Le destin de Sarko d’Estaing

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Le destin de Sarko d’Estaing


22 juin 2007 — Quoi qu’il en soit et malgré tout notre sentiment de culpabilité à cet égard, il nous a toujours paru hautement farfelu de voir en Sarkozy un apprenti-dictateur fasciste. La France n’est ni l’Allemagne ni l’Italie (le pétainisme n’a rien à voir avec un processus fasciste et tout avec les suites des chocs terribles de la Grande Guerre, — voir la haine des vrais fascistes français pour Vichy). L’actualité de 1919-1939 n’est pas celle de 2007. Pourtant, elle semble l’être pour nombre de nos commentateurs. Le phénomène de “la paille et la poutre” en matière d’urgence politique a toujours été une des clefs du confort intellectuel. Accuser (condamner) Sarko d’une infamie datant de février 1934 est plus exaltant et moins risqué que de tenter d’identifier quelle est l’éventuelle infamie de 2007.

Pour autant, on comprend que Sarko n’est pas sans défauts. Il en est même pétri. Le problème de Sarko aujourd’hui est qu’il se découvre terriblement vulnérable, non pas aux agents d’influence américanistes ou aux sombres desseins policiers, mais à l’“écume des jours” qui caractérise la pensée moderniste et parisienne. Le Sarko qu’on a célébré comme l’homme qui, pour la première fois depuis 1945, a décomplexé la droite, se découvre très curieusement lui-même chargé du complexe du “gardez-vous sur votre gauche” qui, par exemple, avait marqué le début de septennat de Giscard. (Le problème avec Giscard est que cela s’est poursuivi ; la question avec Sarko est de savoir si cela se poursuivra.) Pour autant et dans tous les cas, la chose n’est pas aussi grave que du temps de Giscard parce que nous ne sommes plus, essentiellement en politique extérieure, — ce qui est l’essentiel, — “du temps de Giscard”.

Nous préférons à tous les éditos si profonds des journaux parisiens un de ces comptes-rendus d’un de nos amis-ennemis britanniques qui suffit, en peu de mots, à rendre compte du phénomène.

Il s’agit de John Lichfield de The Independent, dans les éditions du 21 juin.

«Only five weeks after taking office, President Sarkozy faces a serious outbreak of grumbling in his own ranks. The parliamentary elections last weekend were not the sweeping triumph that the centre-right had been promised. President Sarkozy's reshuffled and expanded government has cast itself open more than ever to the left and to the centre, to women and to racial minorities.

»One in three of all the posts in the government have gone to politicians associated with other parties. Three of the top five posts in government — finance, defence and interior — have gone to women. The economics minister is a woman for the first time, Christine Lagarde.

»Two high-profile junior ministerial posts have gone to young women of immigrant origin. One of them, Rama Yade, 30, a striking woman born in Senegal, is already known as “Sarkozy's Condoleezza Rice”. She has been plucked from relative obscurity to become minister of state for human rights at the Foreign Ministry.

»All of this may be brilliant public relations, and a long overdue opening of French government to women and minorities. But it leaves a bitter taste with young, male, white centre-right politicians who have been denied jobs in government.

»President Sarkozy made an unexpectedly long and detailed speech to UMP deputies yesterday to defend his choices and to promise no slackening of his programme of fiscal and social reforms. He made a prime minister's speech, not a president's speech. It largely pre-empted the traditional policy declaration of the actual, or nominal, prime minister, François Fillon, which will be made to the National Assembly next week.

»The President said he had gone out of his way “to seek out such different personalities for the government” because he wanted “rupture with the past”, adding: “I cannot stand the idea that France, such a diverse country at its grassroots, does not reflect this diversity at the top.”»

Entre “écume des jours” et grandeur de l’Histoire

Modérons nos transports. Faire de ces événements de l’“écume des jours” des affaires d’Etat est leur faire grand honneur. Entendre un homme qui a bâti sa campagne sur l’identité nationale fondée évidemment sur la “France éternelle” (c’est-à-dire son passé pour l’essentiel parce que le passé forme l’essentiel du cimier et du fondement d’une éternité, — on n’a pas trouvé mieux) nous annoncer qu’il veut une “rupture avec le passé” pour expliquer qu’il a des ministres femmes et de différentes colorations a quelque chose de dérisoire et beaucoup du grossier oxymore démagogique classique. Pas beaucoup d’importance, tout ça.

La drôlerie de la situation est que Sarko le réformateur l’est pour l’instant dans le sens habituel à tous les nouveaux-venus en politique française, qui arrivent avec une ferme intention de faire table du passé (français) selon les canons des recommandations dans les salons parisiens. Céder à l’antiracisme, au féminisme, à tous les “ismes” bon chic bon genre, et voilà qui fait, comme dit Lichfield, “une brillante relation publique”. Mais au-delà ?

