Rumsfeld et le “vrai” “unknown-unknown

Bloc-Notes

   Forum

Il y a 2 commentaires associés à cet article. Vous pouvez les consulter et réagir à votre tour.

   Imprimer

Rumsfeld et le “vrai” “unknown-unknown

Donald Rusmfeld a 83 ans et il vient de prêter main forte et rémunérée au lancement d’un jeu-vidéo, Churchill solitaire. Grand chambardement, tournée médiatique, et enfin un talk-show avec le fameux Stephen Colbert, dans son Late Show. C’est de cette dernière occurrence que nous voulons parler, où l’on put entendre Rumsfeld dire une phrase mémorable, qui fut aussitôt happée par les internautes aux aguets et qui, comme on dit, “fit le buzz”. C’est au cours de la partie de l’entretien où Colbert interrogeait Rumsfeld sur les causes de la guerre en Irak de 2003, et précisément à propos du renseignement qui la détermina, et plus précisément encore des armes de destruction massives qui motivèrent l’attaque et qu’on ne trouva jamais parce qu’elles n’existaient pas.

RT a fait un texte sur l’entretien entre Colbert et Rumsfeld, ce 27 janvier. Nous choisissons l’extrait de ce texte qui concerne plus précisément “les faits” que la “communauté de renseignement” US aurait donné à la direction politique d’alors, allant dans le sens de l’existence d’armes de destruction massive. Après avoir esquivé l’ultime question directe (avec la référence à un mémorandum de 2002 du Joint Chefs of Staff récemment déclassifié selon lequel plus de 90% du matériel obtenu pour justifier l’attaque était constitué de données qualifiées de “renseignement imprécis”), Rumsfeld finit par répondre en substance, et l’on voit aussitôt ce qui a constitué une sensation (en caractères gras, certes) : “Le Président disposait du renseignement venu de tous les composants du gouvernement, et le personnel du National Security Council disposait de ces informations. Tout cela était partagé et tout cela était disponible, et l’on sait que ce n’est jamais certain, – s’il s’était agi de faits, on n’aurait pas appelé cela du renseignement”.

«... Next, Colbert alluded to a famous answer Rumsfeld gave during a 2002 Department of Defense press conference in relation to the connection between weapons of mass destruction and Iraq. [...] Colbert ventured to add “the unknown knowns” as the fourth category. Colbert defined these as “the things that we know, and then we choose not to know them or not let other people know we know...”

» Before trailing off, Colbert was trying to connect his “unknown knowns” thought to a recently declassified 2002 memo, then Rumsfeld interrupted. “I’m going to save you embarrassment,” Rumsfeld said, to which Colbert retorted, “I can’t be embarrassed I’m a comedian.” Colbert went on to talk about the 2002 Joint Chiefs of Staff memo, which stated that as much as 90 percent of the case against Iraq’s weapons programs was based on “imprecise intelligence.”

» “I believe that everybody believed that [weapons of mass destruction] were there,” Colbert granted Rumsfeld, “but there was no hard proof that they were there.” “So there was an unknown known for the American people,” Colbert continued. “It was known that there was not hard evidence, but we were presented a partial picture and that’s the unknown known that we were denied. Do you think that was the right thing to do?” Rumsfeld dodged the question, noting that his own website had published the Joints Chief of Staff memo years prior. Colbert asked it in a different way.

» “Were there things that the administration or you knew that we didn’t learn about out of the best possible intentions which is, there were things that would undermine the case for a war you thought was necessary to save the United States?” Colbert asked. Rumsfeld’s answer stunned Colbert and the audience. “The president had available to him intelligence from all elements of the government, and the National Security Council members had that information. It was all shared, it was all supplied, and it’s never certain if it were a fact, it wouldn’t be called intelligence,” Rumsfeld said.

» That last line had people on Twitter calling it the quote of the year. »

Rumsfeld est un personnage certainement très contesté, et sans aucun doute contestable, mais, dans une culpabilité collective qui ne fait aucun doute dans le chef de l’administration GW Bush il émerge au-dessus des autres membres du groupe comme une crapule bien plus intéressante que les autres et non dépourvue d’ambiguïté. La fameuse “philosophie rumsfeldienne” à laquelle Colbert fait allusion (les knowns-unknowns, etc.) est effectivement connue comme une démarche sophistiquée tentant de décrire l’appréciation des situations de sécurité nationale, et de guerre particulièrement, pour les dirigeants et décideurs du domaine. On en avait fait une rapide description le 21 avril 2011 en même temps que nous renvoyions dans cet article à une référence venue après coup et détaillant ce que nous nommions la “métaphysique de Rumsfeld”.

