Un temps fractal

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Un temps fractal

24 juin 2020 – Je ne dirais rien, ni des auteurs, ni des thèmes d’une façon trop précise, ni du site sinon qu’il n’est certes pas antiSystème et qu’il est notablement fréquenté ; bref, rien de ce qui pourrait permettre une identification des personnes, des textes et des circonstances diverses... Je veux simplement décrire très succinctement, d’une façon assez générale, trois textes sur la situation actuelle, générale elle aussi, parus le même jour d’un jour qui n’est pas très loin du jour d’aujourd’hui. De cette façon et avec ces précautions, il m’importe d’en tirer quelques réflexions qui ne soient en aucun cas marqués par la polémique.

Voici donc les trois textes, rangés comme ils sont, – sans ordres de prééminences, ni ordre de préférence, ni ordre de validité, ni même l’ordre alphabétique, bref sans aucun ordre du tout... 

• Un de ces trois textes nous dit que les gens, notamment aux USA, sont placés devant un dilemme terrible, entre leur liberté et la perte de leur liberté (il parle même d’“esclaves”, ce qui est actuellement très couru aux USA), et que tout cela est lié à une prise de contrôle de nous-mêmes effectuée ou plutôt sur le point de l’être, du fait de forces très puissantes et organisées, qui ont développé la pandémie Covid19 d’une façon très précise et très organisée ; forces parmi lesquelles on trouve un Bill Gates et sa famille, et son complot, et aussi des puces posées par le même dans notre ordinateur et bientôt sous notre peau, et ainsi de suite ;

• le second de ces trois textes nous dit que plus personne ne contrôle plus rien du tout aujourd’hui dans les fantastiques affaires que nous traversons, sauf peut-être, comme dernière capacité de contrôle, l’illusion encore existante chez certains dans le public que quelqu’un (les élites) contrôle encore quelque chose ; le texte est péremptoire, comme s’il déchirait un rideau, allumait un soleil, nous disait “le roi est nu” : “Et si personne ne contrôlait rien du tout ?”

• le dernier texte dont je dois parler nous entretient des plans secrets de l’Amérique, qui va se révéler triomphante alors qu’on la croit à terre, qui entend bien à son terme des plans muris et annoncés tant de fois depuis 20 ans, et remis à plus tard autant de fois, que l’auteur avait prévus depuis longtemps, et qu’il nous annonce pour très bientôt, – car il s’agit de “redessiner le Moyen-Orient” à l’avantage de l’Amérique.

Bien, tout cela ! De ces trois textes, on pourra aisément deviner lequel est proche de moi, je veux dire de ma pensée intuitive et donc de mon jugement, n’est-il pas ?  Cela est assuré et représente pour moi une attitude fortement pensée et repensée, et sur le territoire de laquelle, au contraire de ce qu’on verra plus loin, je me sens absolument et complètement assuré.

...Mais, comme on l’a compris, là n’est pas le propos pour aujourd’hui.

Le propos est d’observer que l’on peut aligner, comme cela, dans ciller, le même jour, dans le même ‘sommaire’, trois textes d’orientation générale détaillant chacun avec certitude et autorité, trois situations générales si complètement différentes... Je ne dirais même pas “si diamétralement opposées”, parce que cela supposerait un certain ordre, avec deux points opposés, une droite avec un début et une fin, un fleuve avec deux rives, une montagne avec deux versants... L’une de ces ‘situations générales” dirait noir l’autre dirait blanc, l’une le-bien l’autre le-mal, l’une “la version d’en face est celle de faux-complotistes” et l’autre “la version d’en face est celle de faux-complotistes”. Non, ici il y en a trois et il pourrait y en avoir sept, ou 12, ou bien 666 (le Chiffre de la Bête, you know ?), cela est sans fin et rien ne peut plus permettre de s’exclamer “Halte là ! Voilà un fait objectif, une vérité avérée, et cela règle nos divergences”.

Nous sommes dans une période étrange où vous pouvez clamer avec une assurance que seule la connaissance de la Vérité peut vous permettre de proclamer “La Vérité n’existe pas !”. Le sol est aussi sûr qu’un marécage plein de sables mouvants où se trouvent des mines anti-personnel posées par l’unité d’élite des SEAL de l’US Navy ou bien par al Qaïda, que vous devez traverser dans un brouillard épais, sur le rythme de votre sang qui bat vos tempes et encombre vos oreilles jusqu’à éclipser tout autre son, avec une lumière de clair-obscur et une éclipse solaire imprévue. Et pourtant, vous vous en tirez indemne ! Votre histoire que certains jugeraient à dormir debout n’a endormi personne parce que tout le monde, – y compris Erdogan, Trump, la CIA, le journal de référence Le Mondeet Black Lives Matter, – est prêt à la gober et à la défoncer furieusement à la fois, selon le point d’où il se trouve.

