En berne...

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En berne...

27 septembre 2014 – Les trois jours depuis que l’on a appris que l’otage français Hervé Gourdel a été exécuté par ses ravisseurs islamiques en Algérie ont été l’occasion d’une formidable démonstration d’un énorme mouvement d’union-nationale-médiatique. Le nombre de drapeaux français mis en berne aux frontons des édifices du gouvernement de la République et assimilés est prodigieux. La démonstration d’unité-nationale-médiatique est impressionnante. Les musulmans de France ont proclamé leur dégoût et leur indignation devant cet acte, symbolisés par le titre de Libération, reprenant l’un des slogans de ces rassemblement : «Nous sommes tous des “sales Français”. Nul n’aura le cynisme et l’inconvenance de ne pas avoir une pensée désolée pour l’exécution de l’otage, et un jugement d’une sévérité absolue sur les mœurs barbares qui ont enfanté ce geste.

• La France officielle a réaffirmé à cette occasion son engagement sans faille dans la Grande Guerre contre la Terreur, – nous en sommes à la deuxième ou la troisième du genre, selon la comptabilité qu’adoptera la science historique à cet égard. Elle a montré sa détermination à cet égard, la France : Hollande à la tribune des Nations-Unies, Rafale engagés contre des objectifs de Daesh, alias ISIS, alias EI (État Islamique), alias Califat. (La diversité des noms appliqués à la chose est examinée sous un jour symbolique et politique dans le Telegraph de Belfast du 23 septembre 2014.)

• L’union est quasiment sacrée, entre les pays du bloc BAO, les supplétifs musulmans, la communauté internationale, la Russie, les autres, l’ONU et le reste. Cette unanimité s’est exprimée partout et dans toutes les circonstances possibles, par tous les représentants officiels. Le fait donne la mesure de ce qu’est la politique aujourd’hui, et de la façon dont on peut parvenir à une sorte de “politique globalisée”, disons une sorte d’unité-internationale-médiatique. La coalition-de-communication est un fait acquis, et un fait objectif en ce sens qu’on ne peut même pas dire d’une façon assurée, tant tout cela est de courte vue et de fabrication bien connue, qu’elle soit instrumentalisée pour permettre l’affirmation d’un ou l’autre (celui des USA en l’occurrence). Par exemple, le Pentagone, qui préfère les certitudes de son budget aux aventures de l’hégémonie risquée, a aussitôt appliqué une politique d’autorestriction pour faire passer au second plan sa propre participation dans les raids contre la Syrie. On lit cela dans Breaking Defense du 25 septembre 2014, à propos du deuxième raid contre Daesh en Syrie :

«In yesterday’s strikes, coalition aircraft took the lead in terms of numbers, [Pentagon spokesman Rear Adm.] Kirby said. “Most of the aircraft that participated in these strikes were not U.S. aircraft,” he said. Pentagon leaders had clearly been uncomfortable with the impression left by the dominance of US aircraft in the first night’s strikes, when 96 percent of munitions were dropped by American planes. This time 16 aircraft from the Arab allies joined six from the U.S. They dropped 41 bombs, of which 23 were deployed by the Saudis and UAE; 18 were dropped by Americans.»

• Retour en France... On a beaucoup entendu Dominique de Villepin ces derniers jours, à diverses émissions d’information de radio, de télévision. Par exemple, son interview par Jean-Jacques Bourdin, sur BFM-TV/RMC (voir sur Mondialisation.CA le 20 septembre 2014). Un rapport écrit, donnant l’essentiel de ce que répète Villepin aujourd’hui dans les diverses émissions qui l’accueillent se trouve dans Le Figaro du 12 septembre 2014, à partir d’une première interview sur BFM-TV. Il n’est pas encore question du départ en guerre de la France mais de l’annonce de la nouvelle Guerre contre la Terreur par Obama. Les mots employés par Villepin se retrouvent constamment :

