Une menace nucléaire “très intelligente”

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Une menace nucléaire “très intelligente”

• Confidence très alarmée du vieux Kissinger : une guerre nucléaire d’anéantissement est aujourd’hui beaucoup plus possible que pendant la Guerre Froide. • En cause : l’intervention très importante de la technologie (Intelligence Artificielle) dans la prise de décision. • En même temps, le Pentagone, très affaibli, a pris le président Biden par la main pour lui faire signer un traité garantissant la défense du Japon (et de Taiwan ?) par le nucléaire. • En cause : la dégradation dramatique des capacités US dans le domaine conventionnel face à la Chine.

La vieille crapule qu’est par nature et forfaits divers Henry Kissinger, incroyablement vieilli (97 ans) mais pas encore gâteux, continue à avoir une parole qui compte. Cela se passait cette semaine lors d’un “webinaire” (séminaire virtuel, traduit-on, via les outils des réseaux) organisé dans le cadre du Sedona Forum de l'Institut McCain. Kissinger a évoqué une très grave menace de guerre nucléaire, notamment entre la Chine et les USA, une menace de guerre nucléaire potentiellement plus grave que celles qui existèrent durant la Guerre Froide.

Certes, la Chine et les USA sont en cause, mais Kissinger parle d’abord d’un problème de décision d’engager une telle guerre, avec l’intervention des technologies avancées ; il parle sans doute principalement pour les USA, et notamment avec l’autorité du fait qu’il reste une personne informée des “progrès” en ces matières, en raison des positions qu’il a occupées qui lui donnent droit à l’accès à des informations confidentielles. Ainsi peut-il dire que le conflit potentiel entre la Chine et les USA (qu’il semble juger plus aigu qu’entre la Russie et les USA, qui entre dans la même catégorie des potentialités) pourrait être bien plus catastrophique que cette sorte de situation durant la Guerre Froide. C’est, dit-il « le plus gros problème pour l'Amérique, le plus gros problème pour le monde ».

RT.com nous dit quelques mots là-dessus :
 

« Comment est-ce possible, peut-on se demander ? La première guerre froide ne s’est-elle pas accompagnée de menaces d'immense destruction dans l’éventualité d’un conflit nucléaire mutuel entre USA et URSS ? En quoi celle-ci pourrait-elle être pire ? Kissinger [...] a fait valoir que, malgré ces parallèles, les progrès technologiques signifient que les capacités des deux pays à se détruire mutuellement, et avec cela le reste du monde, sont bien plus importantes que celles des années 1960 ou 1970.
» “Pour la première fois dans son histoire, l’humanité a la capacité de s'éteindre elle-même dans un laps de temps fini”, a déclaré Kissinger, [...] soulignant qu’à “la question nucléaire s’ajoute la question de la haute technologie, qui, dans le domaine de l’intelligence artificielle, repose essentiellement sur le fait que l’homme devient un partenaire des machines et que les machines peuvent développer leur propre jugement.” Il ne s’agit pas seulement de missiles nucléaires, comme à l’époque de l’Amérique et de l’Union Soviétique, mais aussi de la capacité des technologies avancées à ré-imaginer et à affiner la guerre d’une manière qui n’avait pas été conçue auparavant. »
 

C’est-à-dire, si l’on comprend bien, que l’intervention des capacités d’interprétation, de jugement, à la limite de la décision, des technologies de l’IA, joueraient et joueront un rôle essentiel dans la décision d’emploi du nucléaire dans le cas d’une situation pré-conflictuelle placée devant cette possibilité. C’est-à-dire, encore et si l’on comprend toujours, que l’IA venue des machines auraient beaucoup plus “les tripes” de recommander sinon d’induire une décisions d’emploi du nucléaire, que les pauvres esprits humains encombrés de considérations humanitaires et autres. C’est-à-dire enfin que si l’IA avait existé au niveau qu’indique Kissinger en octobre 1962, bien entendu nous aurions eu la guerre. Grande satisfaction des bureaucraties impliquées, notamment celles de SRATCOM (Strategic Command) héritières de l’esprit du Strategic Air Command (SAC), création jalousement favorisée du général LeMay. Dans un article paru en 2009, Daniel Ellsberg, l’homme des “Pentagon Papers”, avait donné un aperçu de l’état d’esprit de la bureaucratie du SAC (et l’obsessions de l’“overkill”, – sur-tuer ou “tuer plusieurs fois”), notamment à partir de divers documents officiels auxquels il avait eu accès :
« Le document rappelle également une remarque, datant de décembre 1980, de l’amiral Roy L. Johnson, Deputy Director of Joint Strategic Target Planning Staff de 1961 à 1963, effectivement à cette époque de la toute-puissance de l’équipe LeMay-Poser sur la pensée stratégique US: “Les gens du SAC ne semblaient jamais pouvoir accepter l’idée que tuer une fois serait suffisant. Ils voulaient tuer, sur-tuer, sur-tuer encore, parce que tout cela a construit le prestige du SAC, cela a créé le besoin de plus de forces, d’un plus grand budget. [...] C’est comme ça qu'ils pensaient.” »