Vous me direz que cela n’est pas vraiment nouveau, que l’on a connu des situations à peu près semblables jusqu’ici. Je vous répondrais que vous n’avez pas tout à fait tort  mais que vous n’avez pas non plus tout à fait raison, mais alors pas du tout.

Jusqu’ici, nous avait vécu avec un temps cloisonné. Chacun vivait avec sa narrative, ignorant les autres en même temps qu’il les méprisait vaguement ; si l’une d’elle réussissait à percer le mur de la cloison, dès sa tête de gorgone apparue l’on s’exclamait “C’est un complotiste !”, ou bien encore “C’est un zombieSystème !”, ce genre de choses, aussitôt la tête disparaissait et tout se poursuivait. Je parle d’un ‘temps cloisonné’ plus que d’un ‘univers cloisonné” parce que les choses, déjà, avançaient très vite, – elles vont encore plus vite aujourd’hui, – ne laissant à nulle structure assez d’espace pour avoir le temps de se faire, donc dépendant du seul temps, du seul mouvement accéléré du temps, et en constante accélération

Puis, soudain, à un moment précis de rupture, – je crois que l’on peut dire que “les cloisons ont sauré”, quelque chose comme ça. La vitesse en constante augmentation du temps fait que ces dispositifs n’ont pas tenu...

Aujourd’hui, les cloisons ont sauté, cela est avéré, et l’on découvre que l’on se trouve dans un temps commun à tous, qui est nécessairement une sorte de “même temps” pour tous ; qui est, à cause de toutes nos perceptions, nos vérités-de-pseudosituation, nos narrative, nécessairement un temps fracturé, plein de fractures ; ou disons pour faire plus érudit et plus chic : un “temps fractal”.

Il se passe alors que les uns et les autres, jusqu’alors séparés, jusqu’alors racontant des choses totalement étrangères, antagonistes, insupportables les unes aux autres puisque si complètement “d’un autre temps” mais qui se supportaient puisqu’on ne les entendait pas d’un temps à l’autre, il se passe alors qu’ils se retrouvent, les uns et les autres, dans un même monde qui, à cause de la vitesse en accélération constante, est en réalité un même temps. Les narrative différentes, les perceptions complètement séparés alors qu’elles appartiennent à des êtres mis soudainement ensemble, font que ce temps commun apparaît comme une successions de fractures entre ces différences. Ainsi proposerais-je que l’on parlât de “temps fractal”.

Le temps est donc dit “fractal”, il passe d’une fracture à l’autre, est-ce bien cela ? Ainsi se peut-il que nous manipulions le temps à notre guise, et le changions selon notre convenance ? ... “Las, le temps non, mais nous nous fracturons”, à l’image de ce que disait le poète. Le temps s’en fiche bien, qui ne songe qu’à sa mission, à son accélération ; il paraît fractal, mais c’est nous et bien nous, qui nous fracturons, qui sommes fractals. Nous sommes des fractales dans le grand  tourbillon crisique que suscite le temps fractal.

Ainsi est apparu quelque chose de nouveau, que je ressens parfois à considérer cet amoncellement extrêmement rapide de narrative, de perceptions différentes, etc., se côtoyant, se mélangeant, se frôlant sans la moindre pudeur ni le moindre cri d’orfraie. Ce mouvement extraordinaire fait de fractures dont on croirait qu’elles sont des ruptures et qui pourtant ne disparaissent pas.. A considérer tout cela, nous sommes comme Lénine tel que le rapporte Trotski dans ses mémoires, le soir du coup d’Etat du 7 novembre, lorsqu’il réalise qu’il a pris le pouvoir, et qui, s’asseyant sur un canapé, dit soudain en se tenant le front : “Es Schwindle” (en allemand : “J’ai le vertige”).

Ainsi en est-il de cette figure nouvelle, de cette situation inédite, accompagnant la course si rapide rapide de l’Effondrement. Nous avions déjà, comme je l’ai rappelé, le tourbillon crisique. La disparition du cloisonnement nous fait réaliser, à voir ce voisinage de mouvements convulsifs et adverses, que ce tourbillon crisique n’a fait que s’amplifier, qu’il est dix fois plus tourbillonnant qu’il n’était. Il nous emporte désormais, tous ensemble, sans souci des effets, des conséquences, et ainsi il englobe et enflamme nos psychologies, les emporte dans ce vertige qui prenait Lénine au soir de la prise du pouvoir.

Le tourbillon crisique fait voler les cloisonnements et enflamme nos psychologies en un phénomène que nous pourrions nommer “vertige crisique”, lequel vertige, à son tour, accélère encore le décloisonnement.

Où serons-nous au bout de ce manège, lorsque le temps fractal aura fait son œuvre, dans si peu de temps au rythme où vont les crises ? Que aura survécu avec sa narrative, qui se révélera comme une  vérité-de-situation conduisant à la Vérité ? Qui peut prétendre le savoir ?

Personne, alors restons-en là pour ce jour. D’ailleurs, vous savez, on peut aussi bien avancer, pour clore le débat, que “Dieu reconnaîtra les siens”.