La légitimité bouleverse les psychologies

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La légitimité bouleverse les psychologies

14 octobre 2008 — Il est manifeste, et pas vraiment illogique ni inattendu, que notre commentaire de ce jour enchaîne directement sur celui d’hier 13 octobre, à partir de l’observation des événements du week-end et d’hier également.

Nous nous appuyons également sur quelques commentaires d’origine britannique, les plus sûrs en la matière parce qu’ils viennent d’un pays concerné en premier par la crise (effondrement de la City), concerné en premier par le dogme économique qui s’est effondré avec cette crise, concerné en premier par les relations transatlantiques. On voit par ailleurs dans notre rubrique Bloc Notes de ce jour l’analyse d’Anatole Kaletsky, du Times, faite avant que l’on puisse apprécier les résultats de l’intervention des pays européens. Cette intervention a constitué sans aucun doute un tournant de la crise, – un de plus dans une crise qui n’est faite que de tournants qu’on qualifie aussitôt de “décisifs”, – sans qu’on sache pour autant si celui-ci est, à son tour, vraiment “décisif”. L’interprétation des événements est ici secondaire; non que ces événements ne soient pas importants, certes, mais parce qu’une interprétation au jour le jour est très risquée et le plus souvent futile.

Essentielle, par contre, est l’interprétation de ce que ces événements nous révèlent de l’évolution des mentalités et des psychologies. Cette évolution est à mesure, – très rapide et significative. Les commentaires de ce matin vont effectivement dans le même sens du constat de l’importance d’une action qui est qualifiée d’européenne, dans le sens où Kaltesky la décrivait hier matin. Pour illustrer ce constat, des extraits d’un article du Guardian de ce matin, prenant en compte l’action des gouvernements européens autant que les effets de cette action.

Les trois premiers paragraphes situent effectivement les caractéristiques de l’action “européenne”: massive, déterminée, et fondamentalement basée sur la volonté des puissances publiques affirmant leur prépondérance. L’“Europe” est devenue “the governments of Europe” et l’action entreprise est caractérisée par l’expression “unprecedented state interventions”, – l’action des nations européennes passant par le moyen exclusif de l’intervention de la puissance publique.

«The governments of Europe yesterday embarked on their biggest financial gamble since the launch of the euro single currency with the boldest financial rescue scheme ever seen. They are pledging to buy up tottering banks, underwrite their lending, and flood the markets with liquidity in a package that could run to a staggering €2tn in total across the EU.

»In a closely coordinated rash of announcements and observing the same rules and similar conditions, Germany, France, Austria, and Spain unveiled packages worth hundreds of billions of euros aimed at shoring up their banks and financial systems, while Italy, Sweden, Poland, and Norway prepared parallel action.

»The radical and risky moves followed an emergency summit of the 15 single currency countries in Paris on Sunday night which agreed a set of rules and instruments for the unprecedented state interventions modelled on the British government's triple-pronged strategy unveiled last week.»

Le résultat est aussitôt mesuré en termes politiques, qui sont caractérisés par les deux paragraphes suivants. La référence est les USA, le constat est le “leadership” affirmé de l’Europe par rapport aux USA.

«The scale, ambition and potential costs of the programmes announced yesterday suggested that European leaders such as Gordon Brown, President Nicolas Sarkozy of France and Germany's chancellor, Angela Merkel, were determined to rise to the challenge of the financial crisis through concerted action, displaying a degree of leadership that put Washington, the global economic leader, in the shade.

»“United Europe has pledged more than the US,” said Sarkozy, chairing the EU, as he announced a €360bn package for France. “European policymakers are racing ahead of the US in their efforts to solve the crisis,” said Italy's Unicredit bank.»

Le constat est irrésistible. La bataille contre la crise est nécessairement décrite en termes politiques; d’une part, par l’affirmation de la puissance publique qui implique nécessairement une affirmation massive du pouvoir politique; d’autre part, par l’affirmation sans la moindre précaution de langage du “leadership” européen par rapport à la faiblesse dramatique du pouvoir politique US, voire au vide politique qui a été la caractéristique de la situation washingtonienne depuis les 7-15 septembre.