«Ce vendredi, Dominique de Villepin remet son costume de diplomate pour alerter sur les dangers d'une intervention militaire d'ampleur au Moyen-Orient. Invité de BFMTV, l'homme du discours à l'ONU pour dire “non” à une intervention en Irak en 2003, estime que la décision de Barack Obama d'engager une grande coalition sur le terrain est “absurde et dangereuse”. Il y voit une “troisième guerre d'Irak” qui aura pour conséquence de “multiplier” les foyers de terrorisme. “Il serait temps que les pays occidentaux tirent les leçons de l'expérience. Depuis l'Afghanistan, nous avons multiplié les interventions militaires, pour quel résultat? Il y avait en 2001 un foyer de terrorisme central. Un. Aujourd'hui? Une quinzaine”, assure l'ancien premier ministre. «“L'État islamique, c'est l'enfant monstrueux de l'inconstance et de l'arrogance de la politique occidentale”, assène Dominique de Villepin.»

• La côte de popularité du président Hollande (impossible dans de telles circonstances martiales de parler de “président-poire”) a légèrement augmenté disent BFM-TV et AFP, ce 26 septembre 2014. La Grande Guerre du jour contre la Terreur n’y est pas pour rien, nous disent les avisés commentateurs du sondage.

«C'est une légère amélioration. La cote de popularité de l'exécutif enregistre une petite hausse fin septembre, après une séquence politique intense qui a davantage profité à François Hollande (+4 points, 23% d'opinion positive) qu'à Manuel Valls (+1 point, 38% d'opinion positive), selon un sondage BVA. La déclaration de politique générale du Premier ministre, la conférence de presse présidentielle, mais surtout l'intervention de la France en Irak, soutenue par 67% des personnes interrogées, ont légèrement amélioré la cote de confiance du chef de l'Etat, qui affronte encore une impopularité très forte (76% des Français ont une mauvaise opinion de lui).»

• Le 12 septembre 2014, le Premier ministre Manuel Valls avait assuré la permanence commémorative, son président étant en mission de préparation de la Grande Guerre contre la Terreur en Irak. Il s’agissait de commémorer le centenaire de la victoire de La Marne. (Voir Le Monde du 12 septembre 2014.) Claude Askolovitch, sur I-Télé, commenta ce même jour que Valls, comme Copé pour son parti et de son côté, avait employé le même mot de “sursaut” de la France pour décrire cet instant de grande crise nationale de septembre 1914 que fut la bataille de La Marne. Askolovitch compara les situations de crise de la France de septembre 1914 et de septembre 2014, conjecturant que ce rappel du “sursaut” de La Marne pouvait constituer une sorte d’appel subliminal fait aux Français de 2014 pour qu’ils se rassemblent autour de leurs dirigeants, fassent monter leur côte dans les sondages, supportent mieux la crise, se prêtent haut les cœurs à l’adaptation type-globalisation de la France aux conditions suicidaires et autodestructrices actuelles et marchent le cœur léger et la gaieté au cœur pour accompagner l’effondrement du Système et être emportés par lui. Grand Dieu, il faut po-si-ti-ver ! Askolovitch n’a pas semblé très optimiste sur l’issue de la démarche.

• L’analogie entre la France de septembre 1914 et la France de septembre 2014, par conséquent entre la Grande Guerre et la Grande Guerre contre la Terreur n°2 ou n°3 peut paraître déplacée, voire grotesque. Elle l’est, déplacée et grotesque. Nous la faisons donc, parce que ce qui est déplacé et grotesque, aujourd’hui, c’est la conduite de la France et la forme d’activité que les dirigeants et les élites-Système recommandent à leurs concitoyens, et conduisent pour leur compte dans la politique qu’ils appliquent, et que tout cela est bien symbolisé par l’analogie. Par conséquent, l’analogie paraîtra encore plus pour ce qu’elle est, et notre époque pour ce qu’elle est. Ainsi introduisons-nous un texte concernant indirectement mais d’une plume tragique et sublime la bataille de La Marne.