Exercice pratique : le Japon

L’on comprend donc bien que l’“intelligence” (artificielle mais qu’importe, création humaine après tout) semble en selle pour pousser jusqu’à presque son terme une menace de guerre nucléaire. Certes, c’est en théorie que nous parle Kissinger, bien qu’il mentionne la Chine et les USA ; mais voilà qu’il se trouve qu’un exercice pratique est en cours, et il ne nous étonnerait pas que Kissinger se soit senti obligé de parler à cause de cette circonstance qui rapproche si nettement la pratique de la théorie, – ditto, l’accord entre le Japon et les USA, du 16 avril dernier.

Le 4 mai, Brian Cloughley a consacré une analyse à cet accord entre le Japon et les USA. Cloughley consacre la première partie de cet article aux projets de STRATCOM d’expansion de ses capacités nucléaires, – travail sans fin, bien entendu, – conformément à l’esprit de la bureaucratie-SAC, bien entendu :
« ...[E]t au lieu d'essayer de faire appel à leurs esprits indubitablement doués pour concevoir des moyens de réduire cette menace, les planificateurs et les promoteurs [de STRACOM] et du Pentagone, soutenus à bout de bras par des politiciens et d’autres personnes ayant des intérêts financiers dans la production d’armes, ont l'intention d’étendre la puissance nucléaire de l’Amérique dans le monde entier et dans l’espace. »

Suit un long passage sur une déposition au Congrès le 20 avril de l’amiral Charles Richard, commandant STRATCOM, pour convaincre des convertis (les parlementaires) de la terrible menace nucléaire que représente la Chine (320 munitions nucléaires contre 5 800 pour les USA), et du fait que la Chine ne donne guère de publicité sur ses projets d’expansion de ce domaine :
« Peu importe que les États-Unis, comme l’indique [l’institut suédois] SIPRI, aient “mis fin à la pratique consistant à divulguer publiquement la taille de leur stock”, mais on attend de toutes les autres nations qu’elles fassent preuve d’une transparence absolue sur leurs programmes nucléaires (Israël compris ?). »

Là-dessus, Cloughley passe à la deuxième partie de son analyse, qui concerne l’accord entre les USA et le Japon, qui vient d’être signé le 16 avril.
 

« Il y a cependant un aspect de la politique nucléaire sur lequel Washington est transparent, et cela a été clairement exprimé lorsque le président Biden a rencontré le Premier ministre japonais Yoshihide Suga à la Maison Blanche le 16 avril. Leur déclaration commune, intitulée “U.S.-Japan Global Partnership for a New Era”, est à ce jour l’indication la plus significative que Biden a résolument approuvé la volonté de longue date de Washington de s’engager éventuellement dans une guerre nucléaire. Ce document glaçant ne donne aucune indication qu’il puisse y avoir un jour une possibilité de compromis avec la Chine sur quelque sujet que ce soit et il est conflictuel au plus haut point concernant ce que Biden et Suga savent très bien être une pierre angulaire de la politique internationale de la Chine : son affirmation de souveraineté sur les îles de la mer de Chine méridionale.
» La position des États-Unis à l’égard de la mer de Chine méridionale se fonde, selon Washington, sur le droit international, et la déclaration de Biden et Suga sur la confrontation avec la Chine met l'accent sur l'accord visant à “promouvoir des normes communes dans le domaine maritime, y compris la liberté de navigation et de survol, telles que consacrées par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS)”. Cette déclaration pourrait être acceptée comme justifiée si les États-Unis d’Amérique n’avaient pas refusé de ratifier l'UNCLOS, à l'instar d’États comme l'Iran, Israël, la Syrie, la Corée du Nord et la Libye. Biden ordonne aux autres nations de mener leurs affaires maritimes conformément à un important accord international que Washington a rejeté.
» Cette situation serait absurde et risible si Biden n’affirmait pas qu’il engagerait si nécessaire les États-Unis dans une guerre pour soutenir le Japon, et que, par définition, l’UNCLOS pourrait servir de justification à cette guerre. M. Biden déclare effectivement son “soutien indéfectible à l’alliance américano-japonaise et à notre sécurité commune” et précise que Washington et Tokyo sont “déterminés à travailler ensemble pour relever les défis posés par la Chine et des questions telles que la mer de Chine orientale, la mer de Chine méridionale, ainsi que la Corée du Nord”. Le point fort de la déclaration conjointe est la notification du “soutien inébranlable de Washington à la défense du Japon dans le cadre du traité de coopération et de sécurité mutuelles entre les États-Unis et le Japon, en utilisant toute la gamme de ses capacités, y compris nucléaires”. Les mots essentiels sont : “y compris nucléaire”.
» L’épée ultime a été brandie. Le 16 avril, le président américain a menacé sans ambages d'utiliser des armes nucléaires contre la Chine et, quatre jours plus tard, le chef du commandement stratégique a insisté auprès du Sénat pour qu'il approuve les 95 $milliards dépensés pour le nouveau “dissuasif stratégique terrestre” destiné à remplacer les centaines de missiles balistiques intercontinentaux Minuteman qui sont en état d'alerte permanent pour détruire des villes en Russie et en Chine.
» [Dans ce contexte de la signature de l’accord USA-Japon], il ne fut pas surprenant de lire un éditorial (semi-officiel) dans le Global Times de Chine observant que Washington et Tokyo “tentent de faire de la confrontation le thème principal de toute la région”. Cela semble être la politique suivie, et l’accent mis par Washington sur les armes nucléaires a très fortement aggravé le climat de confrontation. Nous nous sommes rapprochés encore un peu plus de la destruction de la planète. »
 

