Incursion dans le réel

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Incursion dans le réel

16 août 2021 – Toujours cette même sensation, aussitôt perçue, comprise, toujours aussi claire et puissante, lorsque l’événement réel, tant prévu, tant analysé avant qu’il ne se produise, éclate pourtant comme le coup de tonnerre des cieux lorsqu’il se produit. Qui, à part les journalistes du monde servile que nous nous sommes construits et ceux qui acceptent d’y vivre par indifférence du monde, pouvait douter, depuis des semaines, depuis des mois, depuis des années, que l’Afghanistan tomberait, Kaboul en tête ? Pourtant, nous sommes étourdis, stupéfaits et interdits, par la puissance de l’événement et les effets innombrables, déjà constatés et identifiés ; par d’autres attendus et anticipés mais non encore identifiés ; et par d’autres encore, dont nous ignorons tout et même que nous les ignorons...

C’est le fameux « known-knowns, – known-unknowns – unknown-unknowns » de Rumsfeld:

« • Il y a les choses dont savons que nous les connaissons ;
» • il y a les choses dont nous savons que nous ne les connaissons pas (puisque nous savons qu’elles existent mais que nous ne les connaissons pas) ;
» • et puis il y a les choses dont nous ignorons que nous ne les connaissons pas (puisque nous ne savons pas qu’elles existent, et que, évidemment, nous ne les connaissons pas) »

Tout se passe comme si cette anticipation évidente faite d’une certitude dont nous devinons soudain qu’elles dissimulent tant d’inconnues dont certaines hors de notre portée, était faite pour que l’événement nous frappe encore plus fort que s’il n’avait pas été prévu du tout, s’il était survenu par réelle et complète surprise.

Il est assuré, je n’ai aucune peine à m’en convaincre, que la rapidité de l’événement, de la chute de Kaboul, réalisée et commentée en direct, avec la complicité de la communication et de toutes ses manipulations, et sur un terrain miné par la corruption psychologique que nous manions systématiquement dans cette sorte d’entreprise, cette rapidité est un élément fondamental pour faire de l’écho obtenu comme en cascade d’effets un événement d’une très grande importance. C’est l’étrange magie invertie de la toute-puissance du système de la communication, qui joue souvent à l’antiSystème grâce à son effet-Janus, cette magie qui est infiniment multipliée par la rapidité qu’elle montre en s’instituant cause explosive d’une multitude d’effets, infiniment impressionnante par la puissance de certains de ces effets et le mystère de certains autres que nous ne connaissons pas encore. La communication est, comme instantanément à cause de la rapidité de rapporter un événement lui-même si rapide, cause explosive et effets en cascade à la fois.

Cela conduit à cette exhortation, qui ne sera certainement pas entendue mais qui doit être dite pour prendre date et renforcer les quelques esprits qui partagent ce sentiment :
“Par pitié et par dignité de l’esprit, épargnons-nous ces longues dissertations affectivistes entrecoupées de sanglots humanistes, celles des grands esprits et des géopoliticiens de salon, tous vêtus d’une couche de moraline courante et rafraîchie, pour au contraire mieux tenter de comprendre en le disséquant à notre avantage malgré tout par les leçons qu’il nous donne, un événement qui est de la simplicité des choses essentielles.”

Car rien de bien, rien de juste, rien de responsable dans la vérité-de-situation de la machinerie initiale, cette absurde aventure afghane depuis des années, comme le reste, l’entièreté de l’immonde politique drapée dans son humanitarisme, la politiqueSystème en vérité, comme une forfaiture sanglante d’une civilisation effondrée, menée au son des B-52 et des drones depuis le simulacre de notre “victoire” de la Guerre Froide. La chose, la liquidation de nos hypocrisies de convenance pour nous soigner nos “bleus à l’âme”, devrait être rondement expédiée dans un univers plus sain et plus digne, avec les geigneries droitdel’hommlistes bons pour la poubelle. Je les laisserais dans leurs salons et leurs salles de rédaction, ils boiront la coupe jusqu’à la lie en contemplant le triomphe des talibans, qui vaut bien les nôtres de “triomphes”, et leur barbarie qui n’arrive pas à la cheville de notre ‘barbarie intérieure’, faite de la réduction de l’autre ad nihilum.

Bien entendu, ils n’en feront rien, et nous les entendrons geindre, parler de la démocratie, de l’Occident civilisé, des droits de l’homme (« et de la femme », souligne un conseiller du président Macron qui, bien entendu, s’adressera une nième fois de plus à la nation, pour la mettre au courant qu’il y a des vilaines choses en cours, – ce soir je crois, c’est dire s’il est inutile de l’attendre pour tenir compte de son ‘Rien” dans ce texte).