Le schéma non moins évident de l’action de l’“Europe” est celui des nations européennes, des “governments of Europe”. Il s’agit moins d’une volonté délibérée que de la force des choses. L’inexistence des institutions européennes depuis le début de la crise a été absolument pathétique. Nous avons eu des échos, souvent indignés, de la façon dont la haute hiérarchie européenne, essentiellement la Commission, a ignoré complètement cette crise. Jeudi dernier encore, Barroso faisait une intervention dans un séminaire interne de la Commission, où il décrivait la situation de l’Europe sans référence particulière à la crise (il fut rudement accroché par des interventions du public, parmi eux de nombreux fonctionnaires, lui demandant quelle était l’action de la Commission dans cette crise, lui-même répondant par un pathétique constat d’impuissance). La Commission a été paralysée par la perception que toute sa “légitimité”, – une imposture de légitimité, en fait, – était fondée sur une idéologie, un dogme (un “outdated dogma”, selon Brown), dont la crise a montré, avec son discrédit complet, l’extraordinaire perversité en même temps que la fragilité pouvant conduire à l’effondrement de toutes les structures financières du monde.

Cette déroute des institutions européennes accompagne celle des autres institutions internationales fabriquées sur le modèle américaniste hérité de Bretton Woods revu postmoderne, qui ont évolué selon le même “outdated dogma”. Le FMI du Français Strauss-Khan est un exemple de cette situation, sa contribution se résumant à des avis d’une platitude rare, qui n’ont fait que mettre en évidence l’incapacité de cette institution à prévoir les conditions de la crise.

A ce point de la crise, et sans préjuger en rien de ses suites car il est évident que cette crise n’est pas terminée tant elle n’est qu’une manifestation de la crise systémique centrale qui s’exprime de diverses façons, les enseignements sont extrêmement riches. Ils sont finalement contenus dans une appréciation centrale qui concerne la question de la légitimité.

L’affirmation de la légitimité

Il n’y a rien de planifié, de préparé, de constitutionnellement recommandé et autorisé dans tous ces événements. La puissance extraordinaire de la crise et la pression qu’elle a engendrée ont dégagé les psychologies de la carapace de conformisme que représentent la constante offensive de communication des réseaux institutionnels et idéologiques mis en place par l’américanisme, – ceux des USA ou ceux que les autres pays, essentiellement européens, ont adoptés et adaptés. La nécessité de l’action a appelé la légitimité des forces qui peuvent agir, et cette légitimité s’est retrouvée dans les puissances publiques des principaux pays concernés, – c’est-à-dire les “gouvernements européens”. L’“Europe” à 27, ce patchwork sans la moindre légitimité, s’est trouvée résumée à quelques grandes nations traditionnelles de l’Europe, qui ont représenté dans cet épisode la légitimité retrouvée. Ce fut donc l’“Europe des nations”, nécessairement représentée par les plus puissantes, les plus “historiques” d’entre elles. La crise dans sa dimension politique fondamentale s’est résumée à un face-à-face exceptionnel entre les USA et l’Europe, entre deux conceptions du monde; la crise du système financier mondial s’est donc exprimée par l’essentiel, qui est la crise de notre civilisation, la crise à l’intérieur de notre civilisation.

La légitimité retrouvée fouette les psychologies. Elle a tracé le cadre de l’action voulu par l’Histoire, dans ce moment historique, et les hommes d’action que sont nos dirigeants en général à la pensée si courte, s’y sont précipités. L’Anglais Brown fut au premier rang, parce que l’Angleterre était sous la pression d’une menace mortelle, qui valait bien celle de la Bataille d’Angleterre en 1940. A ses côtés, on a évidemment trouvé le Français Sarkozy, opportunément président de l’UE, porté par une légitimité française qui a retrouvé avec un naturel confondant toutes ses références historiques et qui porte naturellement ses vertus structurantes contre l’attaque déstructurante transformée en déroute. Dans ce cas, l’autorité va de soi, elle n’a pas besoin de “bling-bling”, elle coule de source pour l’homme, le Président quel qu’il soit, devenu naturellement le représentant pour l’action politique d’un destin collectif qui lui donne sa légitimité. Ce fut l’affirmation implicite de la vision historique française du caractère central de la puissance publique, de la psychologie confortée et renforcée par la légitimité de cette position, de l’alacrité dans l’action que donne la cohérence de ce cadre souverain, enfin d’une vision structurée du monde.

