Adieu la France et le reste, à plus tard

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Adieu la France et le reste, à plus tard

21 mai 2021 – Voici donc un texte qui nous présente les condoléances affreusement désolées de cette grande idée et de cette immense conscience identitaire et civilisatrice que fut la France. On peut en accepter tous les mots, tous les détails, toutes les images, et s’en désoler pareillement.

Parlant de notre “infantilisation” en cours et à grande vitesse qui est après tout un sujet assez proche de l’effondrement français comme de la Grande Crise bien entendu, Michel Onfray en fait cette description dans le dernier livre (« L’art d’être français ») de son incroyable activité la plume, de sa production formidable ; et il s’agit d’une civilisation, et non de la seule France, – quoique, certes, la citation de l’Ancien Testament nous irait comme un gant, avec notre président bien entendu :
« De la même manière que l’enfant qui fut un adulte radieux et puissant devient un jour un vieillard vidé de son énergie dans une maison de retraite, une civilisation connaît elle aussi ces croissances et ces décadences. L’Ancien Testament le prédisait : “Malheur à la ville dont le Prince est un enfant” (Ecclésiaste, 10, 16). Nous y sommes. Devenus trop frêles et fragiles, les adultes, fatigués, se reposent en redevenant des enfants. Comme leur civilisation, ils obéissent à ce tropisme qui les rétrécit, les rabougrit, les recroqueville, les rapetisse, les rétracte, les raccourcit, tel un linge lavé à mauvaise température... »

Onfray, lecteur assidu de Nietzsche, expose les ravages que les déconstructeurs et leur déconstruction, autres lecteurs assidus du même, ont fait subir au philosophe. Lecture de Nietzsche faite, « à défaut de surhomme, ce que Deleuze et les siens proposent [de faire de Nietzsche], est tout simplement une régression infantile, – celle du moment où l’enfant se veut roi et qui entre en folie si aucun adulte ne le retient de succomber à un pareil délire... »

C’est donc bien l’“infantilisation” qui nous conduit, nous « dont le Prince est un enfant », partout où gît la déconstruction qui en est la matrice, avec un visage du Picasso-cubiste, une société réduite en ses strates affolantes de “diversité”, famille et nation désintégrées, rythme infernal d’une néantisation dansant une infernale bacchanale

Parlant bien entendu des USA, Patrick Buchanan se lamente en se demandant si la “diversité” de la Grande République, longtemps vue comme une vertu fondatrice, n’est pas devenue le moyen de sa “désintégration” : « Does Our Diversity Portend Disintegration? ». On serait tenté de penser, selon la formule habituelle, que “poser la question...”.
« Après que neuf personnes ont été abattues par un employé des transports en commun, qui s'est ensuite suicidé à San Jose, le dernier meurtre de masse en Amérique, le gouverneur de Californie Gavin Newsom a parlé au nom de beaucoup à la veille de ce week-end du Memorial Day.
» “Que diable se passe-t-il aux États-Unis d'Amérique ? Qu'est-ce qui ne va pas chez nous ?”
» Bonne question. En effet, il semble que le pays soit en train de se désagréger. »

Sur son site “EndoftheAmericanDream”, Michael Snyder fait le décompte effrayant de la montée de la violence dans les villes américaines :
« Les données officielles communiquées par la police montrent qu'entre janvier et mars 2021, le taux d’homicide a augmenté de 28% par rapport à la même période de l'année dernière dans 20 grandes villes du pays. Toujours pour la même période par rapport à 2019, les homicides avaient augmenté de 30 % en 2020. »

Sur la chaîne C.News, Alain Finkielkraut a lancé ses attaques les plus violentes contre Macron, le 29 mai en fin de soirée, dans une nouvelle émission hebdomadaire présentée par Eugénie Bastié, “Place aux idées” et leur entente à tous fut parfaite... C.News est en pleine ascension vers le rang de première chaîne française d’information, nettement orientée selon ce que nous désignerions comme un axe de résistance antimoderniste et assez joliment brouillonne, si l’on identifie comme “moderniste” ou “modernité-tardive” (ce que nous faisons) les rassemblements de tendance wokeniste en France (des “islamo-gauchistes” et écologistes de centre-villes aux “décolonialistes”, – « maladie sénile de la gauche intellectuelle contemporaine » en dit Pierre-André Taguieff, – aux macronistes du Macron de certains jours d’étrange enthousiasme).

