Les sous-marins attaquent toujours par surprise

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Les sous-marins attaquent toujours par surprise

• Ce que nous ne savions pas, c’est que les sous-marins étaient capables de faire des vagues... • C’est le cas avec l’affaire des sous-marins type-AUKUS, destinés à torpiller et à couler impitoyablement les sous-marins français que l’Australie avait commandé en 2016. • Car il s’avère que la furia francese paraît autre chose qu’un simple simulacre d’occasion : « J’ai vécu la rupture en 2003 sur l’Irak. C’est aussi grave et peut-être pire », dit l’ancien (en 2003, certes) ambassadeur du Royaume-Uni à Paris. • On a vraiment, vraiment bien du mal à croire que la France pourrait aller à l’extrême qui offrirait la possibilité d’une rupture avec un terrible scandale au sein de l’OTAN, menaçant la vertu de cette vénérable vieille fille. • Pourtant, il semblerait qu’il faille y penser, même sans trop y croire, selon nous parce que Macron a besoin d’un peu de posture aguichante par sa force souveraine à l’heure des échéances présidentielles. • Ce théâtre d’ombres, même s’il n’est que simulacre, n’est pas désagréable à voir et l’on se prend à rêver à la fermeté des grands ancêtres.

20 septembre 2021 – D’abord, il faut que l’on vous dise notre surprise qui tient en cette question : pourquoi l’affaire des sous-marins AUKUS australiens maintient-t-elle une telle tempête ? En effet, bien que datant de presque une semaine, un point remarquable est que la colère française ne s’apaise pas, et même au contraire avec l’annonce hier de l’annulation de la réunion régulière des ministres français et britannique de la défense (“des Armées” pour la France)... C’est une gifle pour le premier ministre britannique qui, la semaine dernière aux Communes, répondant à un travailliste qui lui disait qu’il risquait avec cette affaire de mettre en danger les relations militaires UK-France, jetait avec l’assurance des magiciens de boulevard que ces relations « sont extrêmement fortes et se poursuivront sans à-coup ».

Tous les Britanniques, à Londres, ne partagent pas la bonhommie expéditive de Johnson. Certains sont même très inquiets, comme nous le dit l’ancien ambassadeur du Royaume-Unis à Paris, en poste lors de la grandiose crise d’autonomie souveraine des Français au début de 2003, à propos de l’attaque de l’Irak de l’inepte administration GW Bush (Chirac président brusquement gaulliste pour la séquence, Villepin aux affaires étrangères avec son fantastique discours à l’ONU de février 2003) :

« L’ancien ambassadeur du Royaume-Uni en France Lord Peter Ricketts a donné plusieurs commentaires concernant les réponses de la France à l'annulation par l’Australie de l’accord de quelque 50 milliards d’euros sur les sous-marins français.

» “Ne sous-estimez pas la réaction de Paris. Ce n’est pas seulement de la colère, mais un véritable sentiment de trahison du fait que le Royaume-Uni ainsi que les États-Unis et l’Australie aient négocié dans leur dos pendant six mois. J’ai vécu la rupture en 2003 sur l’Irak. C’est aussi grave et peut-être pire. Et nous avons encore besoin de coopération avec la France (migrants...)”, a écrit le 17 septembre sur son compte Twitter Lord Ricketts. »

Par ailleurs, on voit que cette affaire qui est devenue désormais une crise pénètre la politique intérieure française, et électorale pour le coup avec les présidentielles de 2022. On en a une indication avec l’émission dite “Le Grand Jury RTL-Le Figaro”. Voyez les agitations à ce propos du candidat déclaré et éventuel adversaire de Macron, Xavier Bertrand, pleines d’une sagesse mesurée certes, mais aussitôt renforcée, voire furieusement animée d’un haussement martial du menton, – du type, “on réunit l’OTAN en session extraordinaire, au galop, et ça va chauffer !”

« ... Le candidat à l'élection présidentielle Xavier Bertrand a demandé à Emmanuel Macron de “s'expliquer” au sujet de cette crise, plaidant pour l'organisation d'un “sommet extraordinaire” de l'Otan, dimanche au Grand Jury LCI-RTL-Le Figaro. 

» “Les Américains sont nos alliés et quand on parle d’alliés, même quand il s’agit d’une trahison, on se garde des mouvements d’humeur et on garde la tête froide”, a jugé le prétendant à l'investiture de la droite. “Mais entre alliés, on se comporte avec respect et la France n’a certainement pas vocation à être traitée comme le valet des Américains.” »

Que fait le président Macron ? Oh, il va sans doute parler après avoir écouté, pris la température des milieux politique-zombie de la capitale, et peut-être bien conclu qu’il est temps de rouler des mécaniques. Macron ne résiste jamais à une occasion de parler, souvent interminablement, comme un somnifère subreptice pour ses auditeurs...

