Le doute-mortel de l’“hyperimpuissance”

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Le doute-mortel de l’“hyperimpuissance”

10 novembre 2015 – L’intervention russe en Syrie, – quoi qu’il en sorte, quels que soient ses effets militaires et ses conséquences politiques, – a d’ores et déjà introduit dans l’âme de la “plus puissante armée de tous les temps” (celle des USA, – What else ?) un doute mortel. On va donner ci-dessous trois exemples de l’expression de ce doute, et on les lira en ayant à l’esprit qu’ils représentent sans aucun doute aujourd’hui l’écrasante majorité des analyses des experts.

Il y a eu, pendant quelques jours après le début de l’intervention russe, un flottement dans le jugement général de la communauté des experts. Le tir des cruise missiles Kalibr, le 7 octobre à partir d’une petite unité de la flotte de la Mer Noire, puis la durée de l’intervention russe sans baisse de rythme, sans aucun problème de logistique, avec une efficacité reconnue dans les buts poursuivis, ont achevé de fixer le jugement. Mais il s'avère que ce jugement n’est pas tant une réponse positive à la question : les Russes sont-ils bons ? Il s’agit plutôt d’une réponse tendant à ne pas être négative du tout, – on appréciera les nuances de l’énoncé où nous passons de l’objectif au subjectif, – à la question : les Russes pourraient-il être meilleurs que nous ?

C’est une question bien plus capitale que celle de savoir si les Russes “sont bons” parce qu’elle porte en elle-même ce fameux “doute mortel”, ou sous une autre forme – qu’est donc devenu cette “plus puissante armée de tous les temps” qui effectua, en 1991, l’une des plus brillantes campagnes concevables selon les conceptions militaires du temps contre l’Irak ? (Effectivement, nous prenons comme référence la première Guerre du Golfe, celle de tous les espoirs, celle qui propulsa Bush-père à 91% d’opinions favorables et lui fit dire : « Cette fois, le syndrome du Vietnam est définitivement enterré. »)

Nous allons citer, comme exemples de ces réactions extrêmement inquiètes trois cas de trois experts à la réputation très bien établie pour avoir une idée de l’intensité de l’inquiétude en ayant à l’esprit que les forces armées US sont telles qu’une entreprise de réforme, une restructuration, un changement d’orientation, etc., constitueraient aujiurd'hui un défi tellement colossal qu’on ne voit pas qu’il puisse réellement être relevé. Ce point fera l’essentiel de notre commentaire, notamment sur le fait de savoir comment et pourquoi ce défi serait tellement “colossal ...” que la tâche s’avère impossible ; parce qu’en réalité, on le verra, il ne s’agit pas d’une question quantitative mais qualitative, ni d’une question conjoncturelle mais structurelle, etc. – et au bout, parce qu’il ne s’agit pas d’une question d’argent (budgets, investissements, etc.), mais de la question à la fois de la façon d’être et de la raison d’être. La question ontologique, rien de moins... En attendant, nos experts et la présentation que nous en faisons.

• Il est unanimement reconnu que fait autorité le texte du Commander (Capitaine de Vaisseau) Garrett I. Campbell, détaché de l’US Navy à la Brookings Institution ; parce que, justement “détaché” de l’US Navy, alimenté par les sources militaires officielles, Campbell représente une courroie de transmission essentielle de l’analyse des militaires US vers le domaine public de la communauté de sécurité nationale. Son texte, extrêmement sobre et mesuré, a été publié le 23 octobre (voir Brookings Institution et Business Insider) et constitue une base de travail à partir de laquelle diverses réflexions et conclusions sont développées par d’autres experts. Non que Campbell soit l’inspirateur de tous, mais parce qu’il a ramassé dans son texte, grâce à ses sources d’information et ses capacités à les intégrer, les divers constats aériens, terrestres et navals concernant les forces russes. Son sentiment général se lit dans son introduction qui constitue, derrière la sobriété des mots et la mesure des jugements, un incontestable satisfecit accordé à l’action des Russes, aux moyens qu’ils ont déployés, aux buts qu’ils poursuivent et atteignent régulièrement ... Le constat est minimaliste mais il est décisivement incontestable.

« Ever since the first indications that there were Russians encamped at the airfield in Latakia, theories have proliferated around Russia's strategy in Syria, its intentions, and questions on how far they — and others — will go. There are lots of things that these theories get wrong.

