L’Impasse du Colosse

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’Impasse du Colosse

1er novembre 2016 – J’aime bien le colonel Pat Lang, avec ses acronymes (IMO pour InMyOpinion) et sa façon d’interpeller ses lecteurs (“pilgrims”), et aussi avec ses certitudes comme celle de l’élection assurée de HRC (Hillary). Justement, sur ce dernier point... Le colonel Lang, jusqu'alors imperturbablement assuré de la victoire d’HRC, s'est mis, je pense, à douter fortement.

Non, qu’il ait une affection particulière pour HRC, bien au contraire il pense que sa présidence sera une catastrophe, – ou bien doit-on dire “serait” ? La certitude de la victoire de HRC chez lui n’est (n’était ?) nullement critiquable ni partisane, mais simplement l’effet de son expérience du Système, qu’il connaît bien, qu’il juge inarrêtable et solide comme un roc ; cela, me semble-t-il, à partir du jugement d’un caractère qui est prompt à considérer plutôt les forces conservatrices du statu-quo que les forces dynamiques modifiant les positions acquises. (Cet avis sous-entendant bien entendu que Clinton est la  candidate du Système, ce qui ne fait aucun doute dans mon esprit, ni probablement dans le sien.)

Dans son dernier commentaire sur cet aspect de la situation politique aux USA (le 30 octobre, après l’intervention de Comey, du FBI), Lang laisse percer sa nouvelle et très sérieuse incertitude sur le sort de la candidature Clinton. A une nouvelle selon laquelle le FBI se trouve devant une montagne de 650.000 e-mails sur l’ordinateur portatif de Wiener, le mari d’Huma Abedin, Lang réagit de la sorte :

« Well, pilgrims... There is no way that the FBI can review this many e-mails in the time available.  My sense is that the Democratic senators involved will probably demand Comey's resignation on Tuesday. IMO that would just make Clinton look worse in the eyes of many.

» Let us assume for a moment that she will still be elected.  IMO she would be the most wounded president ever to take the oath of office.

» I cannot imagine how she could govern the country,  pl. » 

Il y a une semaine, il aurait écrit “Voyons sa situation quand elle sera élue présidente”, aujourd’hui il écrit “Faisons l’hypothèse pour un moment qu’elle sera effectivement élue et voyons sa situation dans cette hypothèse” : la nuance est de l’importance qu’on comprend bien, Comey-FBI étant passé par là. Plus important encore, son avis sur ce que serait Clinton dans cette occurrence, moi-même utilisant un masculin qui se veut neutre pour donner de la cohérence à son jugement comparatif puisqu’il n’y a jamais eu de présidente : “Le président le plus sévèrement handicapé (‘blessé’) qui ait jamais prêté serment” ; et sa conclusion : “Je ne peux imaginer une seconde comment elle pourrait bien gouverner le pays.” Bref, elle ne pourrait pas...

Je considère l’avis du colonel Lang sur ses matières du pouvoir et des arcanes bureaucratiques du Système, non seulement avec respect mais comme particulièrement intéressant à cause de son expérience au sein de la DIA, à des postes sensibles où il eut beaucoup à faire avec le pouvoir politique, et en général avec le Système. Ses engagements sur son site SST (Sic semper Tyrannis), assez peu orthodoxes pour un ancien officier de l’US Army (une dissidence affirmée objectivement de type antiSystème sur certains points essentiels de la politique de sécurité nationale), exprimés dans une attitude d’un patriotisme à toute épreuve, complètent le tableau pour justifier ma considération sur son jugement.