De Péguy à La Marne

Il s’agit d’un texte publié le 5 septembre 2014 par Le Monde. Ce n’est pas un texte du Monde, mais d’un invité-commentateur du Monde, au style et à la pensée inhabituelle pour notre-quotidien-de-référence. Il est de Michel Laval, avocat et auteur de Tué à l’ennemi, la dernière guerre de Charles Péguy (Calmann-Lévy, 2013). Ce livre, prix de l’Académie française, raconte les trente-cinq derniers jours de la vie de l’écrivain français ; l’article fait le même récit, mais en insistant bien entendu sur la bataille de La Marne à l’ouverture de laquelle le lieutenant Charles Péguy, poète furieux et mystique éclairé, fut tué d’une balle en plein front. Nous empruntons un extrait conséquent de cet article de monsieur Laval, et nous espérons que Le Monde ne nous en tiendra pas rigueur selon les foudres de la loi sur les droits des auteurs ; et nous espérons que monsieur Laval saura reconnaître, dans l’emprunt que nous faisons, un hommage à la conception tragique et sublime qui sourd de lignes qu’il a écrites, – où nous avons eu la faiblesse de reconnaître une parenté avec l’esprit que nous avions voulu mettre dans Les Âmes de Verdun... Le titre de l’article est «La dernière guerre de Charles Péguy».

«Charles Péguy et les hommes qui tombent à ses côtés sur le champ de bataille de Villeroy le 5 septembre 1914 se sont retrouvés dès la mobilisation générale dans la tourmente de ce premier mois de guerre où l’histoire du monde a basculé. Rassemblé à Coulommiers, le 276ème régiment d’infanterie a rejoint le 10 août le front de Lorraine où il est resté en réserve pendant près de dix jours avant d’être envoyé en première ligne sur les Hauts de Meuse. Le 24 août, toute la 55ème division à laquelle il appartient, a été rapatriée vers l’Ouest pour être intégrée dans la nouvelle masse de manœuvre, la 6ème armée, que le Chef d’état-major général, l’imperturbable Joseph, Jacques, Césaire Joffre, a décidé de constituer pour endiguer la ruée allemande et qui bientôt va devenir le fer de lance de la gigantesque contre-offensive dont l’idée a surgi à la faveur des erreurs ennemies. Le 3 septembre, des renseignements concordants sont parvenus au siège du Grand Quartier Général à Bar-sur-Aube révélant que d’interminables colonnes de soldats allemands inclinaient leur route vers le sud-est en laissant sur leur droite Paris et la 6ème armée dont le commandement a été confié au général Maunoury. Convaincu d’une victoire rapide et décisive sur les forces françaises qu’il croit au bord de l’effondrement, le général von Kluck a obliqué sa route vers l’est. Erreur capitale. Gallieni à Paris et Joffre à Bar-sur-Aube ont saisi instantanément l’aubaine de ce mouvement imprévu. Ils ont compris que l’armée allemande s’engouffrait dans la vaste cavité formée par les armées françaises, comme près de deux mille ans auparavant, les légions romaines l’avaient fait à Cannes face à l’armée de Hannibal. Ils ont compris que la stratégie d’encerclement s’inversait, que le sort des armes changeait.

»Douze jours après le début de la retraite, le 6 septembre au matin, Joffre signait l’ordre de la contre-attaque générale: “Au moment où s’engage une bataille dont dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière ; tous les efforts doivent être employés à attaquer et refouler l’ennemi. Une troupe qui ne pourra plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut être tolérée”. À cet instant, plus de 150 000 soldats français sont déjà tombés depuis le début de la guerre, dont 27 000 pour la seule journée du 22 août. À cet instant, Charles Péguy et les hommes de la 19ème compagnie ont déjà payé l’impôt du sang et dorment sur le champ de bataille, ensemble « tués à l’ennemi », semblables à des gisants, « couchés dessus le sol à la face de Dieu ».