» Many analysts have called Russia militarily weak, with some pointing specifically to its shortcomings in air and naval forces in Syria. But based on Russia's battlefield performance so far, this assessment seems off. To the contrary, Russia has shown that it has the capability and capacity — not to mention willingness — to employ its conventional forces to achieve limited political objectives... »

• Beaucoup plus pétulant et affirmatif, il y a le sentiment du colonel Macgregor, présenté notamment par ZeroHedge.com (le 7 novembre) à partir d’un texte de Politico le même jour. Devenu expert et travaillant dans un champ bien plus large que la hiérarchie militaire, le colonel Macgregor est un héros de la Guerre du Golfe, célèbré au sein de l’US Army, et qui aujourd’hui explore l’état de cette armée. Voici un extrait important du texte de ZeroHedge.com exposant bien le problème tel qu’il se pose actuellement : la Russie est de retour et ne craint plus un affrontement conventionnel armé que les énormes pressions exercées sur elles ces dernières années (par les pays du bloc-BAO et surtout des USA) lui font craindre ; au contraire, les forces armées US (bloc-BAO) se sont complètement enfermées dans le cadre des “guerres de basse intensité” (forces spéciales, opérations clandestines, etc.) et ont perdu de vue la possibilité d’un conflit de haute intensité. Cette possibilité réapparaît brusquement, – ironiquement du fait des pressions subversives du bloc BAO et des USA contre la Russie, – et la perspective devient brusquement extrêmement inquiétante.

« [...] Nevertheless, Moscow's intervention in Syria has the West concerned that for the first time in nearly thirty years, The Kremlin doesn't fear a direct confrontation. The problem for The Pentagon isn't so much that the US has fallen behind in terms of spending money on expensive war toys (i.e. we don't necessarily doubt that Washington has the best technology).Rather, the US seems to have fallen behind in terms of its ability to fight a conventional war against a formidable foe, presumably because there really haven't been any formidable foes in decades.

» Well now, it seems entirely possible that the US may have to fight a conventional war against the Russians (and possibly the Iraninans) and that means you can no longer depend on the fact that on a warrior-for-warrior basis, a handful of SEAL Team Six members can pull off battlefield miracles, because no matter how elite your spec ops are, you can't pit twelve guys against four thousand and expect them to win. It's with all of this in mind that Washington is beginning to assess whether the US could hold its ground against Russia in a conventional standoff. According to retired Army Colonel Douglas Macgregor... [...]

» In early September he circulated a PowerPoint presentation showing that in a head-to-head confrontation pitting the equivalent of a U.S. armored division against a likely Russian adversary, the U.S. division would be defeated. Defeated isn’t the right word,” Macgregor told me last week. “The right word is annihilated.” The 21-slide presentation features four battle scenarios, all of them against a Russian adversary in the Baltics — what one currently serving war planner on the Joint Chiefs staff calls “the most likely warfighting scenario we will face outside of the Middle East.” »

L’accueil fait aux propos de Macgregor, et à certaines propositions qu’il a envisagées, a été un mur d’hostilité. C’est la réaction de fer, habituelle à la bureaucratie, qui fige le Pentagone depuis des décennies dans une position intangible, et particulièrement depuis la Guerre du Golfe (1990-1991) considérée comme l’achèvement d’une supériorité globale et éternelle des forces armées US sur le reste du  monde. ZeroHedge.com encore : « “Macgregor scares the hell out of the Army,” says a senior Joint Chiefs war planner. “What he has proposed is nothing less than the dismantling of the Big Green Machine, getting the Army to embrace a future of lighter, more agile forces than the big lumbering behemoth which takes forever to spool up and deploy. I’ll bet the armor and airborne guys are furious. Reform my ass: Macgregor has walked into the zoo and slapped the gorilla.”

» Yeah well, the US has already “walked into the zoo” and slapped the Russian grizzly bear. It sounds to us like Macregror may have a battle plan that actually isn't a joke, which means it will be promptly dismissed by The Pentagon. After all, it's all about covert ops these days. And that's working so well for Washington in the Mid-East. Why fix something that isn't broken right?... »

• Troisième exemple qui nous est offert, celui des porte-avions. Il s’agit de quelques extraits d’une intervention sur CNN faite par un expert du think tank US New American Security (voir Sputnik-français, le 4 novembre), Henry Hendrix. C’est un exemple qui est désormais devenu un classique des recherches des experts US en systèmes militaires : la vulnérabilité des grands porte-avions d’attaque, qui a été symboliquement mise en évidence par le retrait du USS Theodore Roosevelt de la zone moyenne-orientale après le tir de la Mer Noire vers la Syrie des cruise missiles Kalibr par les Russes, le 7 octobre. On mettra en évidence qu’il s’agit bien d’une critique donnée à titre d’exemple, et que cette critique spécifique n’en est qu’une parmi d’autres...

