Le rendez-vous de juillet

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Le rendez-vous de juillet

Les réactions après l’“accord” en deux temps (20 et 23 février) entre la Grèce et l’Eurogroupe se partagent évidemment en deux camps... Les pessimistes et les optimistes. (Nous laissons de côté les nuées de commentateurs-Système pour lesquels l’“optimisme”, — quasi-unanime, certes, – consiste dans le constat d’un rangement de Syriza et de la Grèce dans l’alignement-Système de la politique de l’UE et de l’Allemagne. Ces commentaires n’ont aucun intérêt puisqu’ils reflètent l’immuable appréciation d’une politique-Système dont le but ne change pas, non plus que les moyens, le tout devant aboutir à la capitulation des souverainetés au profit du Système.) Les pessimistes et les optimistes dont nous parlons concernent ceux qui sont de cœur avec Syriza et la Grèce et apprécient, à partir des résultats des 20-23 février les chances que le programme de Syriza soit rencontré. Le débat pessimistes-optimistes est résumé par cette remarque par ailleurs polémique du “Yéti”, sur le site Politis.fr le 23 février 2015 :

«Étonnant le nombre de prétendus soutiens de Syriza à enterrer l’espoir Tsipras aussitôt l’accord conclu à l’arraché entre la Grèce et l’Eurogroupe vendredi 20 février. La Grèce, selon eux, se serait couchée devant la Troïka. Pourtant, à y regarder de plus près...»

Un avis nuancé d’un pessimiste, appuyé sur une très longue expérience qui nous est livrée au travers d’un long texte faisant l’historique du destin grec jusqu’à la crise actuelle, est celui de James Petras, qui fut notamment conseiller du Premier ministre Andreas Papandreou à partir de 1981, jusqu’à sa démission en 1984 pour des causes qui se rapprochent de celles qui justifient son jugement pessimiste sur l’action de Syriza. Pour autant, Petras n’exclue nullement que la situation, d’ici juillet, force Tsipras à choisir la solution dite Grexit (sortie de la Grèce de l’euro), – qu’il envisage d’ailleurs, Petras, avec pour le coup un optimisme retrouvé et revigorant d’un événement ayant des conséquences catastrophiques pour l’UE... (Le 20 février 2015 sur le blog personnel de Petras.)

«Syriza’s compromises demonstrate that the looney right’s (the Economist, Financial Times, NY Times, etc.) characterization of Syriza as the “hard left” or the ultra-left have no basis in reality. For the Greek electorate’s “hope for the future” could turn to anger in the present. Only mass pressure from below can reverse Syriza’s capitulation and Finance Minister Vardoulakis unsavory compromises. Since he lacks any mass base in the party, Tsipras can easily dismiss him, for signing off on “compromise” which sacrifices the basic interests of the people.

»However, if in fact, EU dogmatism and intransigence forecloses even the most favorable deals, Tsipras and Syriza, (against their desires) may be forced to exit the Euro Empire and face the challenge of carving out a new truly radical policy and economy as a free and independent country. A successful Greek exit from the German – Brussels empire would likely lead to the break-up of the EU, as other vassal states rebel and follow the Greek example. They may renounce not only austerity but their foreign debts and eternal interest payments. The entire financial empire – the so-called global financial system could be shaken...

»Greece could once again become the ‘cradle of democracy’.»

Le site Lescrises.fr reproduit notamment deux interventions de partisans de Syriza qui ont une vision très pessimiste de l’avenir jusqu’à juillet prochain. Il s’agit d’une part d’un articles du député de Syriza Lapavitsas, le 24 février 2014Mais nous qui avons été élus sur la base du programme de Syriza et qui considérons que les propositions de Thessalonique sont un engagement que nous avons pris envers le peuple grec, nous sommes profondément préoccupés. Et il est de notre devoir de consigner nos préoccupations.») ; il s’agt d’autre part d’une adresse passionnée du député européen Manolis Glezos, 92 ans, ancien résistant, le 24 février 2015Pour ma part, je demande au Peuple Grec de me pardonner d’avoir contribué à cette illusion [concernant Syriza]... Mais, avant que le mal ne progresse... Avant qu’il ne soit trop tard, réagissons.»)