Je trouve dans ce cas, encore plus que la reconnaissance que l’élection de HRC n’est plus du tout assurée, extrêmement significative son affirmation selon laquelle l’élection de Clinton signifierait une absence de pouvoir à Washington, pire encore une sorte d’anti-pouvoir puisque cette absence de pouvoir serait en fait une impuissance de gouverner marquée par des décisions avec des effets négatifs, déstructurants, entraînant des réactions qui sèmeraient le désordre et accroîtraient encore plus, à mesure, l’illégitimité du pouvoir. Ces réactions seraient autant rationnelles que passionnelles même dans le domaine le plus concret du judiciaire, à décompter les procédures judiciaires en cours et celles qui pourraient être lancées contre la présidente, aussi bien selon une démarche rationnelle que sous le coup de l’émotion que nourriraient effectivement ces démarches ; il y a là un enchaînement de cause à effet où les effets deviennent à leur tour causes de nouvelles aggravations. (Breitbart.News s’est “amusé” à décompter toutes les affaires où Clinton pourrait être poursuivie ; TheDuran, lui, a choisi les 5 cas pour lesquels Hillary devrait être en prison... Tout cela, ce n’est pas rien, c’est un canon chargé jusqu’à la gueule.) Un tel champ de bataille politique occuperait dix présidents et présidentes (égalité des sexes) ainsi que Washington D.C. dans sa totalité politicienne et communicationnelle, à plein temps en temps normal, et plus encore en temps de crise, avec d’autant plus de crises et de troubles à la clef rendant le Temps encore plus consommable dans le sens du désordre.

L’alternative, aujourd’hui extrêmement sérieuse, c’est Donald Trump. Un président Trump serait l’objet d’une vindicte passionnelle des partisans inconditionnels d’Hillary et de la politique postmoderniste qu’elle incarne, autant que d’une résistance passive sinon active, et dans tous les cas furieuse, de la part de l’establishment, de la presse-Système et des bureaucraties-Système, c’est-à-dire du Système, également dans sa totalité. J’insiste sur cette fureur absolument irrationnelle de nombre de démocrates qui ont montré qu’il perdaient totalement le sens des choses après l’intervention de Comey, et tout cela se déchaînant plus encore si c’est possible contre Trump si celui-ci devenait président. Il y a l’exemple de l’intervention absolument folle de James Carville, ancien stratège de communication des Clinton du temps de la présidence de Bill, qu’on avait connu froid, calculateur, maître de lui, et qui se déchaîne en perdant toute mesure, en mettant à jour un complot entre le KGB (ressuscité pour l’occasion), le FBI et le GOP des républicains ; ou bien celui de l’extraordinaire fatwa invertie de la professeure de linguistique de l’Université de Berkeley, Robin Lakoff (je crois bien que c’est bien une dame, le prénom laissant subsister l’incertitude), qui dénonce un “complot sexiste” dans l’affaire emailgate, uniquement montée parce que HRC est une dame, c’est-à-dire un être de genre féminin : « Ce n’est pas à propos d’e-mails ; c’est à propos d’une activité de communication faite par une femme... [...] La seule raison pour laquelle le montage des e-mails tient debout, c’est parce qu’il s’agit d’une femme candidate... »

Trump serait un président assiégé autant que Clinton serait une présidente emprisonnée. Contre lui jouerait à plein le fameux déterminisme-narrativiste de dedefensa.org : ce déterminisme où les narrative lancées contre Trump comme elles l’avaient été contre Poutine dès le début de la crise ukrainienne, obligent ceux qui les ont énoncées à poursuivre dans le même sens, hors de tout rapport avec la réalité désintégrée ; ceux-là qui, d’ailleurs, ne se feraient nullement prier puisqu’en vérité ils croient à la vérité de ces narrative qui sont leurs narrative ; puisque, enfin, leur démarche a consisté à achever la complète désintégration de la réalité, donnant comme seule alternative que je ne trouve d’ailleurs nullement malheureuse la rude et belle tâche de devenir un enquêteur à la recherche des vérités-de-situation constitutives de la Vérité du monde.