« Le centre d'études New American Security a récemment publié un rapport de l'expert Henry Hendrix mettant en évidence le principal point faible des groupes de porte-avions, à savoir les avions eux-mêmes, dont la portée est limitée. Le développement de moyens de dissuasion, notamment de missiles capables de frapper des porte-avions, permettra de réduire leur capacité à s'approcher à une distance suffisante de la côte et à déployer effectivement l'aviation, estime M. Hendrix cité par CNN.

» Selon Henry Hendrix, la décision prise il y a deux décennies de privilégier les avions légers, maniables, polyvalents, mais non de “longue portée”, était une erreur, car bien qu'ils soient moins chers et plus rapides, les limitations de ces avions menacent toute la stratégie américaine à l'origine des groupes de porte-avions. Le développement de missiles antinavires de moyenne portée par des adversaires potentiels, en particulier la Chine, la Russie, l'Iran et la Corée du Nord, met en question l'efficacité de la stratégie de défense américaine, précise l'expert.

» Ainsi, lors du défilé militaire à Pékin la Chine a montré le “tueur de porte-avions”, ou DF-21D, qui a une portée maximale de plus de 1.450 km. Il s'agit du premier missile balistique à longue portée basé à terre et capable d'engager un porte-avions et son groupe de soutien en mouvement, ce qui menace directement le potentiel maritime militaire américain. L'Institut Naval des Etats-Unis a déterminé en 2009 que sa charge militaire serait suffisante pour détruire un porte-avions en un seul coup, et qu'il n'y avait “à l'heure actuelle aucun moyen de défense contre lui” s'il fonctionnait comme cela était supposé. »

Le dernier paragraphe de cet extrait met en évidence la dimension symbolique extraordinaire du doute qui entoure aujourd’hui les capacités et la vulnérabilité des grands porte-avions d’attaque de l’US Navy : que le porte-avions rencontre à son tour “son Pearl-Harbor” (l’attaque japonaise qui avait démontré l’obsolescence des grands cuirassés dominant alors la stratégie navale, et l’installation du porte-avions comme nouveau “roi” de cette stratégie navale) : « Certains analystes sont persuadés que ces missiles peuvent transformer les porte-avions américains, chaînon principal de la stratégie militaire maritime des Etats-Unis, en “poubelles” et faire la même chose que les Japonais avaient faite avec la flotte américaine lors de l'attaque de la base navale américaine de Pearl Harbor. »

• Pendant ce temps, les Russes poursuivent leur démonstration, et ils le font de manière discrète dans son opérationnalisation... Justement, la qualité centrale de la démonstration tient dans cette discrétion. Autant les pays du bloc BAO et les USA n’ont pas mesuré, ni même vu venir l’essentiel du déploiement des forces russes en Syrie fin septembre avant le début des opérations, autant ils ne semblent pas voir que ce déploiement au début assez réduit se renforce toujours aussi discrètement et est en train de faire passer l’engagement technologique et de contrôle de l’espace syrien de la Russie à un niveau stratégique impressionnant. Pour les Russes, l’enjeu est clair : ils veulent absolument restaurer une certaine stabilité dans la région pour bloquer l’expansion du terrorisme organisé et protéger leur flanc Sud, là où se trouve leur population musulmane. S’il n’y a pas coopération et puisqu’il n’y a pas coopération du bloc BAO, ils choisissent l’engagement qui est moins celui d’une guerre de basse intensité que celui d’un contrôle de l’espace incriminé par des moyens technologiques à la fois très modernes et adaptés à des conditions naturelles difficiles. Bien entendu, cette initiative, d'autant qu'elle donne des résultats immédiats, accroît très fortement leur influence dans la région. 

