Face à l’Iran, l’Arabie égare son sang-froid

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L’Arabie Saoudite, entraînant dans son sillage la cohorte des divers émirats du Golfe, ne cesse d’afficher une obsession furieuse et grandissante à l’encontre de l’Iran. Il est de plus en plus acté, dans le chef de divers commentateurs, qu’il s’agit d’une véritable paranoïa renvoyant à celle de l’URSS et du communisme dans le chef des USA durant la Guerre froide, indépendamment des activités réelles de l’Iran. Pour l’Arabie, l’Iran est responsable de tout ce qui se passe actuellement au long de la chaîne crisique du “printemps arabe”, et particulièrement, bien sûr, de ce qui se passe à Bahreïn.

Quelques nouvelles du jour…

• L’agence Novosti (Reuters) annonce, ce 18 avril 2011, que les pays du Golfe demandent, par l’intermédiaire de l’organisme du Conseil de Coopération du Golfe qui les regroupe, que l’ONU prenne les mesures “nécessaires” «pour mettre fin à l'ingérence de l'Iran dans les affaires intérieures de ses membres… […] “Le CCG appelle la communauté internationale et le Conseil de sécurité de l'Onu à adopter toutes les mesures nécessaires afin de faire cesser l'ingérence explicite de l'Iran, les menaces et les provocations dont il se sert pour semer la discorde au sein des pays de la région”.»

• Le même 18 avril 2011, toujours de Novosti (toujours Reuters), l’annonce que l’Arabie pourrait retirer sa représentation diplomatique de Téhéran, – “rompre ses relations diplomatiques”, en bon français ? Cela reste à confirmer tant les choses sont complexes. «L'Arabie Saoudite pourrait fermer sa mission diplomatique à Téhéran, cible d'attaques répétées de manifestants hostiles à la présence de troupes saoudiennes à Bahreïn, a déclaré lundi le vice-ministre des Affaires étrangères, le prince Turki ben Mohammed, cité par la chaîne Al-Jazeera. “J'aimerais que Riyad ne soit pas obligé de fermer sa mission diplomatique à Téhéran à la suite des nombreuses attaques de manifestants”, a indiqué le diplomate saoudien. Il a violemment critiqué les autorités iraniennes qui, selon lui, s'immiscent dans les affaires intérieures des autres pays arabes et souhaitent maîtriser les technologies nucléaires pour pouvoir menacer leurs voisins. Le diplomate a également accusé l'Iran d’“exporter la révolution dans les pays arabes”.»

Ces nouvelles viennent renforcer des analyses, de plus en plus nombreuses, qui mettent en évidence cette paranoïa anti-iranienne de l’Arabie. On en citera deux, ci-dessous.

• L’auteur et analyste des affaires politico-militaires Brian M. Downing, dans Atimes.com du 17 avril 2011. Downing analyse le comportement saoudien face au “printemps arabe”, la façon dont l’Arabie tend à en faire systématiquement le fruit d’un complot iranien, etc., pour conclure à l’extrême fragilité psychologique et, partant, géopolitique de ce pays et le besoin où il se trouve de garder de bonnes relations avec les USA pour sa sécurité.

«The House of Saud's concern with Iran has become a veritable obsession. It can be usefully likened to the obsession US national security institutions had for the Soviet Union during some of the more heated moments of the Cold War when many reformist movements around the world were deemed the machinations of Soviet intelligence officers. A pertinent case in point would be the Central Intelligence Agency's conviction that the popular uprising that unseated the shah was the work of the Soviet KGB.

»Similarly, the House of Saud has badly misinterpreted reform movements both inside the kingdom and throughout the region. The various crowds that assembled peacefully to call for a voice in their future are seen as the nefarious work of Iranian intelligence officers.

»However, there is no evidence of Iranian intelligence personnel in the eastern province of Saudi Arabia, where the kingdom's Shi'ite minority is concentrated, or in neighboring Bahrain, where the Shi'ites constitute 70% of the population. In both countries, Shi'ite and Sunni alike called for social and political change. “No Shi'ite, no Sunni, Just Bahraini.” Neither group needed foreign operatives to tell them that their futures were limited by monarchal cliques or that the Shi'ites were looked down upon and excluded from many parts of public life.»

