessous un texte qui fait partie d’un travail en cours sur la suite de la ‘première partie’ du Tome-III de ‘La Grâce’. Le texte a été assez normalement relue, mais pas autant que l’auteur a l’habitude de faire. Il n’est donc pas présenté comme une version définitive de quoi que ce soit qui serait éditée à part, – mais pour ce qu’il est, un texte sur le sujet débattu dans ces ‘Notes sur une contradiction interne’.

« ... Mais avant de poursuivre, il me fait éventer un piège, le mettre à découvert, l’exposer pour que nul ne s’y arrête après avoir évité d’y chuter. Il s’agit d’élargir le champ de vision, à partir de notre ‘affaire Derrida’ comme on l’expose ici. Il ne s’agit certainement pas d’entrer dans des considérations techniques autour des philosophies “déconstructionnistes”, comme elles sont officiellement désignées ; on sait, ceux qui me connaissent en témoigneront, et je l’ai déjà écrit, on sait mon inculture en ce domaine et mon refus de m’y laisser entraîner. M’importent seuls ce champ de vision élargie, ce champ de bataille cosmique que je parcours, où le “déchaînement de la Matière” a prétendu, et l’a fait pendant ce temps, imposer sa loi.

Dans une bataille, il y a la vision tactique et la vision stratégique. C’est à partir de cette différenciation que je veux décrire le piège que j’entends mettre à jour. Ce n’est pas une simple disposition pratique, – mettre à jour un piège pour éviter qu’on y tombât, – mais une disposition de fond ; effectivement, la mise à jour me permettra d’aller au fond, sur certains points essentiels.

Je crois que j’ai trop cédé à mon hostilité au mouvement philosophique déconstructionniste, ce qui est mon propre mouvement tactique, sans justement préciser qu’il ne s’agissait que d’une attitude tactique. Il est vrai que, moi-même, je ne m’en avisai pas assez, cédant simplement à mon hostilité naturelle à la chose, sans pratiquer mon mouvement habituel (au sens militaire) de remise dans le cadre stratégique, ou si l’on veut poursuivre dans le langage philosophique, dans le cadre holistique qui importe. J’ai confondu le caractère tactique identifié par mon jugement que doit épouser mon approche, et mon sentiment fondamental d’hostilité à l’acte ‘déconstructionniste’ en général et selon ma perception.

La vérité est que la philosophie déconstructionniste, dans son temps et à son heure, s’attaque à déstructurer une situation qui fut déjà déstructurée par le “déchaînement de la Matière”, et ensuite restructurée selon les préoccupations du Système, c’est-à-dire selon les instructions du “déchaînement”. Cet événement qui se décrit comme tactique en lui-même, – une attaque déconstructionniste de structures elles-mêmes déstructurantes, – restitue le paysage stratégique dans son entièreté ; au-delà, il nous fait comprendre combien la philosophie déconstructrice identifiée historiquement comme ‘postmoderne’ est  par ailleurs, – ou ‘en même temps’ si l’on veut faire de la postmodernité une instance où est instruit le procès de la modernité, – vertueuse et indirectement, et involontairement s’il le faut, auxiliaire du courant traditionnaliste primordial. Symboliquement et utilisant une image simplifiée qui dit tout, l’on dira que ce leurre qu’est la philosophie déconstructrice utilise l’arme du démon pour détruire l’œuvre du démon ; c’est dire si elle applique à la lettre l’un des principaux enseignements du fameux stratège chinois, de retourner contre l’ennemi sa propre force par le moyen de la manipulation, disons ironiquement ‘diabolique’, du trait mortel de sa propre arbalète.

(Cette ‘stratégie’ devrait être nommée, conformément à son origine et à son but, et selon mes procédures sémantiques qui entendent signifier la hauteur et la beauté de la situation et de ses processus, – elle devrait être nommée la ’Stratégie-Haute’ et non pas ‘une’ Stratégie Haute comme parmi d’autres, car il n’y en a qu’une, et cela comme si son identité et sa transcendance étaient une évidence et, comme telles, cette identité et cette transcendance ne pouvant être qu’uniques. On comprend que, dans ce cas, la Stratégie-Haute est la destruction de l’agent maléfique, c’est-à-dire le Système enfanté par le “déchaînement de la Matière”.)

Ainsi suis-je conduit à penser que l’on peut s’expliquer de cette façon le malaise profond de Derrida, et sa ‘confession’ d’un peu moins de quatre minutes, qui nous paraît si sincère et décisive. Il apparaît alors évident qu’il existe pour Derrida, dans le champ d’un inconscient pas très éloigné de la conscience, un affreux dilemme ou plutôt une souffrance indicible car il ne lui est pas laissé de choix. Il se trouve contraint de faire un travail essentiel (la déconstruction), dont il juge en toute sincérité qu’il est destructeur, sinon maléfique, et avec toutes les raisons du monde.

