Pour 600 millions de morts de plus

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Pour 600 millions de morts de plus

Daniel Ellsberg, ce fameux “dissident” venu du Pentagone et de la RAND Corporation dans les années 1960, célèbre pour avoir organisé la “fuite” des fameux “Pentagon Papers” vers le New York Times en 1971, va mettre “en ligne” ses mémoires, sous le titre The American Doomsday Machine. Dans un long article sur truthdig.com, le 10 septembre 2009, il en donne d’importants extraits. Il se concentre sur la question des pertes humaines estimées en cas d’attaque nucléaire stratégique massive des USA contre l’URSS, au début des années 1960.

Notamment, il s’attache à l’histoire inédite d’une estimation demandée par le président Kennedy à l’été 1961 au Joint Chiefs of Staff, sur un chiffrage de ces pertes dans le cas d’une attaque nucléaire (US) que lui-même ordonnerait. Il eut entre les mains cette estimation, estampillée “For the President’s Eyes Only”, soit le plus haut degré de secret imaginable dans le système.

«The [JFK’s] question to the JCS was: “If your plans for general [nuclear] war are carried out as planned, how many people will be killed in the Soviet Union and China?”».

La réponse fut donnée sous forme d’un graphique:

«The vertical axis was the number of deaths, in millions. The horizontal axis was time, indicated in months. The graph was a straight line, starting at time zero on the horizontal—on the vertical axis, the number of immediate deaths expected within hours of our attack—and slanting upward to a maximum at six months, an arbitrary cutoff for the deaths that would accumulate over time from initial injuries and from fallout radiation.The lowest number, at the left of the graph, was 275 million deaths. The number at the right-hand side, at six months, was 325 million.»

Avec l’accord d’un de ses collègues, Robert Komer, par lequel il avait obtenu le document, Ellsberg demanda une précision sur la même question paraphée par le président, qui concernait les pertes totales, en URSS et en Chine, et dans les pays également touchés par les conséquences de l’attaque.

«That same morning, with Komer’s approval, I drafted another question to be sent to the Joint Chiefs over the president’s signature, asking for a total breakdown of global deaths from our own attacks, to include not only the whole Sino-Soviet bloc but all other countries that would be affected by fallout. Again their answer was prompt. Komer showed it to me about a week later, this time in the form of a table with explanatory footnotes.

»In sum, 100 million more deaths, roughly, were predicted in East Europe. There might be an additional 100 million from fallout in West Europe, depending on which way the wind blew (a matter, largely, of the season). Regardless of season, still another 100 million deaths, at least, were predicted from fallout in the mostly neutral countries adjacent to the Soviet bloc or China: Finland, Austria, Afghanistan, India, Japan and others. Finland, for example, would be wiped out by fallout from U.S. ground-burst explosions on the Soviet submarine pens at Leningrad. (The total number of “casualties”—injured as well as killed—had not been requested and was not estimated; nor were casualties from any Soviet retaliatory strikes.)

»The total death toll as calculated by the Joint Chiefs, from a U.S. first strike aimed primarily at the Soviet Union and China, would be roughly 600 million dead. A hundred Holocausts.»

Ellsberg nous livre ensuite ses réflexions sur de tels plans de guerre, de la part des planificateurs des forces stratégiques US, particulièrement le Strategic Air Command (SAC) du général LeMay de 1948 à 1956, avant que Le May devienne chef d’état-major de l ‘USAF et garde le SAC sous son contrôle en y plaçant à sa tête un de ses proches, le général Thomas S. Power.

Cette “stratégie” dans l’attaque nucléaire stratégique du SAC et des forces assimilées ne rend pas seulement compte de la puissance destructrice apocalyptique des armes nucléaires, mais aussi de l’obsession US pour l’écrasement, l’anéantissement de l’adversaire, par la multiplication des cibles et l’énormité des moyens. A cet égard, ce qui se passe depuis le 11 septembre 2001 n’est pas, dans l’esprit, bien nouveau. Du temps que nous rapporte Ellsberg, il s’agissait de la doctrine dite de l’“Overkill” – traduction difficile mais état d’esprit évident. Il s’agissait d’une doctrine voulue en tant que telle, et particulièrement voulue par l’USAF sous l’influence de LeMay, comme l’ont révélé la publication, en 2007, de documents concernant les plans nucléaires (le 22 novembre 2007, par les National Archives History), sur les Single Integrated Operational Plan (SIOP). Les commentaires accompagnant cette publication sont parsemés de observations de cette sorte:

«Goals of high levels of damage (“damage expectancy”) were intrinsic to the plan, which explains why historians have treated “overkill”, or excessive destruction, as one of its most distinctive features. The internal debate within the military over the war plan, especially Army and Navy concern about excessive destruction and radiation hazards to U.S. troops and people in allied countries near targeted countries… […]

»Goals of high levels of damage… […] prompted criticism from some members of the Joint Chiefs of Staff and senior commanders about excessive destruction (“overkill”) and radiation hazards. This explains why some historians have treated “overkill” as one of the SIOP’s most distinctive features.»

Le document rappelle également une remarque, datant de décembre 1980, de l’amiral Roy L. Johnson, Deputy Director of Joint Strategic Target Planning Staff de 1961 à 1963, effectivement à cette époque de la toute-puissance de l’équipe LeMay-Poser sur la pensée stratégique US:

«The SAC people never seemed to be satisfied that to kill once was enough. They want to kill, overkill, overkill, because all of this has built up the prestige of SAC, it created the need for more forces, for a larger budget. […T]hat’s the way their thinking went.»

Ces diverses réalités de l’establishment stratégique US sont sans aucun doute une des causes principales du comportement de Kennedy durant la crise des fusées de Cuba d’octobre 1962, de sa volonté d’éviter à tout prix un affrontement nucléaire et de l’extrême tension qui régnait entre lui et les chefs militaires, particulièrement LeMay. (LeMay fit effectuer, en pleine crise, le 27 octobre 1962, un “tir d’entraînement” d’un missile ICBM Atlas dans le Pacifique, qui aurait pu être pris par les Soviétiques comme un tir réel, et cela conduisant à un affrontement. C’était une provocation délibérée de LeMay.)

Bien évidemment, LeMay est un cas extrême. Pour autant, il n’a jamais fait qu’exprimer jusqu’à son terme la pensée militaire US fondamentale, notamment pour la force aérienne mais pour toutes les forces en général, pour la recherche de la destruction massive (“attrition”) de l’adversaire, y compris ses possessions non-militaires qui étaient intégrés par LeMay dans la puissance de cet ennemi. Dès la guerre d’Indépendance, cette stratégie fut privilégiée, et elle fut appliquée pour la première fois sur une grande échelle par les Armées du Nord durant la Guerre de Sécession, contre les stratégies de mouvement et d’enveloppement des armées du Sud. La destruction générale des infrastructures ennemis, y compris des domaines économiques et culturels civils, faisait partie de cette stratégie, comme le montra la “Marche de Sherman” en Géorgie, en 1864, avec des ordres précis de Lincoln et du général Grant dans ce sens. Bien entendu, cette stratégie, outre les raisons bureaucratiques évoquées plus haut pour le cas du SAC, relève d’un inconscient américaniste spécifique, fondé sur la perception de l’exceptionnalisme de l’Amérique, et de la négation de l’identité de l’“autre”, conduisant à la recherche de la destruction de cette identité par éradication en cas de conflit (arme atomique contre le Japon), au rejet du compromis (propension à exiger la reddition sans conditions).

 

Mis en ligne le 11 septembre 2009 à 13H19

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