• Le Wall Street Journal publie le 16 avril 2011 une longue analyse sur la «New Cold War», – entre l’Arabie et l’Iran. L’analyse va même, puisqu’on y est, jusqu’à évoquer la possibilité d’un conflit entre ces deux pays, – ce qui est la finalité implicite envisageable des situations type “guerre froide”. On goûtera le parallèle entre le “printemps de Prague” de 1968 et le “printemps arabe”, en se demandant, pour brouiller un peu les cartes déjà distribuées d’une façon bien énigmatique, si l’intervention saoudienne à Bahreïn le 14 mars, accompagnés de divers détachements des minuscules émirats du CCG, ne ressemble pas à l’intervention de l’URSS accompagnée des hordes de chars du Pacte de Varsovie, le 21 août 1968 à Prague…

«Many see a heightened possibility of actual military conflict in the Gulf, where one-fifth of the world's oil supplies traverse the shipping lanes.

»For three months, the Arab world has been awash in protests and demonstrations. It's being called an Arab Spring, harking back to the Prague Spring of 1968. But comparison to the short-lived flowering of protests 40 years ago in Czechoslovakia is turning out to be apt in another way. For all the attention the Mideast protests have received, their most notable impact on the region thus far hasn't been an upswell of democracy. It has been a dramatic spike in tensions between two geopolitical titans, Iran and Saudi Arabia.

»This new Middle East cold war comes complete with its own spy-versus-spy intrigues, disinformation campaigns, shadowy proxy forces, supercharged state rhetoric—and very high stakes. “The cold war is a reality,” says one senior Saudi official. “Iran is looking to expand its influence. This instability over the last few months means that we don't have the luxury of sitting back and watching events unfold.”»

• Pour ajouter une cerise sur la gâteau saoudien, on signalera une nouvelle volée de “Wiki-cables”, montrant la difficulté extrême où se trouvent les USA, – l’allié privilégié des Saoudiens, – de disposer d’informations crédibles sur l’Iran. C’est McClatchy Newspapers qui diffuse ces documents, ce 17 avril 2011.

«Taken together, the cables portray a U.S. government ravenous for any scrap of information about Iran, no matter how incomplete or contradictory — and admittedly blind to much of what is taking place in a country where the U.S. has not had an official presence in more than a generation. Filed by a special corps of U.S. diplomats known as “Iran watchers,” the cables are a mix of surprising insights into life inside Iran and large blind spots about a country key to U.S. foreign policy. Most are classified confidential, a fairly low security classification, though about a third are labeled “secret” or “secret/no forn,” meaning they should be read only by U.S. diplomats.

»They are based on phone calls to and emails from sources inside Iran, interviews with members of Iranian rock bands on tour in neighboring countries, foreign journalists who've recently been to Iran, and conversations with Iranian businessmen, academics, and former officials traveling outside their homeland. One cable even recounts an Iran watcher's chats with truck drivers crossing the border into Turkmenistan. How critical the work of the Iran watchers is to U.S. intelligence assessments of what is taking place in Iran is unknowable. The U.S. government refused to comment on the cables. […]

»But the work of the “Iran watchers” brings attention to one of the realities that American decision-makers face — without an embassy and consulates inside Iran, most of what they know about that country is second and even third hand. In a world where such information helped mislead the Bush administration into asserting erroneously that Saddam Hussein still had active weapons of mass destruction programs in Iraq, the prospect that U.S. intelligence may be guided, even in a small way, by such reports unnerves some.