Le Saker-US publie ce 8 novembre un texte sur UNZ.com sur cette “montée en puissance” de l’engagement de contrôle des Russes. La source est d’autant plus intéressante que le Saker-US, d’une part est généralement bien informé, mais d’autre part était opposé au départ, non pas au principe d’une intervention éventuelle, mais dans tous les cas à une intervention conséquente de la Russie en Syrie. Il n’y a donc pas d’inflation due à l’opinion au départ, mais une opinion modifiée par des faits, et cela donnant d’autant plus de crédit à ces faits. On citera ce passage, qui porte effectivement sur le contrôle de tout l’espace (aérien, terrestre, électronique) de la bataille. (D’autres passages portent sur l’aspect opérationnel et l’engagement de forces terrestres russes hors des périmètres où sont déployées les forces de contrôle, – aériennes et électroniques.)

« The use of the Moskva guided missile cruiser was a stop-gap measure designed to protect the Russian force in Latakia, but now it appears that dedicated air defense units have been deployed. These are most likely the land-based versions of the S-300 missile, possibly in combination with point defense systems such as the Pantsir-S1 and other, shorter range, MANPADs such as the 9K338 Igla-S and the advanced 9K33 Verba.

» There are also reports indicating that the Russians have deployed very sophisticated electronic warfare units including top-of-the line Krasukhka-4 EW systems which are amongst the most sophisticated mobile EW systems ever built and they are reportedly capable of jamming AWACS and satellites in space. Add to this the presense of SU-30SMs in the skies, and you have a force capable of controlling the Syrian skies. When asked about this Russian officials gave a cute reply: they said that these air-defense systems were deployed in case of a hijacked being used to attack the Russian airbase in Latakia. Right.

» The real purpose of these efforts is becoming obvious: Russia is trying to deny the US the control of the skies over Syria and, so far, there is very little the USA can do about it (short of starting WWIII). Furthermore, the Russians are also sending a message to Turkey, France and Israel – all countries which have, at different times and in different ways, indicated that they wanted to use the Syrian airspace for their own purposes. 

» What is certain is that the Russians are steadily increasing their capabilities in Syria and that their presence is rapidly growing from a small and vulnerable force to a much more balanced and capable one»

Une terrible vérité-de-situation venue de Syrie

Comment aborder ce problème de la perception soudaine de ce qu’on pourrait désormais être fondé de juger comme une supériorité russe, – qui est sans aucun doute, certainement, plus qu’une perception mais une vérité-de-situation ? Sur le fait russe lui-même, nous avons déjà dit ce qui nous paraît important... Alors, il nous reste à aborder ce problème, essentiellement sinon exclusivement, par logique antagoniste, en analysant la perception soudaine d’une faiblesse, sinon de l’impotence de “la plus puissante armée, de tous les temps”, – “qui est sans doute, certainement, plus qu’une perception, mais une [autre] vérité-de-situation”. Il s’agit là d’un fait stratégique et psychologique, sinon un fait de civilisation majeur.

Il faut remonter à l’origine de la séquence pour cette question, qui est la Guerre du Golfe-I du 1990-1991. Intervenue au moment où l’URSS s’effondrait, ou plutôt se volatilisait, et sa puissance militaire avec, ce conflit constitua, – “en temps réel comme l’on dirait “en illusion réelle”, – la démonstration de la formidable et invincible puissance des armées US... Quelque chose comme une sorte d’affirmation de supériorité éternelle. (Les esprits considérablement énervés en firent aussitôt une théorie puisque c’est à cette époque que Wolfowitz, chapeauté par le secrétaire à la défense d’alors, un certain Dick Cheney, pondit son fameux rapport sur l’hégémonie éternelle des USA. Tout le monde en a fait la “feuille de route” des USA jusqu’à aujourd’hui, – ce qui nous a toujours paru bien aventureux comme jugement. On oublia de noter que la Maison-Blanche rejeta aussi sec ce rapport, et certains, au nez fin, ironisèrent là-dessus plutôt que le découvrir dix ou quinze ans plus tard [voir le texte fameux pour nous et remarquable selon nous, de William Pfaff, To Finish In a Burlesque of An Empire ?, du 12 mars 1992, repris sur ce site le 23 novembre 2003].)