Nous nous en tenons à cet égard, à nos observations hypothétiques faites d’une façon accessoire dans un texte mis en ligne hier à propos d’une autre perspective, mais reprises ici parce qu’elles méritent dans ce cas d’occuper le  devant de la scène, d’être mieux mises en valeur, de réclamer plus de sens pour engager une autre réflexion ; et l’on y observe qu’il se pourrait tout de même bien que la résolution présidentielle d’en faire une grande affaire de communication semble être prise :

« Mais commençons par le “raisonnable”, qui n’est en fait pas une production de la raison dont on sait qu’elle est subvertie mais bien, à notre sens, un effet d’un climat, d’une tension interne au pays (la France) et, fort probablement, – nous tenons ferme à cette hypothèse, – une occasion pour son président qui voit avec une certaine appréhension approcher le terme de son mandat, une occasion d’affirmer une posture d’extrême fermeté qui pourrait flatter la nostalgie gaullienne de son électorat. En bref, la France ne décolère pas et parle de mesures radicales contre son “grand allié” américaniste qui ne l’est plus du tout pour l’instant, – et ce n’est pas de la “Grande Politique” décidée par une volonté ferme mais bien, pour nous, de la psychologie à l’intérieur d’objurgations très fermes de la communication et de ses communicants. (Mais l’on sait bien qu’il y a un formidable effet-Janus dans la communication.)

» Par conséquent, l’on découvre que la fureur française à propos des sous-marins AUKUS semble se faire de plus en plus forte, et qu’elle paraît de moins en moins feinte, comme si la posture de communication du départ semblait se colorer modestement d’une conviction que l’affaire ne peut en rester là, qu’elle est grave et que cela doit être marqué du sceau de la résolution présidentielle. [...]

» ... Le personnage [Macron] est assez immergé dans les contines de ses communicants pour croire qu’une telle posture, poursuivie le plus loin possible, serait un excellent atout électoral ; ce qui, en soi et sans affirmer plus, pourrait nous conduire à des incidents regrettables sinon fatals, parce que “D.C.-l’hyperfolle” ne plaisante pas avec l’alignement dans les rangs ; et là se trouve le suspens, si Macron décide de tirer un bon coup sur la corde pour paraître un peu plus napoléonien-gaulliste, et si les wokenistes-américanistes de l’entourage de Biden prennent la mouche, et que l’on monte aux extrêmes, et que l’on se trouve dans une situation inextricable de fâcheries et de bouderies... »

De tout cela, on peut effectivement avancer la question hypothétique et ses sous-questions : et si cela était sérieux ? Et si cela tournait vraiment très mal ? Si l’on prenait complètement au sérieux, au premier degré, complètement hors-contexte et débarrassé de tous les amortisseurs dialectiques requis un membre de phrase du type « L’avenir de l’OTAN sera affecté... » (Le Drian) ?

Il existe objectivement quelques éléments qui jouent un rôle réel pour contribuer activement à faire gonfler, mousser, ballonner, floculer, pétiller, bouillonner cette affaire, avec possibilité que les “petits hommes” en place qui ne savent ni ne voient rien hors les notes de leurs communicants se trouvent dépassés, emportés, et l’affaire crisique dérivant vers la vraie crise... Ces quelques éléments :

• La France est en campagne présidentielle, comme on l’a vu plus haut, et Macron-le-petit se doit de rouler des mécaniques ;

• Les USA sont dans une crise intérieure absolument gigantesque et ne prennent guère d’attention, ni aux événements extérieurs, et encore moins aux “alliés” ; en fait de réactions, ils se laissent aller à leurs mensonges flagorneurs et à leur indifférence brutale pour les autres ;

• Le Pentagone est dans une crise également, à la fois opérationnelle (Afghanistan), à la fois “idéologique” et statutaires (wokenisme), et il n’a pas besoin d’une nouvelle occurrence accroissant son image d’affaiblissement ; et la partie “industrie” du complexe militaro-industriel, qui réserve ses bonnes places friquées aux généraux partant à la retraite, est là pour tenir bon face aux insignifiants “frenchies” dont elle a toujours eu une trouille bleue à cause des remarquables performances technologiques qui la dépassent souvent qualitativement de ces même “ insignifiants ‘frenchies’” ;

• Il n’y a pas de chef au plus haut niveau à “D.C ;-l’hyperfolle”, Biden étant suffisamment occupé à manger ses cornets de crème glacée ; dans ce cas, on n’est pas enclins à modifier une position, surtout dans le sens du compromis ;

• Enfin, il n’y a pas seulement une vente d’armement mais aussi une sorte de “traité d’alliance” AUKUS, ce qui institutionnalise le cas comme une pierre importante dans le village Potemkine destiné à dissimuler l’effondrement de la puissance de l’américanisme. Il ne s’agit pas seulement de business (sans rire) mais également de l’“exceptionnalisme” américaniste.