Voici ce qu’a dit Finkielkraut selon RT-France :
« L’essayiste Alain Finkielkraut a estimé le 29 mai au cours d'une émission sur CNews que le chef de l'Etat “Emmanuel Macron assume d'être, ou de devenir s'il est réélu, le président du changement de peuple et du changement de civilisation”.
» L’auteur de ‘L’identité malheureuse’ commentait les propos du président le 26 mai dans un entretien à la revue Zadig, au sujet du département de Seine-Saint-Denis, où “il ne manque que la mer pour faire la Californie” et qui représente “un espace unique de transformation économique et sociale”, selon Macron.
» Se disant “effaré par ce propos”, Finkielkraut a jugé que le président “érige la Seine-Saint-Denis en modèle où la France assume d'être un pays d'immigration”. Reprenant l'argumentaire de l'essayiste Eric Zemmour – également présent en plateau [d’une émission précédente] – au sujet du nombre de clandestins présents dans le département (entre 8 et 20% de sa population selon un rapport parlementaire de 2018), Finkielkraut a estimé que cette immigration “fait que l'intégration n'est pas possible”.
» “Emmanuel Macron oublie ou feint d'oublier que les Français d'origine française, ayant perdu leur statut de référents culturels, quittent massivement la Seine-Saint-Denis. Il oublie aussi que les juifs quittent les écoles [du département] étant donné la force de l'antisémitisme. C'est ce que son ancien Premier ministre Edouard Philippe a appelé l’‘alyah’ intérieure, l’immigration intérieure. De tout cela, il ne parle pas et tout d’un coup, la Seine-Saint-Denis devient un modèle”, a-t-il exposé. Selon l’académicien : “Cela veut dire qu'Emmanuel Macron assume d'être, ou de devenir s’il est réélu, le président du changement de peuple et du changement de civilisation.” »
 

Macron, l’homme de la « Californie sans la mer », nouvel État de l’Union, ignore sans doute ce qu’est la Californie qui a les doigts de pied dans le Pacifique. Question de génération, ce savoir, “Le zéro et l’infini” inverti ; il faut pourtant savoir, justement, d’où l’on vient et où l’on risque de retomber : la Californie n’est pas un rêve comme semble le croire l’enfantin-président, mais une succession de cauchemars hollywoodiens et scientologiques...  En 1936 se passait ceci, dans l’État qui allait voir “en même temps” la fulgurante naissance du Complexe Militaro-Industriel bien avant les Big Tech étrangement antiracistes et qui ne sont pourtant pas loin d’être de sa progéniture :
« Dans son rôle de principal promoteur de Cal Tech, [l’ancien président de l’université de Chicago passé à la direction de l’Institute of Californian Technology] Millikan devint de plus en plus l'idéologue d'une vision spécifique de la science en Californie du Sud. S'exprimant généralement lors de déjeuners au California Club, un club d'élite situé dans le centre-ville de Los Angeles, ou lors de banquets pour les associés au manoir Huntington, Millikan abordait deux points fondamentaux. Premièrement, la Californie du Sud est une frontière scientifique unique où l'industrie et la recherche universitaire s'unissent pour résoudre des problèmes fondamentaux tels que la transmission d’énergie sur de longues distances et la production d’énergie à partir de la lumière du soleil. Deuxièmement, et c'est encore plus important, la Californie du Sud “est aujourd'hui, comme l'Angleterre il y a deux cents ans, l'avant-poste le plus occidental de la civilisation nordique” [suprémacisme anglo-saxon], avec la “chance exceptionnelle” d'avoir “une population deux fois plus anglo-saxonne que celle de New York, Chicago ou n'importe quelle autre grande ville de ce pays”. » (Du livre City of Quartz de Mike Davis paru en 1992 chez Vintage, traduction française (même titre) à La Découverte.)

 « Qu’est-il advenu à la France », interrogeait Finkielkraut au début de l’intervention développée plus haut, « pour m’imposer [à mon âge] » des mots tels que “McFloy” et “MCrider” ? ... McFloy avec son compère “Carlito” sous les yeux du “Prince” dont la Ville est le jouet et son bureau un terrain de jeu : cette fois Philippe de Villiers parle excellemment de ces « pitreries d’Eétat », je veux dire avec la vigueur caricaturale et la hargne moqueuse et sans aigreur qu’il faut, appréciant justement de quelle « bouffonnerie d’État » du “Prince dont...” nous sommes les spectateurs atterrés et stupéfiés.