Parmi les “optimistes” dans le camp des pro-Syriza, on mettra incontestablement en évidence Jacques Sapir. L’économiste français, adversaire rationnel et implacable de l’euro, développe dans deux textes, les 21 février 2015 et 24 février 2015 la même idée. Selon lui, Syriza a gagné du temps, ce qui était l’essentiel, et il n’a plus devant lui qu’une seule possibilité : préparer l’inévitable, qui est la sortie de la Grèce de l’euro. Par ailleurs, il estime que la Grèce est tout à fait capable de réaliser cette sortie si elle la prépare bien, et de retrouver très vite des conditions très favorables ... Par contre, elle devrait laisser derrière elle, dans cette hypothèse, la zone euro dans un état de grande confusion, devant un choix extrêmement affligeant : l’abandon de la politique d’austérité imposée par l’Allemagne ou la fin de l’euro.

«... Mieux vaut utiliser ces 4 mois gagnés de haute lutte pour se préparer à l’inévitable, c’est à dire à une sortie de l’Euro. Quelle que soit la stratégie de négociations de la Grèce, et celle conçue par son Ministre des Finances Yanis Varoufakis est excellente, il faut s’interroger sur le but de cette négociation. En fait, la Grèce ne peut obtenir des choses qui sont, dans le contexte politique actuel, contradictoires. Elle ne peut se dégager des dettes (d’au moins une partie) et garder l’Euro. Le paradoxe réside dans ce qu’une sortie de la Grèce de la zone Euro, par les effets induits qu’elle produira, mettra fin assez rapidement soit à l’Euro soit à la politique de Germano-Austérité. Mais, pour cela, la Grèce doit sortir de l’Euro.» (21 février 2015)

«La possibilité d’une sortie de la Grèce de la zone Euro, qu’elle soit voulue ou qu’elle soit subie, devient de plus en plus vraisemblable d’ici le début du mois de juillet prochain. Le fait que le gouvernement grec et l’Eurogroupe aient pu trouver un accord pour les quatre mois nous séparant de cette date ne change rien à l’affaire. Il faudra poser la question soit de l’annulation d’une partie de la dette, soit de sa transformation (en réalité un moratoire sur près de trente ans). Or, l’on sait que ces deux hypothèses sont également rejetées par l’Allemagne. Il convient donc de regarder un certain nombre de paramètres de la Grèce pour se faire une idée réelle de ce qu’un “Grexit” signifierait. [...]

»... Ceci confirme donc une analyse intuitive. La Grèce est AUJOURD’HUI bien plus prête à une sortie de l’Euro qu’elle ne l’était en 2009 ou 2010. Une telle sortie, accompagnée d’un défaut sur la dette et d’une dévaluation de 20% à 30% aurait pour effet de dynamiser rapidement et profondément l’économie grecque. Ceci conduirait très certainement à des gains de productivité du travail importants, qui permettrait, dès 2016, des hausses de salaire importante sans compromettre la compétitivité retrouvée de l’économie grecque.» (24 février 2015)

Une chose paraît assurée après cette passe d’armes et avant le “rendez-vous de juillet” : la persistance d’une position extrêmement dure de l’oligarchie européenne face à la Grèce, et cela dans une optique encore plus politique qu’économique. (Comme l’écrit Alastair Crooke [voir le 24 février 2014] : «Likely, it is fear of political contagion, more than financial contagion, that is causing the Euro-Élites to react with such irascibility to Greece’s case. But by the very irascibility of their response, European leaders risk turning an economic dispute into a nationalist one, fanning flames of nationalism (and anti-German sentiment) throughout southern Europe, and into the Balkans.») On peut même avancer que cette perception politique se mesure en termes idéologiques et symboliques, c’est-à-dire les termes les plus sensibles à la moindre mise en cause, et les plus prompts à l'extrémisme. De ce point de vue, la Grèce, de si peu d’importance soit-elle au sein de l’UE, doit être mise au pas comme n’importe quel autre État-membre, et finalement comme tous les États-membres. L’UE, comme l’idéologie hyperlibérale, comme les conceptions suprématistes du bloc BAO, ne souffre aucune exception dans ce qui est considéré comme la marque même de sa/de leur vertu politique et idéologique, sinon métahistorique (ou pseudo-métahistorique puisque le terme est évidemment galvaudé et faussé dans le cadre de cette dialectique-Système) ... De cette vertu nécessaire au Système dans le cadre de la narrative qu’il entretient à son propre propos, nous disions notamment le 18 février 2015, à propos des relations avec la Russie, – et cela valant aussi bien pour les relations de l’Europe avec la Grèce :

