To Finish In a Burlesque of an Empire

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“To Finish In a Burlesque of an Empire”

13 juillet 2003 — Reproduisons cette remarque, qui mériterait d’être immortelle, de Irving M. Stelzer, dans The Weekly Standard Newsletter du 11 juillet 2003 : « As Tony Blair heads for America to collect his Congressional Gold Medal this week, he must be thinking, “With America for a friend, I surely don't need any enemies.” He gambled that his new friend, George W. Bush, would see loyalty as a two-way street. So far, he has lost his bet. »

Rencontre étonnante, entre deux hommes triomphants le 9 avril à Bagdad, réduits aujourd’hui à une défensive qui prend ici ou là l’aspect d’une situation aux abois, dans un climat qui oscille entre l’abracadabrantesque et le pathétique du dérisoire. La cause générale en est la falsification, tout aussi générale, des arguments pour entrer en guerre et, indirectement, le résultat catastrophique du triomphe militaire d’avril. Rencontre entre deux hommes qui se proclament très vieux amis, — ce qui est vraiment dire n’importe quoi, — pour célébrer des non moins vieilles special relationships. Les deux vieux amis n’arrêtent pas de dialoguer avec des coups fourrés, mais en général plutôt du type one-way street, des USA vers le Royaume-Uni. Ils se trouvent tous deux plongés dans un bourbier at home avec l’extraordinaire affaire de l’uranium nigérien.

Cette fois, encore une fois, les Britanniques semblent avoir pris des résolutions, ou, dans tous les cas, ils l’affirment. Depuis le début 2002 où il a décidé de choisir l’alignement à fond sur les USA, Blair cultive jusqu’à l’extrême une attitude britannique souvent rencontrée : le même attachement aveugle à la cause américaine, l’affirmation péremptoire que cette politique doit lui valoir des privilèges est des amabilités en réciproque de la part des USA ; et, ne voyant rien venir, l’affirmation péremptoire du même Blair que le Royaume-Uni réclame fermement la réciproque de la part des États-Unis, sinon... Sinon quoi, d’ailleurs ? Pas de réponse, ce qu’ont très bien compris, depuis longtemps, les Américains.

Ces étranges relations, cette non moins étrange attitude britannique, tout cela est particulièrement remarquable pour cette rencontre. Des problèmes sérieux, pratiques, concrets, s’aggravent entre Américains et Britanniques, toujours selon le même schéma, — les Britanniques touchés, demandeurs, maltraités, n’obtenant rien, réclamant en vain, et par ailleurs faisant leur travail d’honnêtes seconds en allant au devant de tous les désirs américains là où ils le peuvent. La situation, dans certains domaines, atteint le grotesque. Il est sans doute probable qu’un gouvernement conservateur, pourtant traditionnellement très pro-américain (en principe, plus que le Labour, mais que valent les principes aujourd’hui ?), ne donnerait certainement pas plus aux Américains que ne fait Blair, qu’il donnerait sans doute moins et qu’il obtiendrait un tout petit peu plus en retour. Blair est complètement prisonnier de sa dialectique, de son montage philosophico-politique, dans une position où il ne cesse de maximaliser son opinion.

[Cela vaut pour les rapports avec les USA comme pour le reste, si bien qu’on peut parler pour Tony Blair à la fois d’un isolement politique des réalités, — ce qui est vrai de la structure de son propre pouvoir — et d’une évolution paranoïaque de sa psychologie. Ainsi en est-il de sa dernière initiative, dévoilée ce week-end à Londres pour la tenue d’un sommet de l’Internationale Socialiste. Blair a fait circuler un document où il propose que les démocraties s’arrogent de façon générale et permanente un droit d’intervention unilatérale partout. (Ce document vient de Downing Street, il n’est pas passé par le Foreign Office, démonstration de l’isolationnisme de Blair.) Blair veut étendre au monde entier le “modèle irakien”, ce qui revient, finalement, à une doctrine “neocon +”, à rendre jaloux Wolfowitz, Kristol et toute la bande. En attendant, l’idée a mis en fureur Schröder, qui se trouvait à Londres. Était-ce bien utile ? Il est assez étrange, voire bizarre, qu’on tire de la dernière guerre irakienne dans les prolongements où on la voit l’enseignement qu’il faut étendre ce modèle tous azimuts, avec droit d’intervention à tout et à n’importe quoi, sans doute pour aller à la chasse aux armes de destruction massive ou à l’uranium acheté au Niger. Bref, la question est ailleurs : Blair est-il encore parmi nous ? La réalité présente-t-elle encore quelque intérêt pour lui ? (Voir aussi le développement que nous proposons à partir d’une analyse parue dans de defensa, concernant le rôle de la nostalgie impériale dans le comportement de Blair, autre forme de schizophrénie.)

« Tony Blair is appealing to the heads of Western governments to agree a new world order that would justify the war in Iraq even if Saddam Hussein's elusive weapons of mass destruction are never found. It would also give Western powers the authority to attack any other sovereign country whose ruler is judged to be inflicting unnecessary suffering on his own people.

» A Downing Street document, circulated among foreign heads of state who are in London for a summit, has provoked a fierce row between Mr Blair and the German Chancellor, Gerhard Schröder. »]

Lors de la rencontre GW-Blair, plusieurs thèmes très divers seront abordés. On en retient deux, qui nous intéressent particulièrement, que nous jugeons d’autant plus intéressants qu’ils sont très concrets et qu’ils concernent les deux domaines où les special relationships sont les plus assidûment suivies depuis plus d’un demi-siècle.