« D’abord, il y a la fameuse péroraison que fit Donald Rumsfeld lors de sa conférence de presse du 12 février 2002, la fameuse conférence baptisée des “known knowns”, et qui fait même l’objet d’un article de Wikipedia (USA)… “il y a les choses dont savons que nous les connaissons ; il y a les choses dont nous savons que nous ne les connaissons pas (puisque nous savons qu’elles existent mais que nous ne les connaissons pas) ; et puis il y a les choses que nous ne connaissons pas, et dont nous ne savons pas par conséquent que nous ne nous les connaissons pas (puisque nous ne savons pas qu’elles existent, et que, évidemment, nous ne les connaissons pas). (Il faut toujours s’intéresser à Rumsfeld, personnage brutal mais énigmatique, à plusieurs facettes, – et nous-mêmes sommes allés jusqu’à envisager une “métaphysique de Rumsfeld”.)

» Voici donc la charade de Rumsfeld

» “[T]here are known knowns; there are things we know we know.

» “We also know there are known unknowns; that is to say we know there are some things we do not know.

» “But there are also unknown unknowns – the ones we don't know we don't know.

C’est le même Rumsfeld qui établit très rapidement (dès l’automne 2001) les règles nouvelles de notre époque commençant le 11 septembre 2001, concernant la réalité, la vérité, etc., en annonçant que le respect de la réalité n’était plus à l’ordre du jour, et même qu’il fallait envisager le constat que la réalité objective n’existait plus. (Nous rappelons tout cela dans notre Glossaire.dde du 18 octobre 2015 sur « vérités-de-situation & Vérité »). En ce sens, Rumsfeld a sans aucun doute toujours été le plus franc en plus d’être le plus intelligent, dans le groupe de crapules de l’administration GW Bush.

Sa remarque sur le « s’il s’était agi de faits, on n’aurait pas appelé cela du renseignement », si elle soulève un tollé, a certainement le mérite de correspondre à une vérité-de-situation (justement) fondamentale de notre époque, puisqu’allant au cœur même de notre constat selon lequel effectivement la réalité n’existe plus ; ou bien, comme le remarquait le Dr. David Altheide, héros de la chronique du Journal dde.crisis du 6 janvier, concernant les médias d’abord puis tout le reste, en introduisant la notion de “fait” dont Rumsfeld fait si bon marché : « ...[I]l y a même désormais une attitude générale des médias US selon laquelle les faits n’existent plus. A la place, nous avons des opinions, et même les preuves scientifiques sont aussi considérées comme des opinions... » Selon cette appréciation, il est tout à fait logique, sinon justifié et pour ne pas dire impératif, de juger que les “informations” collectées par les services de renseignement soient en réalité des déformations d’opinion, sinon des arguments pour une politique établie selon une cause déterminée avant d’être démontrée, et qui n’a plus besoin que de pseudo-“faits” pour être corroborée. Ce que fait Rumsfeld, involontairement ou pas, c’est de nous confirmer que “le roi est nu” et de nous signaler une démarche qui fut certes exploitée jusqu’au grotesque par l’administration GW Bush, mais qui fut utilisée de tous temps par les services de sécurité nationale, et beaucoup plus fortement et systématiquement du côté US, depuis l’origine de ce pays, et particulièrement depuis 1945-1948...

Ainsi, très logiquement, et sans qu’il s’agisse d’une surprise considérable, nous sommes confirmés dans l’analyse qui paraît évidente une fois faite que la guerre contre l’Irak est sans nul doute à elle seule la matrice d’une époque, d’une Grande Crise venue et venant à maturité à cette occasion e grâce à ce détonateur ; c’est-à-dire la matrice et “la mère de tous les désordres à venir”, et cela jusqu’à nous. Une question de Colbert posée à Rumsfeld et la réponse de Rumsfeld, confirment tout cela, quoique d’une manière assez vague pour Rumsfeld, exprimant involontairement toute l’amertume de l’empire déchu, de l’empire évaporé  dans la “brume du virtualisme et des narrative”, de la piteuse aventure de GW et de ses mentors : « Colbert asked if Islamic State, or terrorist groups like it, holding western Iraq and eastern Syria was considered “a worst-case scenario, or a beyond-worse-case scenario” in 2002 and 2003 during the run-up to declaring war. The “disorder in the entire region… generally, people had not anticipated,” Rumsfeld answered. » Cette idée du lien direct entre toutes les déstabilisations, donc de l’enchaînement hors de tout contrôle humain et bien entendu sans aucun plan ni dessein de la même catégorie, mais au contraire comme reflet sinon effet mimétiques de la dynamique surpuissance-autodestruction du Système, est présent dans l’analyse de Ray McGovern à propos du mémorandum du JCS de 2002 (voir plus haut) récemment déclassifié : « And so the Iraq War came – and, with it, catastrophe for the Middle East (with related disorder now spreading into Europe). »

Avec son faux-pas (?) dont tout le monde fait des gorges chaudes, le vieux Rumsfeld ne fait que contribuer hautement à la mise en ordre de la vérité-de-situation fondamentale du colossal épisode crisique que nous vivons depuis 9/11. Il se pourrait que la postérité, s’il y en a une, saluera dans ce destin absolument crapuleux et cynique (celui de Rumsfeld) une petite once de vérité-de-situation contribuant à éclairer la profonde vérité du monde.

 

Mis en ligne le 27 janvier 2016 à 11H08

Donations

Nous avons récolté 1633 € sur 3000 €

faites un don