Sarko et le vent du Mistral

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Sarko et le vent du Mistral

30 novembre 2009 — Il y a, dans Le Monde du 26 novembre 2009 une pièce assez prudente d’inspiration sarkozo-koutchérienne, illustrant à la fois l’impatience et la réticence françaises à établir des liens privilégiés avec la Russie.

Le tableau de la Russie esquissé dans cet article est à la fois conforme aux nécessités du temps et aux nécessités des salons parisiens, tendance-Glucksmann/talk-show. Nous baptisons cette deuxième tendance, pour l’occasion et pour la facilité du langage “le parti des salonards” plutôt que “le parti des philosophes” parce que BHL n’est pas Voltaire, ni Glucksmann Diderot. Il faut tout de même raison garder et comprendre combien nos temps, et ceux qui les inspirent, sont d’un volume, d’une agitation, et d'une assurance, et d'une vertu bien plus considérables qu’in illo tempore, du temps de Voltaire-Diderot.

• Les nécessités du temps? Résumons: rien de sérieux ne peut se faire sur le continent, surtout pas les bavardages entre les 27 dont on connaît le sérieux du désordre, hors de relations avec la Russie. Mais ces relations sont phagocytées, sur le plan économique, par l’Allemagne («[C’]est l’Allemagne, championne hors catégorie en Europe des liens avec la Russie, qui mène la danse»). Reste le volet politico-militaire, qui passerait par une poussée française, en coopération étroite avec les Russes, en faveur d’une nouvelle architecture de sécurité en Europe dont les Russes parlent beaucoup depuis 2008 (“initiative Medvedev”). La chose pourrait se concrétiser en 2010 lors du sommet de l’OSCE. Dans ce cadre, nous dit la journaliste Natalie Nougayrède, le cas du Mistral a son importance, de l’ordre du politique et de la politique la plus délicate. On s’en doute depuis un certain temps, mais il est notable que la “presse officielle”, passant outre au moins un instant aux consignes du parti des salonards à-la-Glucksmann, s’exprime là-dessus: «L'éventuelle vente d'un navire militaire français Mistral à la Russie, première acquisition du genre par Moscou auprès d'un pays de l'OTAN, pourrait se profiler comme le signal politique de ce rapprochement politico-militaire.»

• La révérence au parti des salonards, correspondant par ailleurs à une viscérale tradition anti-russe du Quai d’Orsay fondée sur une historiographie réduite à la vulgate des “nouveaux philosophes”, se retrouve dans divers paragraphes, par des allusions sur la pointe de la plume, en passant, bien dans le style de l’organe cité. («[La Russie] demeure pour autant un interlocuteur difficile, arc-bouté sur une politique de sphère d'influence. […] Mais l'opportunité d'un tel symbole [la vente du Mistral], au moment où la Russie est loin d'avoir renoncé à montrer du muscle militaire, comme l'ont illustré les manœuvres militaires de grande ampleur qu'elle a menées face à la Pologne en septembre (comportant notamment un volet de débarquement naval), semble encore discutée à Paris. […] Il est même question, se réjouit-on côté russe, que des unités militaires russes défilent le 14 juillet 2010 sur les Champs-Elysées. Une potentielle source de polémique, au terme d'une décennie marquée par la dévastation de la Tchétchénie.») (Effectivement, des soldats russes sur les Champs Elysées le 14 juillet 2010, pour la grande Année de la France et de la Russie, cela nous vaudrait du sport dans les salons.)

• D’où cette péroraison camouflée à l’intérieur du texte, qui semblerait venir d’un pays (la France) marqué par un remarquable équilibre intérieur, une humeur égale et heureuse, une certitude de détenir la clef de la formule politique du bonheur universel via l’exaltante perspective du “projet européen”, et par conséquent avec des vertus “pédagogiques” hors du commun. «La France veut nouer un lien étroit en pensant, comme le président Sarkozy semble en être convaincu, que face à un pays perclus de problèmes intérieurs, la multiplication des coopérations concrètes ne pourra avoir que des vertus pédagogiques. Il s'agit d'arrimer la Russie à un ordre continental de stabilité, à défaut de lui faire partager les valeurs démocratiques européennes.»