Effectivement, chaque arme entreprit d’inscrire dans le marbre de ses structures, de ses équipements et de ses ambitions ce qui était désormais une pathologie de leur psychologie américaniste, ce vertige inarrêtable de l’hybris triomphant. L’exemple de l’USAF est remarquable, mais il pourrait être repris, chacun pour sa spécialité, pour l’US Army, l’US Navy et le Marine Corps. On peut en lire là-dessus, pour l’USAF, sur ce qui était déjà la crise dont les USA subissent aujourd’hui les effets opérationnels catastrophiques, dans un texte que nous publiâmes le 1er décembre 2008, Notes autour de l’“air dominance” en perdition. Nous en donnons un rapide extrait qui suggérera l’idée de l’état d’esprit qui régnait lorsque furent conçus et lancés ces plans, – nous n’étions plus très loin du temps (1998) où Hubert Védrine offrirait aux USA l’expression d’“hyperpuissance” ; mais aussi, par une remarque en passant, nous notions combien déjà, 10-15 ans plus tard (en 2008), cet état d’esprit apparaissait faussaire et catastrophique («...et comment ce plan a été absolument pulvérisé »)...

« Dans le même numéro d'AFM [la publication du lobby USAF, Air Force Magazine], un très long article de Rebecca Grant, experte extrêmement proche de l’USAF mais qui s’est équipée d’une jolie étiquette d’“indépendante”, explique en quoi la question du F-22 (et la question du F-22 versus le F-35) est capitale. Elle l’est, sans aucun doute, bien au-delà des manœuvres, des entourloupettes et des intérêts partisans des uns et des autres.

» Grant nous explique comment l’USAF a lancé, après la guerre du Golfe-I de 1991, qui représente sans aucun doute un sommet dans l’histoire de la supériorité et de l’efficacité de l’aviation militaire dans un conflit de cette importance (“The year 1991 seemed like the dawn of a new age for American airpower”), un vaste plan de refonte de ses structures, et comment ce plan a été absolument pulvérisé. Au départ (en 1992-92), il y a le choix, sans aucun doute très audacieux sinon imprudent, de développer une aviation de combat “tout-stealth” : “After Desert Storm, the Air Force decided never again to buy a nonstealthy fighter. According to the then-Chief of Staff of the Air Force, Gen. Merrill A. McPeak, there was no point in buying any more ‘aluminum’ fighters. Stealth was to be the Air Force hallmark from then on. This was a bold decision, given the strong performance of standard fighters – the F-15s and F-16s in particular – in the Gulf War. The F-15E was still in production, and it would have been easy indeed for the Air Force to make a case for a big new buy based on combat results”... »

Que s’était-il passé immédiatement après la Guerre du Golfe-I et en fonction de son déroulement ? Rien que ceci : les USA s’étaient tout simplement appropriés la guerre. Nous écrivions dans ce texte de décembre 2008 : « [...C]e vaste plan [...] impliquait la domination de tous les cieux du monde par l’USAF, la confiscation du ciel par l’USAF en réalité... » Pour en rester à l’USAF en ayant à l’esprit que cela concerne toutes les armes, le passage de l’expression de “supériorité aérienne” (air superiority) à l’expression “domination aérienne” (air dominance) disait tout : la “supériorité” implique qu’il y a un autre, contre lequel on se bat et qu’on va vaincre pour acquérir la supériorité ; la “domination” implique qu’il n’y a plus personne que vous et votre loi, sous l’empire desquels les autres se plient... Et c’est ainsi que, ayant confisqué la guerre, les cieux, les mers et toutes les terres de l’univers, les armées de l’Empire établirent les règles nouvelles selon lesquelles se feraient les conflits désormais. Ce fut donc une catastrophe comme sans doute jamais l’histoire n’en a connu ; catastrophe des choix, des équipements, de la planification, de l’état d’esprit, – de la psychologie enfin.

On notera que, dans le texte cité, on en est au constat que le F-22 est une catastrophe et ne marche pas, alors que toute la puissance future de l’USAF est construite autour de lui, et qu’il y en a déjà pour arguer qu’il faut laisser tomber le F-22 d’urgence, et en venir, le plus vite possible, parce qu’il y a un sauveur que tout le monde attend et qu’il faut accélérer sa venue... Devinez qui ? Bien sûr vous avez gagné, – “en venir, le plus vite possible, parce que ... bla bla bla ...”, c’est-à-dire en venir au F-35, alias JSF. On imagine où en est aujourd’hui l’air dominance... Pour sortir de la catastrophe F-22, on est passé à l’hyper-catastrophe F-35. Védrine avait raison, à part que c’est le contraire : l’hyperimpuissance.