»Pour ces soldats aux “antiques vertus” l’épopée s’est achevée au 35e jour de la guerre. Trente-cinq jours, ils ont marché drapeaux déployés au milieu des chants et des rires, des pleurs et des cris vers le même et tragique destin. Parmi eux le capitaine Pierre Guérin, l’ancien baroudeur d’Afrique, frappé en scrutant les lignes ennemies avant l’assaut ; le lieutenant saint-cyrien, Charles de la Cornillère, mort ganté de blanc ; les sergents Graillot et Panissié, les caporaux Auger, Lafasse et Delœil, les soldats Guyot, Berthier, Lascaux et Martinet et, avec eux, une centaine d’autres, ouvriers de Paris et paysans Briards pour la plupart, tombés en moins d’une heure, d’un même élan, d’un même mouvement, d’une même mort héroïque, d’un même sacrifice, mitraillés depuis les hauteurs de la colline de Monthyon par les bataillons du IVème corps de réserve du général von Gronau chargé de protéger les arrières de l’armée de von Kluck courant vers le sud. On retrouvera leurs corps inanimés le lendemain, alignés dans un ordre parfait comme pour une dernière parade devant l’éternité. Au milieu d’eux, le lieutenant Charles Péguy atteint d’une balle en plein front alors qu’il commandait le feu, mort comme il avait vécu, debout, l’épée à la main, fidèle au commandement qu’il avait énoncé quelques années auparavant : “Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi, c’est la règle, c’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de sainteté”. Les “vies héroïques”, les “vies de sainteté”, les pauvres et grandes vies de Charles Péguy et des hommes de la 19ème compagnie, traçaient maintenant l’extrême limite de l’invasion. L’offensive allemande avait atteint son “point culminant” dont Clausewitz dit qu’il détermine le sort des armes. La guerre amorçait son tournant.

»Instant décisif de notre histoire, crucial et même unique. Jamais la France ne fut dans son histoire plus unie, plus rassemblée, qu’à cet instant. La France de l’“Union sacrée” où Barrès s’incline devant la dépouille de Jaurès assassiné, le pacifiste Hervé rallie le patriotisme le plus intransigeant, les antimilitaristes réclament des fusils, les socialistes votent les crédits de guerre et le marxiste Jules Guesde fraternise avec le très catholique Albert de Mun. La France engagée totalement, dans toutes ses forces ; dans toutes ses énergies, toutes les classes sociales, toutes les familles spirituelles et religieuses, toutes les forces politiques, la totalité des Français, nobles et roturiers, bourgeois et ouvriers, maîtres d’école et curés, hommes d’armes et gens de robe, laboureurs et marchands, apaches de Belleville et notables de province, catholiques et protestants, juifs et chrétiens, libres penseurs et croyants, démocrates et absolutistes, socialistes et maurrassiens, républicains et monarchistes, révolutionnaires et traditionalistes, se sont rassemblés en un même groupe, animés d’une même volonté, poussés par une même détermination, convaincus d’une même idée, soudés d’une même fraternité. La France spirituelle et la France temporelle, la France de l’Ancien régime et de la Révolution, des sacres de Reims et de la nuit du 4 août, du baptême de Clovis et de la Fête de la Fédération, des cathédrales et des écoles primaires, du Roi-Soleil et de la Commune de Paris, la fille aînée de l’Église et la patrie des Droits de l’homme, unies par-delà le “fleuve des morts” dont parle Michelet. “Vingt siècles de rois, vingt siècles de peuples”, “des siècles et des vies, d’épreuves et de sainteté, d’exercices, de prières, de travail, de sang, de larmes”, plus de cent générations se succédant dans la poussière du temps, la “longue carrière ouverte depuis tant de siècles, où nous suivons nos pères, où nous précédons nos enfants” évoquée par Augustin Thierry.»