Qu’on nous comprenne bien avant de donner ordre au peloton d’exécution de nous exécuter. Rama Yade, que nous avons entendue à plusieurs reprises, nous paraît drôle, spirituelle, pleine de bon sens, et pourrait faire une bien meilleure ministre ou sous-ministre que nombre de nos “éléphants” chenus de droite ou de gauche. Pour autant : était-ce bien utile de fabriquer une “secrétaire d’Etat aux droits de l’homme” rocambolesque pour pouvoir l’y mettre? (Mais avec un ministre comme Kouchner, après tout, — mais ce n’est pas très sympa pour Yade.) Ou bien était-ce pour pouvoir justifier l’expression de “Sarkozy's Condoleezza Rice” qui fait très chic dans les salons mais n’est pas plus sympa pour la jolie et joyeuse Yade? Bien que black et femme à la fois, Condi Rice devrait laisser dans l’histoire la trace d’une secrétaire d’Etat pleutre, irresponsable et calamiteuse pour n’avoir pas su contrôler l’homme sur lequel elle exerce un contrôle d’une très grande force, et qu’il était essentiel de contrôler pour le destin de la Grande République. Pour cela, et à la suite de Colin Powell, autre black malencontreusement aligné sur les consignes du système (et méchamment dénoncé comme “larbin des Blancs” par un Harry Belafonte à la dent dure), il sera fort peu pardonné à la Condi. Mais Condi, femme et black à la fois, reste un “bon coup de RP”.

Ce gouvernement sarkozyste de bric et de broc et excellent pour la RP aboutit effectivement à ce Président qui joue au Premier ministre. C’est mal comprendre le système. La direction intrusive systématique du président dans la gestion des “domaines réservés” et autres moins réservés est un contre-sens. Les “domaines réservés” comme la politique en général sont orientés par le Président mais nullement administrés et dirigés par lui au jour le jour. Contrairement à la légende, de Gaulle déléguait beaucoup à ses ministres des “domaines réservés”, qui avaient du poids. Les actuels ministres des affaires étrangères et de la défense font un peu léger dans le tableau.

Voilà, à notre sens, où se situent les premiers “couacs” de Sarko. On a fait de lui un révolutionnaire postmoderniste par son affection extraordinaire pour les médias, sa façon people de les traiter et de mettre sa famille en avant, sa maîtrise du monde médiatique par conséquent. On se trompe grandement. A côté d’un de Gaulle, Sarko est un enfant dans l’usage des médias : de Gaulle a fait le 18 juin et tout ce qui a suivi à partir d’un micro de la BBC! Qui dit mieux? Qui est le plus moderne et le meilleur manipulateur des médias? La “une” de Paris-Match avec Cécilia ou le 18 juin 40? La crainte que nous aurions, au contraire, est que Sarko se laisse trop emprisonner par les médias et la mode moderniste type-“écume des jours” qu’ils véhiculent. Du pur Giscard, — vanité oblige.

… Sauf que, répétons-le, nous ne sommes plus “au temps de Giscard”. Dans ce qu’on a vu de lui en politique extérieure, Sarko n’est pas du tout catastrophique, tant s’en faut, — même à un sommet bruxellois de l’UE, qui fait partie de la “politique étrangère”. Il y a peu de choses à voir, dans ce cas, avec l’“écume des jours” méthode parisienne et façon salons. Dans ces circonstances-là, comme nous l’avons déjà suggéré, son besoin d’action aux dépens de la pensée fait qu’il laisse la pensée générale et extérieure, c’est-à-dire “la force des choses” (transcrite en général par son conseiller Guénot, dans le bureau d’à-côté), guider son action. L’insatisfaction, voire l’impatience et l’agacement que l’on peut ressentir au spectacle parisien de la “brilliant public relations” du système parigo-sarkosyste sont largement compensés par la perception que l’on peut avoir de la prise en charge et de la prise en compte par le même de l’affirmation des grandes tendances historiques qui secouent et bouleversent aujourd’hui le système occidental. Les exigences de ces ébranlements colossaux sont irrésistibles pour qui sait y faire et y céder. Encore une fois, un homme agité et actif comme Sarkozy n’a et n’aura aucune raison, ni même aucune force à y perdre d’ailleurs, d’y figurer dans un sens désavantageux pour les tendances structurantes que représentent les intérêts français, — ou, pour dire plus noblement, dans un sens désavantageux pour les exigences de l’identité et de la souveraineté qui furent fondamentalement réaffirmées par la saga des élections présidentielles. Une telle attitude sur l'essentiel peut aussi donner une “brilliant public relations”, — ou encore, bis repetitat, pour dire plus noblement encore (une de nos citations favorites, tant elle ramène par inadvertance les “scélérats” dans le chemin de l’honneur) : «Tout peut, un jour arriver, même ceci qu’un acte conforme à l’honneur et à l’honnêteté apparaisse, en fin de compte, comme un bon placement politique.» (de Gaulle, Mémoires de guerre).