La question de Finkielkraut, « Qu’est-il advenu à la France ? », question sans réponse ? Ce que nous devons retenir dans le choix de l’approche que j’ai empruntée au travers de ces diverses nouvelles sans lien précis sinon celui de l’évidence crisique du monde, c’est la valse folle, le bouleversement complet des étiquettes habituelles (disons puisque c’est le courant stupide de la mode : “de l’ancien monde”). Ce bouleversement caractérise l’ouragan crisique que nous vivons, qui affecte également les États-Unis comme tant d’autres ; mais ces deux pays, France et Etats-Unis, à la fois si antagonistes et si proches, si différents et conduits à un chaos qu’on pourrait croire complètement similaire, – ou “cloné”, toujours selon “le courant stupide de la mode”. (“Bouleversement des étiquettes” par rapport à la mémoire PC [politiquement-Correcte] des salons, lorsqu’un Finkielkraut, sollicité dans ce sens, cite un Zemmour sans même sourciller, – exemple parmi mille autres que le PC a désormais bien du mal à suivre pour ériger sa censure.)

Tout ce ramassis de nouvelles et de désordre, qu’on retrouve un peu mieux rangé dans certains passages du texte ci-dessous, n’est qu’un indice parmi tant d’autres de la violence tellurique de la Grande Crise qui secoue toute la civilisation devenue comme « un vieillard vidé de son énergie dans une maison de retraite ». De ce point de vue, nous ne pouvons pas nous contenter de nous attacher au destin français, – ou au destin américaniste dans d’autres cas, – mais évidemment marier les deux, et ceux des autres [pays] qui nous intéressent moins mais qui vont dans le même sens, selon le même rythme, pour le même effondrement.

Il s’agit d’une impitoyable perspective, cette terrible Grande Crise dans laquelle nous sommes entrés : une incroyable épreuve à subir, d’autant plus incroyable qu’une très large majorité des populations ne mesurent ni l’ampleur de la chose, ni l’ontologie même de cet événement qui est nécessairement celui de l’effondrement de notre civilisation. Le paradoxe, qui fonde notre dilemme habituel tactique-stratégie auquel nous nous référons le plus souvent possible pour mieux faire entendre et comprendre nos jugements, se découvre en ceci que, tout en détestant avec une ardeur incroyable cette incroyable bêtise déferlant sur le monde, dont “wokenisme” est le nom, – « Malheur à [cette civilisation] dont le [le wokenisme est désormais l’enfant-roi dans toute sa bêtise déconstructrice] », – nous devions nous réjouir effectivement de cette même “incroyable bêtise” parce qu’elle est la plus violente attaque possible et absolument décisive contre le Système.

(En effet, sa parenté directe avec le Système est incontestable : ce rapprochement entre la puissance et la bêtise qui caractérise le wokenisme est effectivement la formule du Système lui-même, avec les ‘“jauge” qu’il faut, comme ils disent, dans la répartition des deux. De cela, je conseille de ne pas douter car il y a dans cette affreuse trouvaille quelque chose d’une logique du destin suprême qui doit nous conforter dans notre résistance.)

Absolument né du Système, le wokenisme pris comme symbole rassemblant les œuvres ultimes de la déconstruction dont le XXe siècle effectua le gros œuvre (remarque juste de Luc Ferry le 30 mai sur LCI), – le wokenisme est le tournant fondamental et l’enfant-roi ordonnant le passage décisif de la surpuissance du Système à son autodestruction.

Nous ignorons ce qu’il adviendra de la France dans cette tempête, – et des États-Unis également. Je reprends l’idée et la répète, selon laquelle ces deux pays connaîtrons leur épreuve principale, en parallèle, en 2022.

Mon problème, là-dessus, je vous le dis presque par hasard et en passant, est bien que je ne parviens plus, non pas même à reconnaître mais simplement à imaginer la France. Dans cette étrange époque qui n’a plus guère du moindre commun avec ce que je connus et qui reste, ce pays qui fut complètement le mien disparaît peu à peu de ma mémoire pour entrer dans une sorte d’infamie certes, ou bien un simulacre comme il est courant, elle disparaît comme le temps qui se dissout plus qu’il ne passe, elle est cancelled comme aiment à dire les hordes tardives de la postmodernité. Ma Nostalgie, qui est un sentiment d’une grande et haute gaieté et ne regrette rien d’un temps présent qui se condamne à n’avoir aucun passé, se charge de la remplacer définitivement dans mon âme poétique par ce qu’elle fut. Comprenez alors que je ne pleure ni ne craint le paroxysme de la Grande Crise qui vient, qu’au contraire je l’appelle de mes vœux comme l’inéluctable sentence.