Où la faiblesse contraint à la force

Comment en est-on arrivé là ? Question qui vaut pour les Français, pas pour les USA dont le comportement dans cette affaire est complètement conforme aux habitudes, on dirait même à la tradition américaniste dans ce domaine des ventes d’armement (comme dans tant d’autres/tous les autres) : pression, corruption, trahison... Comment en est-on arrivé là pour une affaire d’armement certes extrêmement importante, mais qui a des précédents, d’une importance financière et stratégique équivalente, avec les mêmes pièges, les mêmes agressions, les mêmes trahisons des amis américanistes, ces démocrates défenseurs de la liberté que nous aimons tant et tant... Et tout cela ne faisant pas le quart du dixième du brouhaha qui nous agite actuellement.

Les Français présentent effectivement un cas tout à fait particulier. Depuis Mitterrand, depuis Chirac par instant (2003 à l’ONU), depuis Sarkozy en complet simulacre, la France a abdiqué complètement sa politique d’indépendance nationale. De même, elle a sacrifié pour l’essentiel sa puissance technologique de l’armement qui constituait dans les années 1960-1990 un phénomène absolument exceptionnel. Dans ce dernier cas, il y a bien entendu “des restes” de cette puissance d’antan. Cela vaut d’autant plus que la grande matrice référentielle qu’est la bureaucratie de défense US, – « [Notre] adversaire est plus proche de nous. C’est la bureaucratie du Pentagone. », disait Rumsfeld le 10 septembre 2001, – n’a cessé de s’effondrer dans la monstruosité technologique auto-paralysante, JSF en tête, et dans un gouffre financier qui a des allures évidentes de trou noir parfaitement identifié, sans fond, tournant comme une lessiveuse lançant les $milliards par centaines dans le paysage corrompu et extraordinairement irresponsable.

(Voir note [*] sur Russie et Chine à part.)

Sur le plan de la vente d’armement et de la politique qui l’accompagne, on a vu cet effacement dans les compétences des directions gouvernementales françaises. Il n’échappe à personne qu’aujourd’hui l’affaire des sous-marins est directement traitée par le ministère des affaires étrangères, quasiment dans tous ses aspects. Il n’y a plus un (une) ministre de la défense, tout juste un (une) ministre des Armées qui se tait d’une façon générale. Prendre cette situation comme normale, c’est oublier le rôle des ministres de la défense qui traitèrent les grandes affaires d’armement dans leurs contextes politiques, d’un Chaban-Delmas traitant personnellement avec les Allemands à propos du nucléaire en 1957 avant d’être rabroué par de Gaulle à partir de 1958, le rôle des Messmer et des Debré, des Hernu, Quilès, Chevènement, Joxe, Léotard, Millon, jusqu’à la première femme-ministre, l’exceptionnelle ‘MAM’ ou Michelle Alliot-Marie, qui réussit l’exploit à la Wehrkunde de Munich de février 2003, de se payer la peau du tout-puissant Rumsfeld sur la question hautement politique de la position de la France vis-à-vis de l’Irak. Verrait-on aujourd’hui une Parly-parler de la sorte à n’importe quel sous-fifre ministre d’un de nos très nombreux “grands alliés” ?

Parallèlement à cette évolution des ministres de la défense, il y a celle des ministres des affaires étrangères. On peine et on a honte à égrener les noms de ceux du XXIème siècle une fois passé Villepin, et d’évoquer “le fauteuil de Vergennes” tout autant. Cette médiocrité, à laquelle Juppé (ministre en 2011) n’échappe pas une seconde, qu’au contraire il alimente largement, est aussi et principalement dû à la transmutation de la politique étrangère en politique de l’affectivisme, ou des droits-de-l’homme, etc., et le ministre des affaires étrangères devenu ministre des affaires de l’affectivisme alors que le ministre de la défense n’avait plus aucun rôle sérieux.

Le personnage du Quai d’Orsay, – femme, homme ou transgenre, qu’importe, – est devenu directement le “petit-commissionnaire” de l’Élysée, puisque l’affectivisme est également la politique des néo-présidents de la modernité-tardive, tout entiers formatés à la communication évoluant jusqu’au wokenisme s’il le faut. En ce sens, la disparition du ministère de la défense au profit du ministère des affaires de l’affectivisme est complètement logique et inévitable. Cela expose, non seulement l’effondrement dans l’affectivisme de la politique souveraine et indépendante de la France, mais aussi l’évolution de toutes les politiques étrangères dans ce sens.