Nous ajoutons à cet extrait, en guise de commentaire peu suspect d’enthousiasme pour la cause française, cette appréciation du général von Kluck, un des chefs allemands pendant la bataille de la Marne, d'ailleurs mentionné par Laval. Il s’agit d’une de ces “surprises du brouillard de la guerre” qu’éprouvent les chefs de guerre, lorsqu’un facteur inattendu fait basculer le sort des armes contre toute la logique de la puissance mécanique et de la force du nombre, et il s’agit des soldats français de La Marne… «Que des hommes ayant reculé pendant dix jours, à demi morts de fatigue, aient pu reprendre le fusil et attaquer au son du clairon, c’est une chose avec laquelle nous n’avions pas appris à compter, une possibilité dont il n’avait jamais été question dans nos écoles de guerre.»

Le drapeau à l’envers

Cette époque que nous vivons est ignoble et infâme. («Je regarde le monde dans lequel je finis mon existence et ce n’est pas un monde que j’aime», disait Claude Lévi-Strauss [le 19 octobre 2013].) Un commentateur responsable ne peut laisser croire une seconde qu’il juge futile l’exécution d’un otage, dans les conditions qu’on sait, parce que l’horreur de la chose reste ce qu’elle est. Le même commentateur responsable, d’un même mouvement de la pensée qui accepte la logique des choses même si cette logique nourrit des contradictions apparentes, ne peut laisser penser que l’extravagante et grotesque réaction de soi-disant “unité nationale” organisée autour de cette mort, ne le soit pas, justement, extravagante et grotesque. A cet égard, le rappel, justifié d’une façon qui semble comme un signe du ciel par le calendrier, de ce que fut l’“unité nationale” de la France de septembre 1914, par rapport à ce qu’était l’ennemi avec ses intentions et ses capacités de ce même septembre 1914, règle la question de l’apparente contradiction pour ceux qui croient qu’elle est encore posée, en même temps qu’il nous fait mesurer l’effondrement des grandes vertus tragiques et sublimes auxquels certains peuples ont le droit de se référer, pour vénérer les anciens souvent traités un peu à la légère, et apprécier ce que valent leurs rejetons d’aujourd’hui.

Le même commentateur responsable ne peut laisser passer non plus le constat que cette mobilisation d’“unité nationale”, mais aussi d’“unité internationale”, voire d’“unité de l’espèce humaine” hormis les monstres qu’on sait et qui varient de couleurs comme des caméléons, arrange fort bien le Système dont nombre d’organisateurs de la chose dépendent, et se fait selon une ligne qui n’est pas loin d’être une ligne-Système. Par conséquent, on (le commentateur responsable) sera conduit sans zèle excessif à constater l’évidence, savoir que telle “mobilisation” de constituants variés (nationaux, internationaux, etc.) revient à une mobilisation de constituants-Système qui tend à adouber le Système dans toutes ses activités. C’est une façon comme une autre de tenter de récupérer un peu d’une légitimité perdue, ou plutôt de tenter de fabriquer un peu d’une légitimité qu’on n’eut jamais, que le Système n’eut jamais. Vaine tentative, au reste. La remarque vaut pour les sous-fifres : tel président qui se voudrait légitime, qui ne l’est pas du tout, peut jouer à le paraître à la tribune qui va bien, et grappiller quelques points de sondage. Pas de calculs dans tout cela, rien que du réflexe pavlovien... Et là aussi, sur le fond et au bout du compte, vaine tentative, – y compris pour les sondages, qui retomberont là où ils doivent être, dans une semaine ou dans quinze jours.