Ci-dessous, on trouve un texte qui, à sa façon, passe en revue les événements récents comme certains plus lointains de la catastrophe française. Cette sorte de texte parcourt le thème aujourd’hui écrasant dans les choix des commentateurs. Ce temps est celui des crises catastrophiques. L’auteur, Hilaire de Crémiers, directeur de la publication de “Politique magazine” (où l’article a paru le 28 mai) et de “La Nouvelle revue universelle”.

PhG – Semper Phi

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Et après ?

Tout ce qui reste d’esprits libres en France en convient : notre civilisation est menacée ; notre pays lui-même est en danger de mort ; nos traditions et nos mœurs sont sur le point d’être définitivement compromises. Le pire : ceux qui gouvernent la France ont pris consciemment le parti de sa disparition. Leur plus grand plaisir est de la déshonorer. Tous les jours et à toutes les occasions : Algérie, Rwanda, Europe et Allemagne à qui la France sacrifie constamment ses intérêts historiques, stratégiques, industriels et agricoles, Nouvelle-Calédonie encore française alors que le gouvernement fait tous ses efforts pour qu’elle ne soit plus française, la programmant pour une stupide indépendance malgré deux référendums et malgré, surtout, les puissants intérêts français que ce territoire avec ses zones maritimes représente pour l’avenir, allant jusqu’à chercher dans les honteux accords d’Évian de 1962 un précédent historique – authentique !

L’amour du mal

Mais aussi bien, au plan intérieur, les inadmissibles abandons de tout ce qui constitue l’ordre national, intellectuel et moral de notre société, telle que l’ont pétrie 2000 ans d’histoire, devant les revendications toujours plus violentes des ennemis de la patrie qui campent insolemment sur notre sol, des contempteurs de toutes les lois divines et humaines, des dévastateurs des règles de la civilité la plus élémentaire, tous ligués dans leur entreprise de démolition, sous des noms extravagants qui qualifient leur barbarie et qui souillent la plume et la langue quand on les répète – ce que font les médias qui nous imposent leurs normes en même temps que leur existence. Tous unis pour achever d’anéantir ce qui subsiste de vie française. Et ce, désormais, avec la complicité active de l’état, de son chef, de ses administrations, de ses magistrats de haute et basse justice. C’est à qui ira le plus loin dans le renoncement au droit primordial de la France d’exister et des Français d’être protégés. Ils se sont donnés à eux-mêmes cette mission d’éradication au nom de la justice, condamnant la France en tant que France, comme jadis Robespierre et Saint-Just condamnèrent Louis XVI en tant que roi. Même idéologie, même logique ! Ils font et refont la société dont ils sont devenus les maîtres par une sorte d’usurpation de pouvoir que les règles de la République permettent de manière récurrente et qu’ils savent utiliser à leur profit avec une terrible habileté. Ce qui ne fait qu’exciter davantage leur goût du pouvoir, leur appétit de domination.

Quelle jouissance ! Tenir la France en main pour constamment l’humilier ! En revendiquant la loi démocratique à l’encontre même de la mémoire et de la conscience de tout un peuple, sachant qu’il y aura toujours assez de lâcheté, de compromission, d’ambition malsaine, de perversion intellectuelle et morale pour obtenir un semblant d’accord sur des politiques qui ne sont rien d’autre que des suites de crimes perpétrés contre la patrie. Car ce sont des Français qui au nom de la justice et du droit commettent toutes ces iniquités. Ce qui suffit à condamner un tel régime qui livre le pouvoir régulièrement à de telles engeances. Oui, des Français ! Entraînés par cette folie qui les agite à l’idée qu’ils ont à leur disposition, grâce aux dispositifs politiques d’un régime adapté à leur vice, la puissance publique pour réaliser leur chimère qu’ils appellent leur programme et qui n’est que la satisfaction de leur insupportable prétention. Pensez donc ! Au nom du peuple français dont ils ont réussi à devenir les représentants, imposer leur joug à ce même peuple français ! Traîner les Français devant le tribunal de leur prétendue justice ! En faire des ilotes, les rabrouer à longueur de temps, les enchaîner dans des projets d’aliénation générale et de destruction systématique. Macron sait si bien ce qu’il fait qu’il passe son temps à se justifier et à tenter de faire accroire qu’il n’est que sincérité. Dernièrement 20 pages dans Zadig pour s’expliquer sur sa compréhension d’une société complexe qui devrait s’inventer à perpétuité et sur son amour du Lot, de Figeac et des Pyrénées, « en même temps » ! Littéralement grotesque et sophistique : la France n’est pas à réinventer. Et, du même genre, cette ridicule et infamante prestation à l’Élysée de deux zigotos, Mcfly et Carlito, qui sont censés représenter la jeunesse française, au cours de laquelle le chef de l’État s’est prêté à des pitreries du plus mauvais goût, comme lors de la fête de la musique en 2018 où la grossièreté de la mise en scène atteignit l’honneur de l’épouse du Président sur le perron même de l’Élysée et, à travers elle, de la France, « doublement niquée » selon la gestuelle à l’honneur dans ce genre de cérémonie et pour parler le langage conforme à un tel style. Et le Président – qui ne se souvient des photos ? – de rire comme un adolescent immature et irresponsable qu’il fut et qu’il reste en quelques circonstances que ce soit : c’est psychologique.