Bien entendu, tout cela n’a rien à voir avec Biden, qui est dans l’état qu’on sait, et tout avec les bureaucraties du Pentagone et leurs adjoints experts-guerriers et autres supplétifs. Ce n’est pas un hasard si, désormais, le Pentagone et tous les commandements des forces mettent en avant la possibilité d’une guerre nucléaire, et l’absence de réticence des directions militaires US pour une telle perspective, et cela notamment dans cette zone stratégique de confrontation avec la Chine. On a vu que les plus récentes simulations et manœuvres à propos de Taiwan mettent en évidence que les forces armées US, qui se sont auto-proclamées garantes de l’intégralité de l’île, seraient battues si elles avaient à affronter les forces chinoises d’invasion. Le seul moyen d’éviter une telle horrible catastrophe est l’emploi du nucléaire

Le problème serait à peu près similaire dans l’hypothèse du Japon comme dans toutes celles qui concernent des alliés des USA, – étant évidemment admis, dans l’esprit des experts du Pentagone, que la Chine ne rêvent que d’une ou deux choses de cette sorte : mettre à feu et à sang toute la zone et conquérir toutes les terres et nations qui la composent. Contre cette menace supposée, et lourdement supposée, avec la plus grande insistance, les forces US ne font plus du tout le poids, comme elles s’en sont avisées. Alors, elles introduisent le paramètre nucléaire, et en menacent la Chine, comme elles en menacent la Russie également en d’autres occasions. Il y a diverses psychologies à l’œuvre dans cette attitude qui peut sembler bien extrême :

• La crainte de l’usage du nucléaire per se (destruction mutuelle assurée) chez leurs adversaires potentiels, qui devrait faire reculer ces adversaires devant la possibilité d’expéditions militaires non-nucléaires contre lesquelles les USA ne font plus le poids si l’on en reste au conventionnel, et que les USA se proposent de contrer justement avec du nucléaire ;
• normalement, les USA devraient éprouver la même crainte qui est commune puisqu’elle concerne un sort commun (destruction mutuelle assurée), mais les bureaucraties washingtoniennes impliquées s’en dispensent, grâce au mode d’action et à l’irrésistibilité des psychologies triomphantes de l’américanisme (“inculpabilité”, ou absence de perception de la possibilité de sa propre culpabilité ; “indéfectibilité”, absence de la perception de la possibilité de sa propre infériorité et/ou défaite) ;
• au reste, le Pentagone envisage depuis plusieurs années d’utiliser le nucléaire d’une manière “flexible”, en mode tactique, en croyant pouvoir éviter de monter aux extrêmes de la guerre nucléaire stratégique d’anéantissement, en rupture complète notamment avec la pensée militaire russe à cet égard ;
• il est évident que les machines si pleines d’“intelligence artificielle”, telles que signalées par Kissinger, seraient là pour renforcer ces conceptions sur la possibilité d’utiliser du nucléaire dans de nombreuses circonstances et sans trop d’encombvrantes préoccupations humanitaires, et ainsi de réaffirmer l’incontestable supériorité US puisque les autres se montrent si pusillanimes quant à l’usage de cette arme.

On attend la fin pour signaler la cerise sur le gâteau, qui a une forme ukrainienne. Dans l’avion présidentiel, une porte-parole du président a affirmé que le susdit président soutenait la candidature de l’Ukraine pour entrer dans l’OTAN. Le propos a ensuite été atténué, comme l’on passe du nucléaire stratégique au nucléaire tactique. L’Ukraine dans l’OTAN, cela équilibrerait bien, – “en même temps”, formule fameuse, – une bagarre avec la Chine pour Taïwan ; bien entendu, avec toutes formes de nucléaire envisageables.

 

Mis en ligne le 7 mai 2021 à 14H45