On voit que je ne me préoccupe guère des programmes et de l’action politique, justement parce que le sentiment est très fort chez moi selon lequel les deux candidats se trouveraient dans des situations de pouvoir relevant de l’impasse dont on parle ici. Pourraient-ils en sortir s’il avère effectivement qu’il s’agit d’une impasse ? Une seule possibilité : un coup de force, un “coup d’État” intérieur, je veux dire à l’intérieur du pouvoir. Pour Clinton, qui est objectivement la plus mal en point et de loin, la plus compromise “au milieu des siens” en un sens, il s’agirait de tenter d’imposer de force un regroupement des directions-Système derrière elle, c’est-à dire un resserrement des structures du Système à son avantage ; la voie est tracée, qui est une “fuite en avant” vers l’extérieur et une mobilisation sur le mode martial qui met encore dans l’orgasme-Système (bonne catégorie) jusqu’aux plus vieux des sénateurs en âge d'être encore-corrompus ; c’est-à-dire, la voie du “Aux armes citoyens”, vers les conflits extérieurs, et là-dedans l’on retrouverait son tempérament belliqueux (celui d’Hillary), avec tous les risques (le conflits) qui vont avec, que l’on connaît bien. Mais pour poursuivre en interférant dans le raisonnement, il y a mon sentiment que la vraie guerre se ferait d’abord et avant tout à Washington, entre des fractions qui se révèleraient dans ce cas extrême, notamment les chefs militaires que je persiste à croire moins belliqueux qu’ils ne peuvent le paraître parfois, surtout lorsqu’il s’agit de la Russie, – puisqu’il ne peut s’agir que de la Russie au bout du compte. Le resserrement des structures du Système (mobilisation) grâce à l’option “guerre extérieure” heurterait d’abord la cohésion du Système, faite de multiples pouvoirs ; c’est la quadrature du cercle d’Hillary : resserrer les structures du Système pour sauver sa peau, être encore plus-Système que le Système, mais provoquer et risquer d’obtenir le contraire de ce qu’elle cherche, – au lieu du regroupement, un éclatement.

Pour Trump, le problème est très différent : il n’est pas “compromis ‘au milieu des siens’”, parce qu’il n’est pas “au milieu des siens“. Il a fait sa campagne seul contre tous (tout l’establishment) et s’il est élu il sera un président seul contre le reste, plus que jamais haï par le Système. La seule voie qui lui reste et qui lui est tracée est glorieuse, mais bien audacieuse : être le Gorbatchev des USA. Il peut y venir, par son tempérament de gagneur d’argent et d’exigence de l’efficacité plutôt que par sens de l’Histoire, – il ne faut tout de même pas plaisanter, – par fureur devant le gâchis et l’improductivité. Dans ce cas, il devrait être le contraire d’Hillary, il devrait être déconstructeur (ou “déstructurateur”) du Système, je ne sais comment et jusqu’où, ni ne sais d’ailleurs si cela est possible... Au pire ou au mieux c’est selon, il y a pour lui, par souci d’efficacité et d’utilisation des acquis de la campagne, l’appel au peuple, au soutien populaire des Deplorable qui ne l’ont pas élu pour rien, – “la révolution par respect des investissements”, selon une logique de businessman habitué à risquer gros pour ramasser toute la mise. On imagine les risques sans nombre qu’implique ce choix, cette méthode, cette dynamique... Rien que d’y penser, le vertige me prend, et Lénine avec. (“Es schwindle” [“J’ai le vertige”], disait Lénine en allemand, au soir de la prise du pouvoir d’octobre [novembre] 1917.)