La perversité électorale

Ce qui ne l’empêche pas d’être rusé et subtilement malin. Tout chez lui entre dans une stratégie électorale, y compris ces débordements de démagogie. La campagne de 2022 est commencée ; il sait ce qu’il veut : reproduire le scénario de 2017. Il ne cesse d’y œuvrer tel un imperator sûr de sa victoire. Il va effectuer un tour de France à cet effet, en se servant des meilleurs prétextes du monde. Il a sa fine équipe de stratèges en chambre : Thierry Solère que sa haute vertu recommande comme défenseur attitré de la plus pure des Républiques, à l’image d’un Caton antique, car à l’évidence il n’est guidé dans ses choix que par la sublime idée de sa conception morale de la vie politique qui lui permet de trancher avec autorité entre le Bien et le Mal. Il connaît. L’homme est entouré par la garde rapprochée de la Macronie : les Séjourné, les Attal, les Beaune et tutti quanti. Ce qui nous fait un Caton quelque peu étrange, au service d’un César qui se veut jupitérien, et qui rassemble autour de lui dans ce grand combat d’idées ce que les vieux Romains appelaient des Graeculi, hommes aux âmes d’affranchis que la politique sait combler de places et d’honneurs. L’histoire a de bizarres manières de se répéter.

Tout ce beau monde est au travail pour transformer les élections régionales en préparatifs de la présidentielle. D’où l’affaire Muselier de Paca ; d’où l’arrivée subite dans les Hauts-de-France d’une kyrielle de ministres sous la direction d’un Dupond-Moretti accoutré en chasseur de Le Pen, ce qui sied éminemment à un garde des Sceaux. On ne lésine sur rien, on se moque des électeurs, mais pareilles interventions risquent de se retourner au final contre le dessein macronien. Il prend son risque, comme il dit !

Pendant qu’au plus haut sommet de l’État se mène cette puissante stratégie, la France continue de se fracturer. Le désordre est partout : toutes les nuits des émeutes et des luttes de bandes armées, des policiers et des gendarmes caillassés, attaqués, blessés, tués ; des zones entières et qui ne cessent de s’étendre, où la loi française ne s’applique plus, où règnent les caïds avec leur pègre et où édictent leurs ordres les imams ; les Français évincés, obligés d’accepter l’inacceptable chez eux, craignant pour leur famille, leurs enfants, leurs écoles, maintenant leur travail, sans que le chef de l’État n’exprimât la moindre solidarité effective et affective, se contentant de paroles vaines sur les cercueils accumulés où il semble bon de déposer de moment en moment une légion d’honneur dont par ailleurs se trouve honoré n’importe quel zozo qui a les faveurs des services de communication de la République.

En sortir ?

Tel est l’état de la France. Et la crise sanitaire si mal gérée n’a servi qu’à dissimuler cette situation qui ne fera qu’empirer quand la crise économique, financière et sociale viendra s’ajouter à un tel désastre. Alors la dernière astuce est de détourner la colère qui monte en désignant des boucs émissaires : les militaires à qui il est reproché de manifester leurs inquiétudes, les hauts fonctionnaires qui regardent sidérés le champ de ruines que laisse Macron sur son passage par la succession des plus absurdes décisions et des lois les plus contradictoires, l’ENA désigné comme le mal essentiel, uniquement pour favoriser tout ce qui va à l’encontre des traditions françaises, les grands corps d’État caricaturés, les Préfets signalés à la vindicte publique et qui seront désormais choisis selon des critères partisans, les policiers qui ont le mauvais goût d’en avoir assez d’être pris pour des lapins bons à flinguer par la racaille, institutionnalisée et promue aujourd’hui comme une chance pour la France par le chef de l’État en personne, les familles françaises qui souffrent et qui s’angoissent à juste titre d’une jeunesse en déshérence et à qui il est répété qu’il faut savoir s’ouvrir et s’adapter, mais à quoi donc, au rêve macronien ? Voilà quand même beaucoup de monde ! Et qu’on a encore le culot de vouloir mener à l’abattoir électoral en hurlant au fascisme, selon la vieille habitude républicaine.