... Sur le fond et au bout du compte effectivement, dans l’enchaînement de cette logique perverse dans le sens bien connu de l’inversion, nous sommes conviés, pour sauver le monde d’une barbarie que nous avons nous-mêmes permise, autorisée, équipée, développée, orientée, une barbarie que nous avons fait proliférer (voir Villepin), – nous sommes conviés à applaudir la machinerie autonome nommée Système qui, par ailleurs et avec une constance sans égale, accomplit avec une surpuissance considérable la destruction du monde et se pose comme l’organisatrice de la barbarie la plus immonde que le ciel ait jamais contemplée, notre barbarie intérieure et notre barbarie déléguée aux machines et aux hagiographes qui vantent les vertus de ces machines au nom de nos “valeurs”. Ainsi va la logique de cette sorte d’union/nationale/internationale/de l’espèce humaine. A côté de cela, le rappel de La Marne a la sublimité des grands événements devant lesquels on se tait pour pouvoir mieux se nourrir l’esprit d’une méditation tragique, au contraire des commentateurs de talk-shows qui parlent, parlent et parlent encore, pour n’avoir rien à penser. On se tait parce qu’on a d’abord le devoir sacré de s’incliner devant ceux qui sont morts, – et, eux, ils sont nombreux, du lieutenant Charles Péguy aux 150 000 soldats tombés dans la déroute des dix jours de la fin août/début septembre 1914 .... Cette observation des différences opérationnelles où l’on trouve à peu près tout, du simulacre de nos dirigeants-poires à la spiritualité d’un Charles Péguy, ne vous fait-elle pas deviner la distance infini entre l’essence et la non-essence de ces deux événements, et prendre ainsi la mesure de l’infamie organisée comme une bacchanale lugubre de la grande manifestation d’unité nationale autour de l’exécution ignominieuse d’un malheureux pris en otage par des bandits qui savent imiter ceux qui ont permis qu’ils existent ? C’est la distance qui existe entre la conscience collective du sacré et la nausée tout simplement, au plus secret de chacun d’entre nous.

L’on dira, – car l’on en dit des choses, – “Mais que faire d’autre ?” “Comment ne pas parler de cette exécution horrible et ne pas s’en indigner ?” Peu importe, car là, vraiment, n’est pas du tout notre propos. Nous nous sommes mis dans le cas d’arriver inéluctablement dans le piège labyrinthique de ces excès grotesque et insupportables, et là se trouve notre tragédie. (Nous n’avons plus le sens de la tragédie mais la tragédie existe toujours, de la même façon que la métahistoire s’active sans prêter attention aux agitations futiles de l’histoire produites par les sapiens si contents de l’être.) Nous nous sommes mis dans ce piège labyrinthique car comment avons-nous pu laisser faire cette décadence vertigineuse de nous-mêmes sans jamais songer à y distinguer tous les dangers ? Comment avons-nous pu laisser aller ce pourrissement infâme de notre dignité ? Le “commentateur responsable”, lui, a le devoir de proclamer ces évidences, de dénoncer ces infamies, sans qu’il doive pour cela apporter une solution de rechange comme on livre une roue de secours. S’il le faut, même, il saura citer la métahistoire à ses interlocuteurs interloqués, et leur dire “laissez donc, le Ciel se chargera de tout cela” (dito, la roue de secours)...

Élargissons un peu le propos, – nous avons de l’aire pour cela, puisqu’il s’agit d’une Grande Guerre contre la Terreur, modèle universel (quoique nous n’ayons rien entendu encore de la Corée du Nord). La question de la raison d’être, du montage autour de cette Grande Guerre, de sa cohérence et de sa justesse est largement réglée par l’évidence. En quelques mots, Villepin l’expédie comme il faut. (Sur la “justesse”, ou la “justice” de cette guerre, ou bien encore sur sa cohérence intellectuelle et morale, on pourrait retenir cette excellente réplique d’un personnage du film Good Kill de Andrew Nicoll, qui vient d’être présenté au Festival de Toronto, – Good Kill, film sur les pilotes de drones US conduisant de leur console d’une base de l’USAF près de Las Vegas les missions d’assassinat, – film pour lequel, surprise surprise, le Pentagone a refusé sa collaboration, – donc, réplique du personnage : «Don’t ask me if it’s a just war. It’s just war.» [“Ne me demandez pas si c’est une guerre juste. C’est juste la guerre”, ou bien  : “... C’est juste une guerre”].)