(... Tout cela est, pour l’ultime poussée constatée dans la montée de la tension, l’œuvre du directeur Comey qui, par son intervention du 28 octobre, et sans le  chercher précisément, – chapeau l’artiste, – a transcendé le débat dans l’incandescence d’un conflit ontologique qui n’est pas loin d’être le conflit ultime de notre civilisation, – après tout, on reconnaît en Clinton [resserrer la structuration du Système] et Trump [déstructurer le système] l’option Système versus antiSystème... Comey, qu’on aurait tort de considérer comme un “personnage secondaire”, un sous-fifre exécutant des ordres venu d’on ne sait où. Il tient désormais une place de premier plan, et certains [Scott Adams] le considèrent comme “un héros et un patriote”. Il est directeur du FBI depuis 2013 et comme tel, il est couvert par un contrat de dix ans, c’est-à-dire qu’il ne peut être révoqué sans explication ni raison impérative assortie de suites judiciaires par une autorité supérieure ; il faut manœuvrer pour avoir sa peau, le pousser à la démission, etc. On peut se rappeler pour l’exemple que, dans l’affaire du Watergate réduite à sa séquence “chevaliers blancs du Washington Post”, le FBI a tenu tête au président ; que c’est le n°2 du FBI, alias “Gorge profonde” [Deep Throat], qui fut le principal informateur des siamois Bernstein-Woodward, et donc objectivement l’architecte de la chute de Nixon.)

Voilà à peu près comme je ressens la situation après l’immense gâterie de l’October Surprise et avant le 8 novembre, pour dire combien le 8 novembre, anciennement date-magique qui devait être un terminus de quelque chose, l’est de moins en moins en devenant une étape de plus ans dans l’extension du domaine de l’incendie qui gronde comme une crise dont on ne voit plus les limites. Encore n’ai-je rien vu ni dit de ce qui peut être l’essentiel après tout ; encore peut-il se passer, par exemple, d’autres October Surprise un peu en retard sur l’horaire, d’ici mardi prochain. Là, c’est entrer dans le domaine des choses dont nous ignorons ce qu’elles seront et provoqueront, et même dans le domaine de ces choses-là que nous ignorons elles-mêmes, – « les inconnues inconnues, – les choses dont nous ignorons que nous les ignorons », selon la fameuse charade des unknown unknowns de Rumsfeld, à la fois simple jusqu’à l’évidence, et comme toutes les choses simples d’une profondeur surprenante pour définir un temps historique, ou métahistorique comme Rumsfeld lui-même.

Comme il fut écrit sur ce site il y a quelques années (11 avril 2011), nous sommes entrés dans le monde des “inconnues inconnues” (“unknown unknowns”), où dominent les événements et les faits qui non seulement nous sont inconnus dans leurs effets et leurs conséquences, mais dans leur ontologie même produite par leur apparition, leur forme et leur dynamique. Il n’en a pas manqué dans cette campagne, à commencer par la candidature de Trump telle qu’elle s’est révélée et selon ce qu’elle a révélé. (Le véritable événement de la candidature-Trump, c’est bien qu’elle se soit révélée comme une candidature ”sérieuse”, jusqu’au bout du processus, sans que rien ni personne, ni le Système, n’ait rien pu y faire : parfaite “inconnue inconnue” à l’origine ; et qu’elle ait rencontré sa dynamique, sa force extérieure, qui n’attendait qu’un outil pour pouvoir s’exprimer et faire du candidat un véritable “cocktail Molotov humain”.) Il n’en manquera pas de ces “inconnues inconnues” dans les jours, les semaines qui viennent, à l’occasion du vote, du dépouillement, du soupçon de fraude, du résultat, de l’attitude d’Obama... Encore que tout cela, et justement parce que j’en parle, c’est du domaine des “inconnues connues” (known unknowns), mais productrices des circonstances permettant l’apparition et la production des terribles et redoutées “inconnues inconnues”.

Le spectacle est fascinant dans ce tourbillon qui touche le colosse à la tête même, dans le mécanisme délicat et kafkaïen de son fonctionnement, justement fait pour que la maîtrise de la machinerie n’échappe pas à ceux qui l’ont conçue à l’origine. Lorsque des éléments extérieurs s’y glissent, alors c’est l’ensemble qui vacille et le caractère de la délicatesse du dispositif, et son tracé kafkaïen pour décourager les intrus, deviennent soudain vulnérabilité de la porcelaine face à l'éléphant, imbroglio et labyrinthe explosifs pour ceux-là même qui croyaient en détenir les clefs.

Le colosse est dans l’Impasse éponyme, du même nom si vous voulez, – l’Impasse du Colosse... 

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