Le populisme danse sur le pont du Titanic

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Martin Wolf, du Financial Times (et du Monde pour l'occasion), avait eu des mots sévères pour ceux qui, aujourd’hui, réclament des moyens d’action, de régulation, de surveillance et de police contre les excès des marchés, des banques et des grands établissements financiers, – alors que c’est le sort du monde qui est en jeu, et que le sort du monde dépend du redémarrage exactement de ce même système qui nous a donnés “les excès des marchés, des banques et des grands établissements financiers”. C’était dans son texte du 3 mars, dont nous nous étions permis de dire quelques mots ce même 3 mars. Voici le passage:

«Je suis consterné par l'obsession européenne visant à réguler les hedge funds et les paradis fiscaux. Ces derniers sont-ils à l'origine de cette crise ? Non. Les Européens demandent aussi une régulation de l'ensemble des produits et acteurs des marchés financiers, sans exception. C'est un peu comme demander qu'on accélère les recherches sur le radar pendant que le Titanic coule. Réalisent-ils bien que les banques, au cœur de cette crise, sont les établissements les plus régulés de tous?»

Que doit-il penser du spectacle américaniste cette fois, en plus des intentions européennes? En effet, la seule question à l’ordre du jour, aux USA, coeur même du système, c'est bien désormais de savoir comment punir et empêcher les excès des organisations financières, c’est-à-dire essentiellement AIG, comme l’on imagine.

A Washington et alentour, tout le monde ne pense plus qu’à une chose: se faire le scalp des dirigeants d’AIG et de tous les intrus, criminels, profiteurs qui se cachent dans les coins sombres de Wall Street. Même les plus extrêmes des neocons, qui portèrent fort hautes les couleurs de la démocratie financière US, des marchés libres, du “chaos créateur” de l’ultra-libéralisme, du modèle économique et financier à promouvoir au bout du fusil, même ceux-là s’y mettent, et pas avec le dos de la cuiller comme à leur habitude. ThinkProgress.org signale, le 17 mars, l’intervention, notamment de Charles Krauthammer, demandant qu’on les pende en place publique, ou qu’on importe une guillotine from the French (il doit bien en rester l’une ou l’autre, non?)…

«…Yesterday on a local Iowa radio show, Sen. Charles Grassley (R-IA) suggested that AIG executives consider committing suicide. And last night on Fox News, far right pundit Charles Krauthammer and his milder counterpart Mort Kondracke argued that some should be put to death:

»KRAUTHAMMER: I’m all in favor of keeping this heaping opprobrium. I would deny them the bonuses if possible. I would be for an exemplary hanging or two. Have it in Times Square, invite Madame DuFarge. You borrow a guillotine from the French and we could have a party. If that’s what it takes to maintain popular support, let’s do it. But it’s not going to change anything economically. […]

»KONDRACKE: I was going to recommend boiling in oil in Times Square, but look, because these are the people who invented these crazy credit default swaps that are leading to the whole disaster.

D’une façon générale, effectivement, les républicains sont sur leurs grands chevaux populistes, réclamant qu’on tire à vue sur Wall Street, qu’on mette tous ces patrons-financiers sous surveillance, qu’on envisage même de ne plus rien donner à ces monstres pourris, qu’on laisse AIG voguer tout seul et s’écrouler s’il le faut. Le parti républicain n’est plus du tout le parti du système financier et capitaliste, du non-interventionnisme quand tout va bien et de l'interventionnisme sélectivement favorable à la finance quand tout va mal.

Obama, lui, est en Californie. Le voyage tombe bien: le président quitte Washington pour aller s’adresser à l’Amérique profonde, mettant un peu dans le même sac “les types de Washington” (dito, les républicains) et ceux de Wall Street. Obama élargit de spectre du populisme que les républicains eux-mêmes ont ouvert en le cantonnant à Wall Street. Il fait du super-populisme, formule versus Washington + Wall Street. La formule est inratable et, ainsi, la scène politique US se transfère à nouveau, – ou se confirme, – dans la bataille politicienne qui se marque cette fois par une surenchère populiste aux dépens du système. (Selon AP, le 18 mars.)

»[Obama] defended his ambitious plan to overhaul health care, energy, education, taxes and spending policies in the coming months, against unnamed forces aligned against him. “I know some folks in Washington and on Wall Street are saying we should focus on only one problem at a time: ‘our problem,’” Obama said. “But that's just not the way it works.” […]

»Referring to the uproar over bonuses paid to executives of the largely nationalized AIG insurance company, Obama said: “I know Washington's all in a tizzy, and everybody's pointing fingers at each other and saying, ‘It's their fault, the Democrats' fault, the Republicans' fault.’ Listen, I'll take responsibility. I'm the president.” In the same breath, he said, “We didn't draft these contracts.” But he added, “It is appropriate when you're in charge to make sure that stuff doesn't happen like this.”

»Obama tried to head off questions about AIG by saying he understood taxpayers' anger. And he tried to broaden the issue, which has vexed his young administration. “These bonuses, outrageous as they are, are a symptom of a much larger problem,” he said. It's “a culture where people made enormous sums of money taking irresponsible risks that have now put the entire economy at risk.”»

Pour ajouter une cerise sur le gâteau du désordre causé directement et indirectement par les bonus AIG, Obama se paye le luxe de diviser les républicains selon la ligne classique de fracture des USA: le centre (Washington) contre le reste (les Etats). Ce qui donne (sur AP, le 19 mars):

«President Barack Obama is playing a bit of divide and conquer this week, pitting his Republican critics in Washington against GOP governors and mayors eager for the federal money that his hard-fought stimulus plan will bring. Next on the list of Republican notables to embrace the president is California Gov. Arnold Schwarzenegger, who is to join Obama at a town hall meeting Thursday in Los Angeles.»


Mis en ligne le 19 mars 2009 à 15H17

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