De l’eau salée dans le gaz

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De l’eau salée dans le gaz

• Mystère autour du triste sort des jumelles NordStream, surtout NordStream 2 flambant neuf, qui n’a jamais servi pour cause d’Ukraine, qui aurait pu servir pour cause de catastrophe allemande. • Sabotage radical, il faut des moyens et peu de scrupules• « Thank you, USA », a tweeté le Polonais Sikorski, homme de toutes les intrigues neoconnes. • Les USA, est-ce possible ? Ces gens si respectueux des lois... • Affaire compliquée-énorme, et pour l’instant l’Allemagne au tapis. • Ukrisis ne nous déçoit pas, bien “la mère de toutes les crises”

D’abord, c’est sûr, on ne vous dira rien de précis, mais on s’amusera bien à évoquer toutes les pistes dans ce monde Made In postvérité où aucune piste n’est proscrite. Les hypothèses s’accumulent, complexes, directes et indirectes, à un point où l’on dirait que les complots dépassent les complotistes eux-mêmes. Au départ, on disait : “C’est l’Ukraine-zélenkiste” (c’est-à-dire les copains de Zelenski), ou bien, – mais c’est bien sûr ! – c’est la Russie dans un somptueux falseflag pour salir la réputation impeccable des zélenkistes. Puis vint assez vite l’hypothèse américaniste, assortie de l’hypothèse polonaise, les deux marchant de concert.

Lisez par exemple ce que dit Larry C. Johnson, dans un texte plein de remarques sarcastiquement jubilatoires devant l’imbroglio de pressions, de chantages et de couteaux plantés dans le dos des “amis” rassemblés pour sauver l’Ukraine . (Et notez que Johnson rappelle que les Polonais relancent actuellement leur exigence des 1 300 $milliards de réparations allemandes pour les dégâts causés en Pologne par l’Allemagne nazie... “Entre amis”, vous dit-on, on ne se cache rien !)

« C'est à se demander s'il n'y a pas eu des tractations entre Washington et Varsovie. Compte tenu de la situation critique de Varsovie et de son rôle dans l'acheminement des fournitures militaires des États-Unis et de l'OTAN vers l'Ukraine, les Polonais ont un certain poids pour pousser les États-Unis à supprimer les pipelines ou à aider la Pologne à les supprimer. Le message de la Pologne aux États-Unis est simple : mettez le paquet sur NordStream et détruisez les pipelines ou trouvez un autre moyen d'acheminer vos fournitures militaires en Ukraine.

» Mais attendez, cela ne crée-t-il pas de vrais problèmes pour l'Allemagne ? Bien sûr. Mais la Pologne “s'en fout” (sic). Il y a eu ce petit incident appelé Seconde Guerre mondiale et il semble que les Polonais soient toujours fâchés avec les Allemands. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, alors ce coup-là c’est un dîner congelé. »

Les aventures de Sikorski

Il faut dire que l’incident le plus marquant depuis qu’il est apparu que NordStream avait été l’objet d’une attaque violente, c’est effectivement la réaction de Sikorski, qui est un oiseau assez particulier qui n’a pas la langue dans sa poche, qui est certainement et toujours en connexion serrée avec le clan des neocon chez qui il a fait ses jeunes classes, où il a trouvé sa femme (Anne Applebaum), etc. Sikorski était ministre polonais des affaires étrangères lors du coup d’État de Kiev et, avec ses deux collègues français et allemand, il fit signer quasiment de force un accord entre Ianoukovitch et l’opposition le 21 février 2014, accord qui fut jeté aux toilettes le lendemain lorsque les groupes ultra-nationalistes et néo-nazies prirent le pouvoir avec l’aide de la CIA. Où était Sikorski durant ce dernier épisode ?

Connaissant ainsi le bonhomme, on peut penser que ce « Thank you, USA » concerne principalement le bon coup joué aux Allemands, plutôt qu’aux Russes qui sont pour l’instant, dans cette affaire, – et à défaut de distinguer encore quelque bon sens chez leurs “partenaires” occidentaux, – plutôt amusés ou médusés, c’est selon, par ce bazar déguisé en souk qui tient lien de bloc-BAO superbement uni. Il faut dire que Sikorski sait bien tenir son rôle...