• Le 27 novembre 2009, lors de la conférence de presse Fillon-Poutine clôturant leur séminaire commun, le Premier ministre français a largement et très fortement confirmé la connexion Mistral-conférence OSCE dont nous parlions le 23 novembre 2009, en repoussant les références à la Géorgie qui encombrent les questions du parti des salonards et de ses relais. Question de Christian Chesnot (RFI): «Monsieur le Premier ministre, la France a signé un projet d’accord. La vente d'un navire de type Mistral à la Russie. La Géorgie est extrêmement inquiète de ce développement, elle craint que ce navire ne soit utilisé contre elle. Monsieur Fillon, est-ce que vous avez reçu des garanties ou des assurances russes, que ce ne sera pas le cas?»… La réponse de Fillon sur ce point:

«S'agissant de la vente d'un bâtiment de type Mistral, c'est-à-dire d'un navire logistique à la Russie, je vous confirme que nous examinons actuellement une demande officielle du Gouvernement russe visant l'achat d'un de ces types de bâtiment. Je veux dire que nous avons engagé avec la Russie une coopération complète. On ne peut pas à la fois dire que l'on veut un espace économique et humain entre la Russie et l'Union européenne, on ne peut pas dire que l'on veut une négociation sur la sécurité en Europe, que nous avons décidée ensemble d'engager, notamment dans le cadre de l'OSCE, et en même temps, avoir des réflexes qui n'ont plus rien à voir avec la réalité de la situation. Donc, en respectant parfaitement la Géorgie, dont je voudrais rappeler d'ailleurs que la France et le président de la République française ont joué un rôle particulier dans la résolution de cette crise, la France est ouverte à cette coopération avec la Russie, y compris dans le domaine de la défense.»

• …Là-dessus, il serait erroné de croire que la Russie n’attend qu’un signe des Français pour se précipiter sur la chose (le Mistral, notamment). La visite de Poutine à Paris a montré qu’on pouvait continuer à causer (dito, à négocier), mais que ce ne serait certainement pas à n’importe quel prix du côté russe. Le point n’est certainement pas accessoire, on lui trouve même un aspect essentiel qui tient une bonne place dans notre raisonnement ci-dessous.

…Il s’agit d’une belle salade russe à la sauce parisienne, avec le poids important du parti des salonards qui tient un rôle central dans les conceptions stratégiques et politiques de la France. (Ainsi en est-on là.). On notera tout de même, à partir de cet article du Monde qui sent sa “position officieuse” à plein nez, du moins dans certains éléments, les éléments fondamentaux suivants, confirmant ce que nos lecteurs ont pu lire encore récemment (voir notre Bloc-Notes du 23 novembre 2009):

• Il y a un lien à faire entre une architecture de sécurité nouvelle en Europe et la vente du Mistral.

• La France (Sarko) est intéressée par la chose, notamment pour 2010, l’année “de la France et de la Russie”, propice aux initiatives spectaculaires. Rien ne sied mieux à Sarko que les “coups” extérieurs qui influencent indirectement les sondages et lui font penser qu’il a la stature d’un Président…

• “Faire quelque chose” avec la Russie, c’est, pour la France, un moyen de s’affirmer en Europe contre son fameux partenaire-adversaire allemand. Et cela ne peut se faire que là où la France domine l’Allemagne, dans le politico-militaire.

Voilà les données du problème, essentiellement pour la France. L’affaire du Mistral est intéressante pour elle-même, mais aussi pour ce qu’elle nous montre, au travers des positions des uns et des autres, et de leurs variations, combien le jeu évolue. Il est vrai que 2010 approche, que c’est l’année de l’opportunité par excellence (réunion de l’OSCE, l’“année de la Russie et de la France”). Quel meilleur démarrage pour la campagne présidentielle de 2012 qu’un grand succès diplomatique européen pour notre-Président dans le domaine sacrée de la sécurité, c’est-à-dire nécessairement avec les Russes et avec la “pédagogie” si propre à l’intelligence française, circa-Sarko?