Sur ce point de l’appréciation élargie du conflit, nous retombons dans le même “piège labyrinthique”... Au nom de circonstances si fabriquées sur un sujet si complètement faussaire où nos dirigeants-Système ont toutes les responsabilités, il nous est demandé là aussi d’entériner tout le reste, c’est-à-dire l’assassinat du monde par le Système, du million et quelques de morts de la guerre d’Irak, des saccages de l’Afghanistan, des désordres sans fin du trou noir libyen, des attaques du Donbass par les bataillons néo-nazis, aux populations terrorisées par le vol invisible des assassins type Murder Inc. (Mafia mob) des drones de la grande République recevant les ordres du super-cool Obama, aux tortures de Guantanamo et aux vols secrets de la CIA, à l’écoute-espionnage universel de la NSA, à l’armement et à la constitution d’ISIL par les divers amis allant de l’Arabie, au Qatar, à la Grande République, pour enfin avoir contre soi un “monstre” sérieux, qui fait du poids et donne du grain à moudre à nos experts, à nos généraux et aux consultants des talk-shows... Alors, placés devant ces contradictions qui toutes nous mettent en cause à l’origine de tout, à défaut d’aventurer notre pensée dans la vertige de la réelle signification de cette sorte d’engagements, nous décomptons les Grandes Guerres contre la Terreur ou faisant fonction... Nous-mêmes, nous disions 2ème ou 3ème ? Pas du tout. Mr. Nicolas Gros-Verheyde, dans Bruxelles2 le 27 septembre 2014, en dénombre cinq puisqu’il y fait entrer la guerre du Golfe de 1990-1991. Faire une “guerre contre le terrorisme” de l’invasion du Koweït par les chars de Saddam après un piège de provocation sous la forme d’un quasi-feu vert donnée par l’ambassadrice des USA à Bagdad April Glaspie, puis avec la riposte US (600 000 hommes à l’assaut de l’Irak), voilà qui nous ouvre des horizons et des perspectives, – et bientôt, plus rien, jusqu’à la Guerre de Cent Ans et celle du Péloponnèse, n’échappera à l’universalité de notre conception-Système de la guerre. Ainsi fait-on d’une occurrence théâtrale, d’un simulacre de directions assoiffées d’exploits guerriers sans trop de divertissement mais avec quelques dividendes de popularité, – on existe comme on peut, – la grande explication et la clef du mystère de l’histoire du monde.

Cela écrit non sans hésitation, il reste que la Grande Guerre contre la Terreur, la nième du nom peu importe, est une construction étrange foutue comme un château de cartes, mais des cartes à jouer biseautées, des cartes de tricheur et une construction de carton-pâte, ou plutôt de bouillie de carton-pâte (ou bien de la pâte de carton bouilli ?). C’est dire si nous ne nous attarderons ni à la stratégie, ni aux grands plans qui la sous-tendent bien entendu, ni à toute autre construction sur fond de “choc de civilisations”. La Grande Guerre contre la Terreur, nième numéro, n’a qu’une seule fonction, qui est de mettre sous une forme en apparence convenable le constat que le désordre règne sur le monde et que c’est nous qui l’avons enfanté... Nous nous souhaitions bonne chance.

... Mais ceci, avant d'en finir : tant de drapeaux en berne sur la France et sur le reste du monde ! Dommage, nous aurions pu, pour cette fois, – cela leur aurait tant fait plaisir, – adopter unanimement la bannière étoilée de nos amis et modèles américanistes, et la déployer dans cette position unique mais officiellement actée : à l’envers, le haut avec le rectangle contenant les étoiles des États de l’Union étant en bas. (*) Ce n’est pas un signe de deuil, c’est un signe de détresse, – “Au secours, que quelqu’un vienne à notre aide car nous sommes devenus fous !”


Note

(*) Cette position (“The US Flag diplayed Upside Down”) est officiellement reconnue dans The Flag Code, remis à jour par le Congrès le 7 juillet 1976. Au Chapitre 176, point (a) du Code, on lit : «The flag should never be displayed with the union down, except as a signal of dire distress in instances of extreme danger to life or property.» Le symbole est largement utilisé par les dissidents et aussi dans certaines productions cinématographiques, comme dans In the Valley of Elah, film de 2007 sur les séquelles de la guerre en Irak.


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