« La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, s'est demandé si le tweet de M. Sikorski n’équivalait pas à une “déclaration officielle selon laquelle il s'agit d'une attaque terroriste [des USA]”. De son côté, l'ambassadeur adjoint de Moscou auprès des Nations unies, Dimitri Polianski, a remercié Sikorski d'avoir “montré clairement qui se trouve derrière cette attaque terroriste contre des infrastructures civiles !”.

» Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki n'est pas allé aussi loin que Sikorski, mais a choisi de décrire l'incident NordStream comme “un acte de sabotage, lié à la prochaine étape de l'escalade de la situation en Ukraine”. [...]

» En octobre 2014, [Sikorski] avait fabriqué l’affirmation selon laquelle le président russe Poutine voulait partager l’Ukraine avec Varsovie, et avait été contraint de se rétracter. [...] En janvier 2022, M. Sikorski a qualifié la Russie de “violeuse en série” et, en juin, il a déclaré à la chaîne ukrainienne Espreso TV que l'OTAN avait le droit de donner des armes nucléaires à Kiev... »

Quoi qu’il en soir, – on laisse de côté d’autres hypothèses, celles impliquant la Pologne et les USA nous paraissant la plus goûteuse, – l’effet direct de cette attaque est qu’elle met KO l’Allemagne en lui coupant toute possibilité de retraite par rapport à son engagement en Ukraine, quant à la possibilité de recevoir à nouveau du gaz russe par les voies royales des NordStream. Les deux seuls gazoducs restant passent en effet par la Pologne et par l’Ukraine, c’est dire leur volatilité par rapport aux possibles manœuvres de l’Allemagne.

L’avertissement chuchoté de Biden

Pour autant, il n’est pas assuré que la saga soit finie. Il y a donc ceux qui choisissent comme facteur central de l’attaque la présence US parmi les saboteurs, ce qui est assez aisée, d’autant que les terroristes américanistes comme ils s’intitulent désormais ont plusieurs unités de l’US Navy dans la région qui peuvent aider à cette sorte de mission, et qu’ils ont au moins un sous-marin nucléaire équipé pour les missions de commandos des SEAL (forces spéciales Navy). L’hypothèse muscle considérablement la narrative d’une attaque constante des USA contre l’Allemagne, pour raisons économiques bien entendu selon l’idée de mettre d’une main l’Europe à terre tout en liquidant la Russie et la Chine de l’autre, – un jeu d’enfant, quoi... Cette hypothèse, dans le détail opérationnel, peut après tout s’appuyer sur cette confidence, dite d’un air hagard mais malin pour cette fois, de la part du président Joe, le 7 février 2022 (Victoria Nuland avait dit à peu près la même chose le 27 janvier) :

« Président Biden : “Si la Russie lance son invasion... alors il n'y aura plus de NordStream 2. Nous y mettrons fin.”

» Journaliste : “Mais comment allez-vous faire, exactement, puisque... le projet est sous le contrôle de l'Allemagne ?”

» Président Biden : “Je vous promets que nous serons en mesure de le faire.” » 

La pathologie paranoïaque avec hybris en folie de “D.C.-la-folle” est telle qu’on peut sans trop se couvrir de ridicule envisager cette sorte de programme. Dans tous les cas, on peut être sûr que cela sera fait dans divers esprits, accentuant exponentiellement le désordre à l’intérieur de ce qui devient à grandes enjambées l’asile-BAO. On serait en effet en plein hollywoodisme opérationnalisée avec une telle attaque, qui inaugure une nouvelle sorte d’équipée terroriste dont les États-Unis d’Amérique ont le secret.

Passionnantes réactions officielles

Si l’on veut un peu de repos et d’apaisement, on peut évidemment aller voir du côté des réactions officielles. Par exemple, celle de l’Union Européenne, de la présidente de la Commission au Haut-Représentant :

« La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen qui s’est entretenue avec la Première ministre danoise Mette Frederiksen a “parlé de l’acte de sabotage NordStream”. “Il est primordial d’enquêter sur les incidents et de faire toute la lumière sur les événements. Toute perturbation délibérée de l’infrastructure énergétique européenne active est inacceptable et entraînera la réponse la plus ferme possible”, a-t-elle ajouté.