Les caprices du Mistral

Revenons à notre Mistral. Ce sont les Russes qui lancent l’affaire. (Pour mémoire, c’est la Lettre d’Information Russian Intelligence qui diffuse les premières indications le 5 novembre 2008, montrant que l’idée des Russes est essentiellement technique et militaire, et qu’elle est apparue au début de l’automne 2008, suite au constat des insuffisances navales constatées lors de la crise de Géorgie.) Les Français sont notablement discrets sur l’affaire, alors que les Russes développent un courant discret d’allusions, d’observations jusqu’à des prises de position plus formelles à la fin de l’été 2009. Les Français ne se découvrent franchement, d’une façon publique, qu’au début octobre, par des déclarations publiques (Morin et Kouchner, ce dernier représentants le parti des salonards).

C’est sans doute à l’été 2009 que les Français ont commencé à réaliser que l’affaire du Mistral pouvait fort bien s’inscrire dans les projets d’un “coup” diplomatique que l’Elysée voudrait bien mener à bien. Et les Russes? Il nous semblerait bien imprudent de ne pas songer qu’ils n’ont pas réalisé l’envergure politique et stratégique du projet, et il y a une telle ostentation (jusqu’à la venue de Poutine à Paris à la fin de la semaine dernière) à laisser l’affaire aux seuls militaires par logique contradictoire bien dans la manière des Russes, qu’il faudrait effectivement y songer. Bien, employons la formule scientifique : “tout se passe comme si” les Russes se doutaient bien de la destinée de cette affaire mais qu’ils ont laissé venir. Après tout, ce sont les Français qui ont soulevé cette dimension politique, eux pourtant si discrets (déclaration Kouchner du 1er octobre sur la nécessité d’un “accord politique” pour ce marché, puis l’article du Monde élargissant le propos). Tout cela n’est pas sans importance parce que, lorsqu’on passe de la dimension militaire, même stratégique, à la dimension politique, les rôles se renversent… Les Russes, demandeurs dans le premier cas, laissent ce rôle aux Français dans le second, si les hypothèses sur les intentions de Sarko sont justes… Car enfin, comment lancer un grand “coup” (pour la France mais passant par la Russie) sur la sécurité européenne en 2010 qui rehausserait la stature du Président, si on commence par un échec sur la vente du Mistral, devenu projet stratégique structurant de la coopération franco-russe?

Sur cette affaire du Mistral, Sarko & Cie sont mal à l’aise car il y a l’ombre gigantesque du parti des salonards, avec le relais embarrassé de «mon ami de toujours» (dixit Glucksmann à propos de Kouchner). Le parti des salonards a ses exigences, et c’est bien celle-ci d’abord s’il n’arrive pas à bloquer la vente: si l’on vend le Mistral aux Russes, il faut que ce soit avec une clause de non-emploi (contre la Géorgie, mais aussi les trois pays baltes, sans doute aussi la Pologne – pourquoi pas aussi la Tchéquie et la Hongrie, vue la vulnérabilité de leurs marines cantonnées au Danube et à ses affluents). Le parti des salonards ne doute de rien et c’est ce qui fait son charme. On a un avant-goût de la sensibilité explosive de la chose avec la réponse glacée de Poutine à un journaliste lui demandant si la Russie s’engagerait à ne pas utiliser le Mistral contre la Géorgie – réponse en deux mots, qui devraient sonner juste à des oreilles françaises: “souveraineté nationale”.