Les autres armes ont évolué selon le même paradigme de l’invincibilité et de l’impunité absolues. L’US Army est assurée d’une totale impunité des airs puisque l’air dominance règne, se barde de Humvees qui sont en vogue chez les stars de Hollywood, de Stryker qu’elle fait défiler dans les pays de l’OTAN bordant la Russie. Elle transforme ses soldats en Terminator dont l’équipement pèse plus lourd que l’homme (ou la dame) qui le porte, et les équipe d’ordinateurs tous temps qui pensent pour eux. Entretemps, elle a oublié de développer un nouveau char (l’Abrams date des années quatre-vingts) parce qu’un conflit classique, a-t-on décidé, est devenu chose impossible en présence de l’armée que personne ne peut songer à affronter. On a vu ce qu’en pense Macgregor...

L’US Navy règne en maîtresse des mers avec ses porte-avions, dont pourtant les deux tiers sont continuellement à quai pour des entretiens et des modernisations sans fin à cause de leur extrême complexité, tandis que les amiraux viennent de s’apercevoir qu’il en faudrait 15, sinon même 21 au lieu des 11 actuels. Là-dessus, on découvre que le porte-avions est peut-être ce qu’on nomme un sitting duck, encore plus vulnérables que les cuirassés de 1941 à Pearl Harbor et l’on commence à s’interroger.

Etcetera, pourrait-on poursuivre... Effectivement, toutes les forces armées américanistes ont été structurées, développées, depuis 1991, avec accélération à partir de 9/11, comme si l’idée d’un conflit classique n’avait plus aucun sens parce que plus aucun adversaire n’existait et n'oserait même exister face aux forces armées des États-Unis, et que tout l’accent devait être mis sur ces guerres annexes qui se font à coup de mercenaires, de centres de torture de la CIA, de forces spéciales, de drones-assassins. Au reste, effectivement, les USA n’ont plus réellement fait une guerre achevée depuis 1990-1991, l’expédition arrogante et triomphante de mars-avril 2003 contre un Irak exsangue s’étant déstructurée et dissoute dans le désordre terrifiant qui a suivi et qui n’a plus cessé, et qui se poursuit, – l’ensemble ayant coûté très cher aux armées US en fait d’épuisement des structures, des matériels et des psychologies. C’est dans cette situation qu’a éclaté le coup de tonnerre de l’intervention russe en Syrie ; la chose avait été précédée de quelques éclairs annonciateurs, comme l’investissement de la Crimée qui stupéfia et pris complètement par surprise tous les chefs militaires du bloc BAO. Désormais, comme on l’a vu plus haut, l’alerte est générale, tandis qu’on ne cesse d’être pris par surprise par les initiatives des Russes qui se succèdent alors que le renseignement, l’observation et la communication par écoutes systématique sont paraît-il parmi les joyaux de la puissance du bloc-BAO.

Que faire, se demande l'hyperpuissance au bord de l'hyperimpuissance ? On accordera que peu d’attention au projet d’un super-bombardier (ou hyper-bombardier, non ?), désigné B-3 pour faire sérieux, qui serait désigné pour faire toutes les missions, apparaissant ainsi comme une sorte d'hyper-JSF doublé d’un hyper-B-2. Les aventures technologiques de cette sorte ne font que se terminer en catastrophes toujours plus coûteuses, inutiles, rocambolesques et surtout toujours plus paralysantes pour tout l’appareil militaire US. La prétention du Pentagone de développer, produire et mettre en service 100 “B-3” pour $55 milliards en dix ans (en 2027) est risible au regard de l’aventure du B-2. (« Le coût et l’expansion du programme [B-2] sont passés de 1982 à 1996 d’une programmation de 132 avions pour $70 milliards à 21 avions pour $44 milliards… Le coût officiel unitaire du B-2 est passé en réalité de $590 millions à $2,2 milliards par exemplaire. Commentant les observations faites par les Français durant la guerre du Kosovo, une source de haut niveau à l’état-major français affirmait que “nous avons fait nos propres calculs sur les coûts du programme B-2 et nous sommes arrivés à une évaluation d’un coût du B-2 dans une fourchette de $4-$6 milliards par exemplaire”. »)