Et puis survient un obstacle : les sous-marins, c’est “du dur” éventuellement nucléaire, et ça lance des torpilles et des missiles, notamment de croisière, qui n’ont pas des têtes armées en kilos d’affectivisme. (Il y a eu un autre obstacle, précédemment, d’une “dureté” apparemment égale : les porte-hélicoptères Mistral’ pour la Russie ; mais la Russie, hein, on l’expédie finalement avec quelques vaguelettes sans importance entre alliés puisqu’on fait dans l’affectivisme à 100% et qu’on finit par s’aligner doigt sur la couture d’un pantalon sur les USA : très différents indeed des sous-marins qui font une grosse vague type-tsunami avec les USA, qui sont ceux avec lesquels on se querelle.)

L’on se trouve alors avec le ministre des affaires de l’affectivisme redevenant ministre des affaires étrangères, avec un sujet qui couvre des armements, mais aussi, à cause de la tactique des Anglo-Saxons de rehausser la chose d’un accord AUKUS, une question diplomatique de première importance. Et plus que jamais, le ministre Le Drian est en ligne directe avec Macron, tandis que, de l’autre côté, on est en direct  avec les chefs des gouvernement et la Maison-Blanche (mot plus significatif que Biden dans l’état où il est), c’est-à-dire partout au plus haut niveau. Du coup, l’affaire prend les dimensions des acteurs en jeu, c’est-à-dire de tous les pays impliqués dans ce qu’ils ont de plus évident et de plus “dur” (comme les sous-marins) dans leur politique de sécurité nationale, – affectivisme mis de côté pour ce cas, et donc dramatisation dans le plus “dur” possible.

Ainsi se retrouve-t-on au plus haut de l’État, au plus “dur” des relations, dans une situation où chacun risque de se retrouver face à  une impasse qui sera le dernier lien qui les reliera, avec la crainte de “perdre la face”, alors que chacun des acteurs se trouvent dans des pays en crise, certains en période pré-électorale, etc., c’est-à-dire les mains liées à une posture qui enjoint de tenir autant qu’il est possible une position de fermeté. Ainsi trouve-t-on un risque de ce que René Girard, parmi d’autres, nommait “la montée aux extrêmes”, qui est la marque de fabrique de cette époque des temps-devenus fous. Ainsi se trouve-t-on devant la possibilité d’une crise majeure, avec possibilité d’un déferlement crisique que nul n’aura bien entendu voulu. Ainsi se trouve-t-on dans une posture où existe la possibilité que les “petits hommes” manipulateurs soient emportés par les effets d’actes qui les dépasseraient, toujours selon la formule de Maistre où l’on remplace “scélérats” et “révolution” par tel ou tel mot que l’on juge plus approprié.
« On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse... [...] Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution, n'y entrent que comme de simples instruments... »

On rappelle ici un extrait de la citation faite plus haut, le point jusqu’où l’on peut aller trop loin, la point à partir duquel on risquerait de ne plus pouvoir s’empêcher d’aller encore plus loin que “trop loin”...

« ... Le personnage [Macron] est assez immergé dans les contines de ses communicants pour croire qu’une telle posture, poursuivie le plus loin possible, serait un excellent atout électoral ; ce qui, en soi et sans affirmer plus, pourrait nous conduire à des incidents regrettables sinon fatals, parce que “D.C.-l’hyperfolle” ne plaisante pas avec l’alignement dans les rangs ; et là se trouve le suspens... »

Le risque existe donc, ce qui est intéressant et bien entendu inattendu. Nous attendons donc pour voir puisque l’on ne sait jamais et que, comme Socrate paraît-il, nous savons tous que nous ne savons rien...

Note

[*] On place Russes et Chinois à part, comme il se doit, qui ont, eux progressé d’une manière prodigieuse dans le domaine des armements (et des exportations pour les Russes) mais qui sont interdits d’accès dans le bloc-BAO ; et l’on verse des larmes amères sur le déni français [Dassault en tête] de la possibilité de travailler avec les Russes et les Chinois, comme le montra un Chirac refusant, au début des années 2000, d’examiner l’audacieuse demande des Chinois d’acquérir 250 Rafale. Les Français se sont enfermés eux-mêmes, depuis la fin du communisme et la pitoyable aventure dans l’ex-Yougoslavie, dans un atlantisme antirussiste dont ils auraient pourtant pu s’échapper à deux reprises, à l’été 1990 [intervention possible de l’UEO en Yougoslavie] et au printemps 1995 [domination française des troubles en Bosnie-Herzégovine]. Nous avons tant contribué à notre chute, – alors, “Pleure, ô mon pays bien-aimé”.

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