• La question des rapports entre les services de renseignement. La question n’est pas officiellement à l’ordre du jour mais il y a des indications selon lesquelles elle sera évoquée. La situation actuelle est mise en évidence par la polémique de la “preuve” de plus en plus appréciée comme fausse, de l’achat supposé d’uranium au Niger, par l’Irak. On laisse de côté le fond de la polémique pour s’en tenir à ce qu’elle révèle des rapports entre les services de renseignement US et UK, supposés excellents, intimes, à un point tel qu’on distinguerait parfois difficilement la CIA du MI6. Cela est (devrait être) d’autant plus vrai que la guerre contre l’Irak a (devrait avoir) encore renforcé cette collaboration. Mais tous les incidents de ces derniers jours et dernières semaines montrent le contraire, dans une mesure complètement extraordinaire. La nuit dernière, le ministère des affaires étrangères a pris sur lui de rendre publique une lettre du ministre Jack Straw qui fait des révélations étonnantes, — d’autant plus étonnantes qu’elles accentuent la pression sur Tony Blair autant qu’elles mettent en évidence la réalité catastrophique des rapports USA-UK, derrière une apparence convenue de merveilleuse entente. (D’où une spéculation : la lettre est-elle également une attaque indirecte contre Blair et sa politique complètement isolationniste, comme notamment son plan de carte blanche interventionniste laissé aux démocraties, vis-à-vis de la bureaucratie du Foreign Office ?)

« Britain and America suffered a complete breakdown in relations over vital evidence against Saddam Hussein and weapons of mass destruction, refusing to share information and keeping each other in the dark over key elements of the case against the Iraqi dictator. In a remarkable letter released last night, the Foreign Secretary, Jack Straw, reveals a catalogue of disputes between the two countries, lending more ammunition to critics of the war and exerting fresh pressure on the Prime Minister.

» The letter to the Foreign Affairs Committee, which investigated the case for war against Iraq, reveals that Britain ignored a request from the CIA to remove claims that Saddam was trying to buy nuclear material from Niger, despite concerns that the allegations were bogus. It also details a government decision to block information going to the CIA because it was too sensitive.

» As diplomatic relations between America and Britain become increasingly strained over Iraq's WMD, Straw said that the Government had separate evidence of the Niger link, which it has not shared with the US.

» The revelations come just four days before Tony Blair travels to America for his toughest visit there since he came to power in 1997. As well as WMD, the Prime Minister will also raise Britain's 'serious concerns' over the treatment of British citizens held at Guantanamo Bay.

» Straw's letter reveals:

» * That evidence given to the CIA by the former US ambassador to Gabon, Joseph Wilson — that Niger officials had denied any link — was never shared with the British.

» * That Foreign Office officials were left to read reports of Wilson's findings in the press only days before they were raised as part of the committee's inquiry into the war.

» * That when the CIA, having seen a draft of the September dossier on Iraq's WMD, demanded that the Niger claim be removed, it was ignored because the agency did not back it up with “any explanation”. »

• Les relations technologiques entre les deux pays, c’est-à-dire entre les USA et UK (dans ce sens). Un article du New York Times/Financial Times (que nous a aimablement signalé, ce jour, un de nos lecteurs) fait le point sur cette question, — ou, plutôt, transmet quelques “messages” britanniques, plus stupéfiants les uns que les autres. Derrière l’apparence incomparable de professionnalisme et de sérieux, la naïveté britannique lorsqu’il s’agit des Américains et de la technologie ne laissent de surprendre. Les Britanniques veulent que les Américains autorisent des transferts importants de technologies US vers UK, et ils entendent obtenir l’accord de GW. En toile de fond, il y a la probable fusion de BAE avec Lockheed Martin dans les mois à venir, que Blair semble désormais accepter. Un Blair consentant est complètement manipulé par BAE dans cette affaire, parce que les actionnaires de BAE veulent l’américanisation du groupe pour obtenir les marchés importants du Pentagone. Bien sûr, BAE deviendra non-UK et les Britanniques restant à Londres n’auront pas plus de technologies pour autant. Là encore, les Britanniques jouent une partie lose-lose (le contraire de win-win), comme dans tous leurs marchés avec les Américains. (Nous allons publier un texte spécifique sur cette question, à partir de l’article mentionné ci-dessus.)

La rencontre Bush-Blair est la rencontre d’une ambition anglo-saxonne (ambition impériale) devenue un énorme facteur de déstabilisation des deux pouvoirs anglo-américains. Tony Blair y figure comme un homme devenu le pantin de ses illusions, et enfermé dans un cercle étroit qui alimente effectivement ce qu’il reste de ses illusions. Quant à Bush, c’est Bush ; de même que cet homme sans envergure ni honneur fait porter à la CIA le chapeau de ses mensonges sur le Niger en sacrifiant la dignité de la fonction présidentielle, il fera porter à Blair l’une ou l’autre casserole quand il apparaîtra qu’on peut s’en débarrasser en les jetant dans l’arrière-cour britannique. Il nous reste à suivre le naufrage de cette étrange association, le tout étant justement caractérisé par ce titre fameux que William Pfaff avait donné à l’une de ses chroniques, en 1992 (8 mars 1992), en commentaire de la diffusion publique de l’esquisse du plan de domination mondiale de Wolfowitz, alors dans l’équipe du secrétaire à la défense Cheney : « To Finish in a Burlesque of an Empire ». Cela vaut bien la peine de se mettre à deux pour arriver à un tel résultat.