«On sait, ou l’on devrait savoir, sans aucun doute, que la narrative, pour tenir, a besoin d’une présentation vertueuse quasiment à 100%, une présentation quasiment en or massif. La narrative, ce n’est pas de la simple communication, ni de la “guerre de la communication” au sens classique et au seul sens possible d’ailleurs, c’est une construction totalement inédite d’autre chose, – autre monde, autre réalité, autre vérité, etc., une construction totalitaire nécessairement appuyée sur la dénonciation de l’infamie de tout ce qui est contestataire d’elle-même, une construction totalitaire qui se montre et se démontre impérativement par sa propre vertu : à l’infamie décrite à longueur d’articles et d’éditoriaux de la presse-Système comme étant à 100% de la “version” russe de la réalité doit correspondre comme son double justement vertueux la vertu à 100% de la narrative.»

Dans cette logique, il nous semble donc qu’il y a toutes les chances (!) que l’équipe Syriza sera soumise à un traitement extrême, sans la moindre concession, de la part des autorités-Système en Europe, lors du “rendez-vous de juillet”. A moins d’une capitulation complète, qui semble tout de même une option extrêmement difficile non seulement à choisir mais, plus encore, à tenir dans le climat actuel, elle devrait effectivement être conduite à envisager le choix radical du type Grexit.

Il faut aussi considérer, et ceci allant dans le même sens, l’environnement crisique où se trouvent la Grèce et l’Europe, notamment avec la crise des relations avec la Russie (la crise ukrainienne) qui peut interférer dans la situation générale ; d’une part en poussant encore plus les autorités-Système au durcissement quasi-inenvisageable pour Syriza, parce que toutes ces crises qui mettent en cause la légitimité de l’UE suscitent effectivement la seule réaction du durcissement idéologique paroxystique qui se répercute dans tous les domaines ; d’autre part en ménageant la possibilité d’une intervention de la Russie comme possibilité d’une aide pour une Grèce qui choisirait l’option Grexit. Sur ce dernier point, on doit également insister sur le fait que l’option d’un rapprochement russe de la Grèce, dans un environnement déjà en plein bouleversement à cause de la crise ukrainienne, devrait sembler un choix intéressant pour la stratégie de riposte asymétrique que la Russie privilégie dans son affrontement avec le bloc BAO.

Au reste, et pour alimenter cette dimension de la crise grecque, on devrait très vite voir surgir des passages délicats pour les relations entre la Grèce et l’UE, lorsque la question de nouvelles sanctions contre la Russie viendra à l’agenda européen. A cette occasion, la Grèce, si elle confirme sa position générale d’hostilité à ces sanctions, pourrait se trouver au sein des États-membres de l’UE des alliés qui renforceraient sa position et sa résolution (notamment le groupe Autriche-Hongrie-Slovaquie-Tchéquie). D’autres pays, comme l’Italie, pourraient voir leur position politique quelque peu secouée pas la question grecque, – même si leur perception économique est très orthodoxe ... Tout cela implique simplement qu’on ne peut détacher la crise grecque des autres crises en cours, sans préjuger des interférences et des conséquences de ces interférences, – mais simplement en observant qu’il existe autour de la crise grecque de nombreuses variables inconnues qui sont loin de se présenter dans une occurrence favorable aux autorités-Système de l’UE. La chance de la Grèce dans cette crise, c’est qu’elle (la Grèce) n’est pas la seule à être en crise dans le débat qui la concerne, que l’Europe institutionnelle notamment l’est également ; l’exploitation de cette chance, pour ce pays, c’est d’élargir le débat, essentiellement en le faisant monter au niveau politique et en l’étendant à d’autres pays en-dehors de la zone européenne institutionnelle.


Mis en ligne le 25 février 2015 à 11H12

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