Sauf peut-être par la grâce retenue de quelque Intuition Haute comme celle qui me touche parfois, mais si difficile à déchiffrer et qui, de toutes les façons, même si elle vous fait comprendre les choses n’apaise pas le vif de la psychologie, Derrida ignore d’une façon structurée et apaisante qu’il est forcé à cette besogne parce que, dans le champ décisivement plus large et plus haute des affaires stratégiques où s’inscrit la tactique délétère pour lui qui dirige son comportement, les effets de cet acte porte la destruction au cœur des structures installées par un Système dont il importe d’œuvrer à la destruction. Il déconstruit les œuvres du démon, et de ce point de vue qui importe plus que tout il fait un travail admirable ; mais il ignore au plus profond de son être la valeur de ce travail, et n’en garde que l’apparence qui lui pèse comme un affreux remord, une tâche indélébile. Imagine-t-on pire souffrance pour l’esprit ?

En un sens qui recouvre tout le reste, Derrida est obligé de ‘côtoyer le Mal’, un peu à la manière que décrit Plotin, comme un vulcanologue audacieux approche la lave bouillonnante au fond de l’entonnoir prêt à exploser ; et Plotin disant ceci sur l’être par rapport au Mal, “devenant mauvais mais n’étant pas mauvais en soi”, et sur la constitution du Mal, complètement défini par la notion de déconstruction de la stabilité, des limites, de la mesure, des formes, de l’essence (Traité 51 des Enneades) :

 « Car on pourrait dès lors arriver à une notion du mal comme ce qui est non-mesure par rapport à la mesure, sans limite par rapport à la limite, absence de forme par rapport à ce qui produit la forme et déficience permanente par rapport à ce qui est suffisant en soi, toujours indéterminé, stable en aucun façon, affecté de toutes manières, insatiable, indigence totale. Et ces choses ne sont pas des accidents qui lui adviennent, mais elles constituent son essence en quelque sorte, et quelle que soit la partie de lui que tu pourrais voir, il est toutes ces choses. Mais les autres, ceux qui participeraient de lui et s’y assimileraient, deviennent mauvais, n’étant pas mauvais en soi. »

Je rappelle cela pour faire bonne mesure avec Derrida, avec lequel je sens une certaine proximité bien que sa pensée soit très différente, peut-être sans parenté avec la mienne, – mais qu’est-ce que la pensée enfin ? – sans doute cette proximité est-elle le fruit du souvenir de la commune ontologie de nos âmes poétiques, lorsqu’il jouait au football à El-Biar, sur les hauteurs d’Alger. Je ne tiens pas à ce que la mise à nu, l’exposition de la terrible situation où il fut mis aggrave encore le sentiment aussi terrible de la proximité du Mal qu’il connut, comme il nous le suggère dans sa ‘Confession’.

Je ne peux que lui dire ceci : des “terribles situations”, ce sont notre lot, impossible d’y échapper. Moi-même, à force de vivre en solitude avec les maux qu’affronte mon âme poétique et les contraintes que m’impose l’intuition, ma vie en solitude se justifie par cette lutte contre l’acédie qui est notre lot. Je ne compare rien de moi-même qui soit avec le sort et le destin de Derrida, mais je sais bien que nous sommes confrontés à des épreuves semblables. Je veux dire par là que nous sommes tous les serviteurs d’une tactique qui représente les bouleversements de l’actualité devenue matière noble en devenant directement métaphysique de l’histoire, débarrassée de tous les scorries des querelles des bureaucrates de l’histoire autour de la nition d’historicisme ; et ces “bouleversements de l’actualité devenue matière noble en devenant directement métaphysique de l’histoire” qui font s’interroger le philosophe : « ... la tâche que je m’assigne, ce n’est plus la grande tâche métaphysique de répondre à la question “Qu’est-ce que ?” mais de répondre à la question “Qu’est-ce qu’il se passe ?”... » (Finkielkraut).

Nous sommes devenus des tacticiens du destin du monde, tentant de reconstituer par des chemins de traverse et des spectacles incompréhensibles, des parties d’un puzzle cosmique comme une stratégie au dessin énigmatique, la Stratégie-Haute dirais-je comme signalée plus haut, qui préside à notre sort commun et dont nous ne savons rien du dessein final. Ce dernier point, je l’espère, ne peut vous étonner...

Pour ceux qui poursuivent cette hypothèse, je dois fixer ma position en ayant cet arrangement avec Derrida à l’esprit, mais après tout sans n’en rien dire de décisif, et d’ailleurs fort peu assuré de ce que je décris ici, sinon par estime d’humanité et grande hostilité pour tout ce qui ressemble à de l’antagonisme. Si la plume reste ferme, sachez toujours que le tremblement du doute peut la faire tressaillir à chaque instant... Ainsi faut-il prendre et considérer le chemin où je m’engage de la dénonciation des déconstructeurs, chemin tactique pour mon compte, où je ne sais rien de sa correspondance avec la Stratégie-Haute. Qu’on ne me voit rien d’une méchante tentative dans tout cela, “Qu’on ne me juge pas sur ma seule misère” implore l’âme du poète... Mon aventure individuelle et fortement personnalisée fait irrésistiblement partie du lot qui nous est commun ; elle est aussi à nous et à vous tous, elle est également vôtre, Jacques Derrida d’El-Biar. »

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