Non, l’essentiel est dans ceci que, soudain, par la grâce suspecte de notre formidable puissance de la communication, le monde réel fait brusquement irruption dans le marasme furieux du désordre de notre Grande Crise. Les talibans ne portent pas de masques anti-Covid, ils sont barbus et se fichent du passe-sanitaire. Et là-dessus, c’est la poudre d’escampette, rien à voir avec Saigon-1975 avait dit Joe quelques temps avant son week-end à Camp-David. Effectivement les hélicos pour évacuer nos “nationaux” en laissant les “collabos” afghans aux griffes des “libérateurs” sont d’un type différent comme ironise MoonOfAlabama ; de solides CH-47 ‘Chinook’ au lieu des petits UH-1 ‘Huey’ de Saigon, car on n’arrête pas le progrès. Il semble que l’ambassade de Kaboul fut mieux équipée pour l’atterrissage des hélicos que le toit de l’ambassade US de Saigon ; disons, comme par anticipation de l’escampade, ou poudre d’escampette.

« Incursion dans le réel » ? C’est peut-être le contraire qu’il faudrait écrire, mon cher PhG : le réel force son entrée dans notre monde américaniste-occidentaliste plongé dans la fusion de sa crise intérieure. Et cette fois, ce n’est pas “une crise chasse l’autre” mais bien “une crise s’ajoute aux autres”. La tornade afghane a pour mission, – je dis bien “mission”, – de mettre encore plus en évidence la profondeur de notre Grande Crise, en liant nos psychologies affolées aux désastres que nos aventures extérieures ont causés.

Nous sommes renvoyés à notre pré carré par des “barbares” que nous nous sommes sommés d’aller mettre au pas parce qu’ils ne respectent pas nos “valeurs” ; mais aussi et surtout, de quelle façon nous avons fait cela, et au nom de quelle légitimité ? Pour ce cas de l’Afghanistan, moi qui me sépare complètement de lui depuis ses changements d’orientation en politique sociétale et culturelle, je ferais mienne la formule de Mélenchon, opposant historique et ô combien justifié de nos guerres post-coloniales accouchées par une politiqueSystème qui nous écrase : « Car si la guerre [nos guerres post-coloniales] ne modifie rien, la défaite change tout. »

C’est bien là le point essentiel si nous avons le bon goût de laisser aux toilettes nos geigneries humanitaristes irresponsables puisque toute entière causées par nos erreurs constantes, et nos terreurs des innombrables terroristes qu’à mon avis l’Afghanistan-taliban ne produira pas nécessairement parce que les talibans ont beaucoup appris, que la CIA n’a plus les moyens de subventionner selon les circonstances, que les Russes et les Chinois semblent savoir leur parler efficacement. Vingt ans de guerre absurdes, déconstructrices, inondée de rapports faussaires et de simulacres de théories d’“experts”, de tactiques ineptes, d’incompréhensions de la géographie et des gens, d’utilisation de la force brute et de l’écrasement indiscerné ; quelque chose (cette guerre) qui se poursuivait comme dans un bruit lointain, inaudible, noyé dans nos indifférences égoïstes et perdu dans le bruit des déchirements internes de cette civilisation aux abois ; et “soudain la déroute soudaine”, le basculement furieux, et la réalisation que tout ce que nous avons produit hors de nous-mêmes avec notre vaniteuse certitude de nous est aussi catastrophique que ce que nous avons fabriqué pour nous-mêmes.

Nous sommes perdus, coincés, verrouillés, réduits à nos discours insipides et aux éructions folles sur toutes nos vilenies, surtout les plus chaotiques et les plus discutables dans leur complexité, cachées dans notre passé harcelé par nos belles consciences qui ne risquent pas la moindre opprobre ; mais alors, dans ce brouhaha, voilà qu’un événement nous fait découvrir que nous construisons aujourd’hui même et pendant ce temps, avec la constance d’une soute à bombes de B-52, des vilenies directes, monstrueuses, indiscutables celles-là, où ces mêmes belles consciences enquêteuses et fouineuses du passé ont une responsabilité directe, sanglante et indubitable.

Bien entendu, je me dois de le répéter, nous n’apprendrons strictement rien, nous ne tirerons aucune leçon de cette tragédie, qui pour le coup n’est plus bouffe du tout. Nous ne sommes plus intéressés par ces bruits de l’extérieur que nous prétendions avoir si bien compris dans notre suffisance extrême avant qu’ils n’éclatent. Nous n’entendons plus rien, notre âme est morte.

S’il fallait retenir une image, ce ne serait pas celle de l’hélico au-dessus de l’ambassade de Kaboul, mais celle de Biden, seul à une immense table simulant une “Situation Room”, dans son village de vacances de Camp David, regardant ses écrans des multiples conseillers à la sécurité nationale, le regard vide et hagard, épuisé, fourbu, l’esprit déjà envahi par les ombres de la mort. A cet instant, je n’ai plus le cœur de le moquer comme il m’arrive souvent de faire. Il est là, immobile, il est bien à lui tout seul symbole de cette civilisation américaniste-occidentaliste effondrée. Il balbutie, sans voix. Cet homme est pathétique et symbolique, et cette civilisation est désormais un poids mort de l’Histoire.

Eh bien, finalement, c’est bien cela, PhG : « Incursion dans le réel », pour dire que nous y avons été attirés de force et de désordre, et que cela ne sera qu’une incursion car nous ne survivrons plus très longtemps à ce qui est pour nous une soudaine infection du réel. Comme un infecté Covid qui n’a pas voulu suivi les conseils éclairés de notre science triomphante et de ‘Big Pharma’ qui veille sur nous, nous sommes désormais “en réa”.

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