Ce mercredi matin, l’Union européenne a par ailleurs mis en garde contre toute attaque contre ses infrastructures énergétiques dans une déclaration publiée par le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell. “Toute perturbation délibérée des infrastructures énergétiques européennes est totalement inacceptable et fera l’objet d’une réponse vigoureuse et unie”, affirme-t-il, s’exprimant au nom des 27 États membres de l’UE. »

... Ou bien encore, celle de “Moscou officiel”, qui tranche avec celles que l’on a déjà lues, pourtant tout autant officielles (Zakharova et Polianski) :

« Les pipelines de Nord Stream pourraient avoir été endommagés lors d'un acte de sabotage, a laissé entendre le porte-parole du Kremlin, Dimitri Pechkov, lorsqu'il a été interrogé sur les raisons possibles de la perte soudaine de pression dans trois des lignes du réseau gazier de la mer Baltique. S'adressant aux journalistes mardi, Pechkov a commenté une déclaration de Nord Stream AG, l'opérateur du réseau, selon laquelle trois lignes offshore du système de gazoducs Nord Stream ont subi des dommages “sans précédent” en une seule journée. “Aucune option ne peut être exclue à l'heure actuelle”, a déclaré Pechkov lorsqu'on lui a demandé si les dommages pouvaient être le résultat d'un sabotage. »

Mais soyons imaginatifs : malgré la tonalité extrêmement conformiste des deux interventions, il apparaît que l’on trouve quelques variantes entre les deux. L’agressivité de l’Union Européenne, qui est son mode actuel de conversation, montre, quand elle est comparée à l’espèce de réserve russe, que l’affaire s’impose essentiellement comme une préoccupation européenne, donc nécessairement présentée (quoiqu’en pensent Leyen-Borrell) comme une attaque contre l’Europe. Du côté russe, c’est-à-dire Poutine lui-même contrastant avec les autres commentaires officiels russes, l’état d’esprit serait plutôt de s’en laver les mains sans en penser moins (“C’est une affaire européenne, laissons-les s’en arranger”), – ce qui ne les empêche pas de convoquer une réunion du Conseil de Sécurité.

La curiosité de l’épisode, est de voir des dirigeants officiellement opposés pour l’éternité (si, si) à tout achat d’énergie russe, dénoncer l’attaque contre ce qui était jusqu’alors le principal moyen futur de transfert d’énergie de la Russie. Cette curiosité est un condensé de la confusion qui touche l’UE et ses pays-membres, dans une partie où tout est paradoxe, contrepieds, coups en retour et attaques latérales, – sous un fantastique manteau de moraline dégoulinant d’une hypocrisie heureuse et vertueuse, repeinte aux standards-fluo de l’époque...

Enfin, le complot vint

Tout de même, il ne manque pas, ni de rumeurs, ni de chuchotements pour embrasser une vue plus large, et également plus précise, du contexte où s’est déroulé l’attaque contre les gazoducs sous-marins. Choisissons celles qui nous paraissent les plus intéressantes, à la lumière des interventions et commentaires que nous suivons durant cette période de temps. Les rumeurs sont rapportées par Christoforou-Mercouris recevant hier soir un invité, Jackson Hinkle de ‘The Dive’ ; et par Christoforou seul, ce matin.

Il s’agit de considérer l’attaque dans le contexte d’une tentative (rumeurs) lancée pour tenter d’étouffer dans l’œuf une tentative d’arrangement du type cessez-le-feu en cours, lancée par l’Arabie Saoudite, à l’occasion de l’échange (Russie-Ukraine) de prisonniers organisé par cette même Arabie. Christoforou attribue l’attaque non pas aux USA (au gouvernement US) as a whole, mais aux capacités d’influence et de manipulation dans le fonctionnement de la puissance américaniste du groupe extrémiste, celui des “usual coupables” certes, – en un mot, les neocons, où l’on trouve aussi bien une Nuland qu’un Sikorski (cités plus haut), leur but étant de bloquer toute tentation allemande de soutenir une telle initiative d’arrangement, puisque les gazoducs hors d’usage la privent de la perspective d’une reprise rapide de livraisons russes.

Quant à la tentative, elle est suggérée indirectement par Mercouris depuis plusieurs jours, depuis cet échange de prisonniers disproportionné en faveur des Ukrainiens, comprenant des chefs extrémistes/néo-nazis notamment. Mercouris répète que cette affaire est sans doute chargée d’accords secrets expliquant l’acceptation russe de cette disproportion. L’un des aspects serait donc des négociations secrètes, ainsi que des contacts entre militaires russes et ukrainiens.