Sarko va devoir jouer serré, tandis que les Russes jouent à leur main. Sarko a sur ses épaules l’amicale pression du parti des salonards, à l’estime duquel il tient comme à la prunelle des beaux yeux de Carla Bruni-Sarkozy, mais peut-être un peu moins qu’à l’ivresse de se sentir, ou de se croire, comme partie prenante d’une entreprise paneuropéenne importante, à laquelle ni les cafards de la Commission européenne ni les planificateurs hermétiques de l’OTAN n’auront de part initiale prépondérante. Lorsque la vanité de Sarko est en jeu, son énergie est décuplée et peut être redoutable, et elle écarte même son complexe de respectabilité moderniste, progressiste et “bling-bling”; il lui arrive même de devenir habile, et même malin (plutôt qu’intelligent et subtil), pour écarter les obstacles semés par les jérémiades des salonards. Ce sont les périodes où Kouchner avale son lot de couleuvres et répond un peu énervé, et fort discourtoisement, aux journalistes qui ne font pas partie du “Parti”, ou parti des salonards (comme on le vit faire un jour à la RTBF belge, où on lui faisait procès de dévier de la ligne humanitaire du “Parti”, où il se montra odieux, vernis de bienfaisance et de bienséance bien vite écaillé).

Les Russes connaissent les ambitions de Sarko. Ils ne sont pas contre, bien évidemment, ils y trouvent même largement leur compte pour faire avancer leur projet de réorganisation de la sécurité en Europe. Mais ils haïssent à peu près autant le parti des salonards que Sascha Saakachvili, et il ne leur déplairait pas que Sarko se trouve dans une situation telle qu’il prenne sur lui de moucher ce parti à propos du Mistral, comme a commencé à faire discrètement mais fermement Fillon. En passant, on pourrait également voir quelques passes d’armes intéressantes avec les pays baltes qui voudraient bien, sinon exigent, que le Mistral, s’il est vendu aux Russes, le soient sans “technologies avancées”. Le parti des salonards étendu aux provinces de l’Est risque de tomber sur un os, car, dans ce cas également, il leur sera répondu sèchement par la référence sacrée de “souveraineté nationale”. Le terrain des armements, surtout lorsqu’il s’étend à des projets politiques structurants, devient glissant pour l’argument humanitaire.

Tout cela est bel et bon parce que tout cela risque de hausser le débat bien au-dessus de la quincaillerie, au niveau de l’organisation européenne, de la sécurité européenne, de la question d’une reprise d’une partie de son autonomie de sécurité par l’Europe. Contre cela, il y a, avec le parti des salonards, l’argument “nucléaire” des Américains: il ne faut surtout pas qu’ils partent d’Europe, dégoûtés par la trahison des marchands de canon, activité qui leur est si étrangère. (Ce qui apparaît dans un paragraphe énigmatique de l’article du Monde : «La France a formulé des conditions [pour une nouvelle organisation de la sécurité européenne]: préservation des structures déjà existantes, comme l'OTAN, maintien du rôle américain en Europe, défense des valeurs démocratiques.» Est-on bien sûr de ces exigences?) Pourquoi les Américains devraient-ils rester en Europe? Pour sauver la Géorgie comme ils l’on fait en août 2008? Pour assurer la sécurité de la Pologne comme ils se proposent de le faire? L’argument “nucléaire” de la nécessité impérative de la “présence” des USA en Europe (beaucoup de droits, bien peu d’obligations et de devoirs) risque d’encore plus hausser le niveau des discussions, pour aboutir à explorer des domaines restés tabous par crainte d’en déflorer l’aspect d’extravagance incongruité. Tout cela pour un malheureux porte-hélicoptères sur lequel et à propos duquel on ne cesse de mettre l’accent et de sonner l’alarme…

La vertu de la “quincaillerie”, aujourd’hui, c’est qu’il s’agit de bien plus que de la quincaillerie puisqu’en elle-même elle n’a plus qu’un usage limitée, réservée aux prospectives d’ici à 10-15 ans – et d’ici là, tant de crises auront passé sous les ponts… Et la vertu de notre Président, c’est qu’il s’agit d’un homme de principes qui ont la fermeté des talk-shows, comme ceux qui le lient au parti des salonards, qui sont à tempérament et selon l’air du temps, qui s’effacent devant les grandes espérances du moment qui passe. S’il s’agit de remettre Angela à sa place et de paraître refaire le coup de Tilsit en rêvant à Alexandre et à Napoléon (dans l’hypothèse risquée où Sarko connaît le détail de la chose – la rencontre de Tilsit de 1807), le parti des salonards aura bien de l’ouvrage pour espérer l’influencer en sens contraire.

 

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