»Anyone who will talk to an Iran watcher “is someone who wants a (U.S.) visa, who wants money, is an expatriate, or someone with an explicitly anti-Islamic Republic agenda,” said Flynt Leverett, a former White House and CIA official who's now a professor of international affairs at Penn State University. “The whole concept is really flawed,” said Leverett, a long-time critic of U.S. Iran policy. “It's almost structurally designed to make sure we get skewed information…”»

Il y a une sorte d’évolution similaire entre les élites saoudiennes et celles du système de l’américanisme, notamment au niveau de la psychologie. Ce n’est pas pour rien que le GCF, ou Global Competivenesse Forum de facture et d'esprit saoudiens, dont nous parlons ce même 18 avril 2011, exsude un état d’esprit de l’hyper-capitalisme mystique propre aux pratiques américanistes, et qui semble désormais colorer le comportement saoudien. Vis-à-vis de l’Iran, on retrouve les mêmes attitudes psychologiques, alimentées sans aucun doute par une interprétation de l’information (quand on en a) qui va dans le sens de cette paranoïa, pour terminer par la similitude d’appréciation absolument apocalyptique des intentions iraniennes concernant le nucléaire, avec menaces évidemment que l’Arabie développe cette sorte d’armes si l’Iran arrive au terme de ses entreprises maléfiques… (Selon le Wall Street Journal : «Iran has long pursued a nuclear program that it insists is solely for the peaceful purpose of generating power, but which the U.S. and Saudi Arabia believe is really aimed at producing a nuclear weapon. At a recent security conference, Prince Turki al Faisal, a former head of the Saudi intelligence service and ambassador to the U.K. and the U.S., pointedly suggested that if Iran were to develop a weapon, Saudi Arabia might well feel pressure to develop one of its own.»)

Ce que nous montrent toutes ces nouvelles, y compris l’étonnante démarche du CCG, certes machinée par l’Arabie, auprès de l’ONU, contre des “activités” de l’Iran qui ne sont substantivées par rien et reposent souvent sur des évaluations exacerbées de l’Arabie, c'est que le changement psychologique intervenu dans la direction de ce pays est stupéfiant. D’une façon très traditionnelle, l’Arabie a toujours été un pays extrêmement prudent, absolument corrompu, entretenant des liens partout et dans tous les sens, avec tous les moyens sonnants et trébuchants qu'on imagine, finançant en sous-main toutes les organisations possibles et de toutes orientations, pour se couvrir le plus possible dans tous les sens. Au contraire, le tableau qui émerge de ces nouvelles est une direction saoudienne survoltée, exaltée, considérant l'Iran comme une sorte de diable qui ne peut être dompté et doit être détruit, cette direction saoudienne qui pourrait devenir très imprudente et se lancer dans des aventures dangereuses. (Et l’invasion de Bahreïn, – pas d’autre mot qu'“invasion”, certes, pour l'esprit de la chose, – montre qu’il ne s’agit pas que de rhétorique, que les actes suivent.) Les USA (et Israël, certes) vont peut-être finir par trouver plus fous qu’eux dans le bellicisme et la construction d’ennemis perçus comme extrémistes, eux-mêmes fous, etc. Sans doute s’agit-il là d’une sorte d’infection de l’américanisme, lorsqu’il évolue dans le cadre du Système dont les Saoudiens sont absolument partie prenante.

Il devient ainsi de plus en plus possible que le “maillon faible” de la chaîne crisique soit finalement et réellement l’Arabie, non pas tant à cause de sa vulnérabilité politique et structurelle qu’à cause de cette fragilité psychologique qu'on perçoit. Les Saoudiens sont, de loin, parmi tous les dirigeants arabes et autres, ceux qui comprennent le moins la cause et la constitution du mouvement populaire du “printemps arabe”, en y mettant partout la main de Moscou (pardon, la main de Téhéran). Cette situation est effectivement dangereuse, avec la façon dont l’Arabie pourrait décider de réagir dans telle ou telle occasion, sans nécessairement consulter les USA, comme cela fut le cas avant l’invasion de Bahreïn. Un pays avec un tel état d’esprit, disposant de l’assise de puissance dont dispose l’Arabie, devient effectivement incontrôlable, y compris par les USA.


Mis en ligne le 18 avril 2011 à 16H11