Ce qui reste de pensée française réagit. Heureusement. Preuve que tout n’est pas perdu. Les dernières parutions de livres en témoignent : La société malade (Stock) de Jean-Pierre Le Goff, si méticuleux dans ses appréciations, Le jour d’après (Albin Michel), flamboyant et vengeur, de Philippe de Villiers où est dénoncée la manœuvre frauduleuse de ceux qui veulent s’emparer non seulement des corps mais des âmes, La fin d’un monde (Albin Michel) de Patrick Buisson qui en 500 pages décrit le processus de déconstruction mené implacablement et où malheureusement l’Église a une grande part de responsabilité ; à quoi il convient d’ajouter tant d’esprits supérieurs qui partagent les mêmes analyses et les mêmes appréhensions, les Manent, les Gauchet, les Finkielkraut, les Onfray, les Houellebecq et tant d’autres, sans omettre, bien sûr, Zemmour et tous ceux qui se dressent face à cette trahison permanente. Une telle conjonction, et qui soulève un tel succès dans le public, mérite d’être remarquée et commence à irriter ceux qui vivent de la chienlit actuelle. Comme il a déjà été écrit dans ces colonnes, les résultats de l’élection présidentielle de 2022 peuvent poser une grave question de légitimité.

Est-il possible et permis de proposer alors un renouvellement de la pensée et de la pratique politiques ? La France n’a-t-elle pas subi assez de déceptions dans le système de concepts constitutionnels qui lui sert d’ossature et qu’elle a hérité de la Révolution : à chaque fois une série d’échecs s’achevant dans des désastres ? Est-ce qu’il suffira vraiment d’invoquer le peuple, même hypostasié avec une majuscule, et de prétendument lui attribuer tous les pouvoirs par des successions de référendums ? D’opposer un peuple naturellement bon à la Rousseau à des élites corrompues par nature ? Le « dégagisme » n’est qu’un argument d’estrade. La métaphysique constitutionnelle française qui date d’un XVIIIe siècle idéaliste, subjectiviste, utopiste, a suffisamment manifesté ses insuffisances et ses incongruités. Le général Gallois, l’un des pères de la dissuasion française, qui croyait dans la souveraineté de la France et qui honorait Politique magazine de son patronage, me confiait un jour que le général de Gaulle s’était trompé lorsqu’il avait transféré au peuple la désignation du chef de l’État : « nous n’aurons jamais, disait-il, que des chefs de partis qui seront de plus en plus des aventuriers de la politique. » Il faut donc revoir les principes de la souveraineté dans l’intérêt même du peuple, de l’autorité duquel il est si facile d’user et d’abuser comme on ne le voit que trop aujourd’hui. Ce pauvre peuple n’est plus représenté, il est abandonné. Ne serait-il pas temps de chercher un autre mode de représentation que la partisannerie, le jacobinisme, l’éternelle Gironde et l’éternelle Montagne ? La France en crève ! Et de faire aboutir la tentative de réforme de 1969 grâce à un Sénat fort, remodelé, représentatif des territoires français dans leurs éléments concrets, autre chose que ces commissions citoyennes créées par Macron pour satisfaire les idéologues et les rhéteurs.

Quant à l’autorité judiciaire, elle ne retrouvera sa liberté, sa grandeur et son utilité qu’en acceptant le principe supérieur dont elle tire sa seule légitimité, comme le rappelait avec force Louis XV à ses parlements.

Ah, pour qui y pense, il est vraiment dommage que la monarchie française n’ait pas su faire aboutir ses réformes nécessaires à la fin du XVIIIe siècle : tout était prêt, y compris le fameux Code civil dont Napoléon fera une de ses gloires. Oui, quel dommage ! La France a pris dès lors une mauvaise voie. Il suffirait pourtant de peu pour reprendre le bon chemin.

Hilaire de Crémiers