Cette “Europe”-là existe, sans nécessité de référendum ni de constitution. (On peut en faire éventuellement, s’ils prennent en compte tout ce qui s’est passé; nous aurons alors de belles majorités.) Qui plus est, elle est perçue effectivement comme l’“Europe”, et l’expression “the governments of Europe” sonne effectivement comme si l’Europe avait trouvé une nouvelle dénomination; il n’y a sans doute jamais eu d’Europe plus unie, selon les rêves des plus exigeants des partisans de l’Europe, que dans ces trois derniers jours où le G7 (avec les USA) ne fut qu’une ouverture en mode mineur pour les réunions entre gouvernements européens qui suivirent. Les gémissements d’il y a deux semaines sur l’absence européenne parce que l’Europe ne se comportait pas en calque servile des USA le cèdent aujourd’hui à l’évidence de la situation. Si la Commission veut survivre, elle a grand intérêt à abandonner son “outdated dogma”, à se transformer en bras actif de cette situation nouvelle, en courroie de transmission de cette légitimité des puissances, en défenderesse loyale des intérêts de cette Europe-là. A ce moment, elle acquerra, elle aussi, une légitimité.

Insistons donc, une fois de plus, sur la psychologie. Lorsqu’elle est nourrie par la puissante potion magique qu’est la légitimité, elle se renforce et s’envole, elle devient irrésistible. Sarkozy est le personnage-type convenant à cette situation. Certains le désigneront à la suite de cette phase de la crise comme un grand homme d’Etat. Il ne l’est pas parce qu’il n’a pas, jusqu’à nouvel ordre, conscience de ce que fut sa démarche (comme Talleyrand et de Gaulle, que nous citions hier, eurent d’intuition une conscience implicite d’être chacun cet «’“homme du destin”, lorsqu’il s’identifie à un destin collectif, lorsqu’il se fait volontairement instrument de ce destin collectif»). Par contre, la situation le met, Sarkozy, dans un cadre dynamique où tout son goût de l’action donne libre cours. Il a “rencontré l’Histoire” et, plutôt que se mettre solennellement (pour lui-même) à son service, il fonce avec la bénédiction de l’Histoire; pour le résultat c’est aussi bien même si l’on doit avoir une mesure nuancée de l’homme; en l’occurrence et pour le cas, le résultat compte plus que tout.

Pour Brown, le cas est peut-être un peu différent. Certains (Steve Richards dans The Independent aujourd’hui) affirment qu’il a toujours eu des doutes gravissimes sur le capitalisme du laisser faire. Brown, l’homme du New Labour avec Blair, se découvre plutôt comme un travailliste de l’ancien temps, bougon, pas adversaire d’un certain interventionnisme sinon d'un interventionnisme certain; il aurait pu nous avertir avant. Merkel a joué à l’image de l’Allemagne; puissante certes, mais plutôt indécise sur le rôle politique de la chose, mais finalement alignée sur la consigne de la “légitimité européenne” ainsi créée par l’“Europe des nations”. L’Espagne, la Pologne, même l’Italie, ont semblé touchées par la grâce de cette “légitimité européenne” new style; même la Belgique, sans aucun chef politique, a agi comme si elle avait une puissance publique. Par des chemins différents dont certains sont miraculeux, c’est une symphonie européenne qui vaut tous les sommets européens du monde.

Du côté US, le roi est nu au-delà de tout ce qu’on pouvait attendre, ou craindre, ou espérer c’est selon. Comme l’écrit Kaletsky, c’est même l’empereur qui est nu: «Aghast at the dithering incompetence of the US in handling this crisis, European politicians have realised that Henry Paulson, the supposedly brilliant US Treasury Secretary, was an emperor with no clothes.» C’est un effondrement psychologique des USA, qui fait craindre une dépression profonde du pouvoir américaniste, avec des réactions erratiques inattendues et peut-être dangereuses. La névrose américaniste est aujourd’hui à découvert, – à moins qu’un nouveau-venu se révèle et transforme la situation en mettant en cause le système qui les étouffe tous. Impossible de ne pas penser à Obama.

Pour terminer, notre antienne. Ce commentaire est comme un plat du jour. Il ne préjuge rien de l’avenir, du menu, et la crise n’est pas fini. Mais le plat du jour était de qualité.