D’une façon plus générale, l’alerte russe peut, non doit conduire à demander plus d’argent pour le Pentagone, parce que c’’est le réflexe pavlovien à Washington dans cette sorte de situation. On se demande bien dans quel but, alors que le budget réel annuel actuel approche les $1.200 milliards. L’afflux d’argent ne fera qu’accentuer la paralysie du monstre et pérenniser les structures, ou “hyper-structures” si l’on veut, qui font des forces armées US à la fois un dinosaure aux trois-quarts hémiplégique et un tonneau des Danaïdes terminé par un trou noir où plus d’un secrétaire à la défense s’est perdu. Rumsfeld l’avait dit le 10 septembre 2001, Winslow Wheeler l’avait précisé quelques années plus tard : « La perte de contrôle du processus d’acquisition et de production, répercuté au niveau opérationnel, se marque notamment dans le fait extraordinaire que l’augmentation exponentielle de la dotation budgétaire ne parvient qu’à fournir toujours plus de paralysie. C’est la remarque que fait Winslow Wheeler, le 4 novembre 2008 :Some argue the answer is even more money for a defense budget that already is at historic heights and that approximates what the entire rest of the world spends for military forces. We must stop throwing dollars at the Pentagon. The evidence, while counterintuitive, is irréfutable that more money makes our problems worse. As the Army, Navy and Air Force budgets have climbed, their forces have grown smaller, older and less ready.” »

Alors, pourquoi ne pas envisager des réformes ? Là aussi, le champ est hyper-miné et depuis longtemps jonché des cadavres sans nombre des réformistes. La rengaine est toujours la même, et on la retrouve en commentaire des agitations du colonel Macgregor rapportées plus haut, caractérisées par l’expression qui dit tout de “Réformes, mon cul !” : «“Macgregor scares the hell out of the Army,” says a senior Joint Chiefs war planner. “What he has proposed is nothing less than the dismantling of the Big Green Machine, getting the Army to embrace a future of lighter, more agile forces than the big lumbering behemoth which takes forever to spool up and deploy. I’ll bet the armor and airborne guys are furious. Reform my ass: Macgregor has walked into the zoo and slapped the gorilla.” »

On a déjà vu comment et pourquoi les Russes ont réussi leur aggiornamento, retrouvant la souplesse d’emploi, l’adaptabilité, la mobilité, avec des technologies de très haute qualité et de grande puissance là où il importe d’en avoir, et pourtant s’adaptant parfaitement aux conditions difficiles de l’improvisation d’un conflit. Ils ont brisé leur Complexe Militaro-Industriel et sont repartis des débris. Les USA n’en sont pas là et on ne voit pas qu’ils puissent jamais y venir, sinon dans un effondrement général de leur puissance qui mettrait en cause l’existence même de ce pays. Ce genre de crise qui ressemble à un emprisonnement, cela se sent et pèse désormais sur les psychologies washingtoniennes comme une irrépressible angoisse. Ainsi cela explique-t-il que le chroniqueur du Journal dde.crisis ait pu développer l’idée que l’expédition russe en Syrie pourrait être un fait aussi important que Pearl Harbor ou 9/11, – mais à l’envers certes : « [A]u contraire de Pearl Harbor et de 9/11, le sens de ce choc n’apparaîtrait nullement comme une sorte d’appel puissant et en apparence réussi pour la mobilisation d’une “puissance assoupie”, mais comme la découverte du trou noir et glacé de la déroute puisque se produisant alors que les USA vivent depuis près de quinze ans en état permanent de guerre et de mobilisation. »

Nous parlons en effet de psychologie, car c’est elle qui est aujourd’hui sollicitée par les nouvelles de Syrie. Comme Pearl Harbor sonna le réveil d’une “puissance assoupie” et exactement au contraire, l’action russe en Syrie est en train de réveiller l’“hyperimpuissance assoupie”, c’est-à-dire toute la puissance des USA découvrant sa fausseté, sa propre tromperie, son impuissance fondamentale. Que les Russes soient donc maudits, ils le méritent bien ! Ils n’ont pas joué le jeu, véritable jeu-vidéo, qui consistait à accepter les règles des USA pour interpréter l’apparence d’une guerre faite par eux et pour eux, et dont la règle est qu’ils ne peuvent être vaincus (caractère de l'indéfectibilité). La psychologie américaniste s’éveillant à cette énorme vérité-de-situation russo-syrienne est aujourd’hui glacée, paralysée, anéantie... D’une façon générale, les dirigeants-Système et la presse-Système ne s’en sont pas encore tout à fait aperçus mais ils en défaillent déjà. 

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