Sur ce dernier point, on citera, pour encore plus brouiller les pistes, cet extrait d’un articlede Andrei Martyanov, du 26 septembre, – Martyanov qui reprend une autre rumeur selon laquelle le général et chef d’état-major ukrainien Zaluzhny finirait bien par remplacer Zelenski...

« Mais alors, bien sûr, un autre torchon américain de merde qui a dilapidé les restes d'une réputation au cours des dernières années, Time, lors d'une interview avec le commandant [des forces ukrainiennes], le général Zaluzhny, cite ceci de lui :

» “Mais Zaluzhny respecte et admire aussi les institutions de ses homologues russes. Dans son bureau, il conserve les œuvres rassemblées du général Valery Gerasimov, le chef des forces armées russes, qui est son aîné de 17 ans. ‘J'ai été élevé dans la doctrine militaire russe, et je pense toujours que la science de la guerre se trouve entièrement en Russie’, déclare Zaluzhny. ‘J’ai appris de Gerasimov. J'ai lu tout ce qu'il a écrit... C'est le plus intelligent des hommes, et mes attentes à son égard étaient énormes’.” »

(Drôle de relations et d’arrangement de frères d’armes transformés en chefs d’armées qui s’affrontent. Une circonstance qui ressemble, pour la singularité des situations et de l’état d’esprit, à celle qu’illustre la rencontre entre les généraux Grant et Lee à Appomattox, en avril 1865.)

Ce qui nous conduit à la conclusion que nous ne sommes pas vraiment plus avancé sur la vérité-de-situation des faits eux-mêmes, mais peut-être sur la vérité-de-situation de la crise elle-même. Le fait est qu’à la jointure, à la “rupture” qu’on annonçait, dans un sens ou l’autre, à la lumière des événements militaires, brusquement la crise s’élargit et dépasse le cadre jusqu’ici assigné et d’où l’on ne se voyait sortir que par une montée catastrophique à l’extrême d’un conflit nucléaire. 

En attendant le 8 novembre ?

On voit donc s’élargir la crise
• aux référendums bouclés sans difficultés ;
• à l’Arabie Saoudite ;
• à la possibilité d’une négociation absolument  secrète ;
• à l’attaque contre  les gazoducs ;
• à ce dernier élément que nous sortons de notre chapeau à l’instant, de cette déclaration de Merkel, personnalité fameuse sortant de son silence post-chancellerie, disant cet après-midiqu’il faut « prendre au sérieux le président Poutine et ses déclarations », et chercher un terrain d’entente ; etc.

Ces diverses rumeurs sont-elles fondées ou pas ? Impossible de le dire. A côté, il y a des événements bien réels, certains qui exercent une influence directe (Merkel), d’autres qui demandent des explications que personne n’est en capacité de donner d’une façon impérative, mais qui témoignent effectivement de cet élargissement du conflit au-delà des frontières de l’Ukraine. Alors que les éléments qui déterminent ce jugement sont si vagues, aussi bien dans leurs constitutions et leurs substances que dans leurs effets, commence à naître la sensation de l’élargissement de cette crise, de la rupture de son emprisonnement sur le champ de bataille.

PhG : « Cela ne signifie en aucune façon, – nous disons bien : en aucune façon, – que la crise évolue vers une issue acceptable qui nous sortirait de la pente de la Fin des Temps. Cela signifie qu’elle est peut-être en train de s’élargir en perdant le caractère d’inéluctabilité d’une catastrophe militaire menant au pire du pire, pour acquérir des caractères différents, une sorte de diversité, – comme les imbéciles postmoderne parlent du “multiculturalisme”, – une sorte de globalité (non-globaliste) qui la sortirait du carcan ukrainien et du déferlement ex-tra-or-di-nai-re de mensonges d’une civilisation (la nôtre) aux abois. »

Une hypothèse, une devinette, un jeu d’intuition sans aucune certitude de quoi que ce soit : peut-être cette crise européo-centrée est-elle en train de se préparer pour faire place à la crise américaniste qui piaffe d’impatience en attendant “le coup de pistolet du starter”, le 8 novembre ?

Pourquoi pas, pour notre détermination de l’essentiel, ceci au lieu de la continuation monotone et sanglante de la bataille ?

 

Mis en ligne le 28 septembre 2022 à 16H20