La Syrie, ou l’enterrement d’un Complexe-CMI

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La Syrie, ou l’enterrement d’un Complexe-CMI

22 octobre 2015 – Il apparaît de plus en plus évident, au travers de divers facteurs contradictoires dont ce qu’on nommera l’“impuissance boudeuse” des USA face à cette intervention est le principal, qu'apparaît ce qu’on pourrait qualifier hypothétiquement, mais aussi symboliquement et dans ce cas sans restriction, ce fait capital que l’opération russe en Syrie représente l’affirmation opérationnelle de la supériorité militaire russe sur le bloc BAO, et principalement les USA. Nous parlons d’un fait dynamique, et d’un fait dynamique où la communication a un rôle fondamental selon les termes nouveaux de l’équation de la puissance dans notre époque. C’est-à-dire que nous importent peu ici les données statiques, qui sont de plus en plus des facteurs de paralysie (par exemple, nombre de bases US à l’étranger, volume gargantuesque du budget US, les aventures pharamineuses et si hasardeuses comme l’avion de combat JSF/F-35, etc. : beaucoup plus des facteurs de paralysie, d’impuissance, de gaspillage et de corruption, que des facteurs de puissance)... Nous importent essentiellement, pour ce jugement, les éléments de la dynamique en cours, qui s’affirme en Syrie, et qui est marquée par cette impuissance US, qualifiée effectivement de “boudeuse”, mais qu’on peut définir aussi comme étant une paralysie multiple au niveau d’une psychologie absolument encalminée ; les effets sont sans fin : paralysie de la volonté, paralysie de la décision par l’inflation inépuisable des supputations et des planifications, paralysie de la stratégie par la multiplicité des centres de décision et de consultation, paralysie de l’action par la logorrhée du discours de narrative, paralysie de la nécessité de la réforme par la doctrine groupthink de l’autosatisfaction exceptionnaliste...

Il y a à peu près un an, le 6 octobre 2014, nous publiions un F&C sous le titre de « La puissance militaire russe : révolution ! ».  Comme on voit, nous nous gardions d’utiliser un point d’interrogation à la fin de cette phrase, au profit d’un point d’exclamation signifiant que nous jugions l’essentiel de cette révolution comme fait ou engagé d’une façon irréversible, avec désormais le processus en route de la concrétisation des effets et des conséquences de cette révolution. Nous allons reprendre des extraits de ce texte pour les replacer dans une perspective différente, c’est-à-dire dans une perspective qui va dans le même sens mais qui va plus loin, qui est poussée jusqu’à l’ontologie du problème envisagé, — et cela, certes, à la lumière des évènements de Syrie qui constituent une première vérification opérationnelle des aspects essentiels qu’on y trouve affirmés.

(Les extraits ne sont pas repris dans l’ordre où ils parurent, mais selon une logique différente qui conduit le texte présent. Ils sont l’illustration de différents points de cette logique et ne prétendent nullement déformer le sens initial de notre texte du 6 avril 2014 ; on dira alors qu’ils prétendent le prolonger d’une façon décisive.)

Ce texte d’octobre 2014 était basé sur une très longue interview du Vice-premier ministre russe et ministre de l’armement Dimitri Rogozine par sur la chaîne TV Rossia 1, dans l’émission Vesti du journal télévisé, par le journaliste Vladimir Soloviev. (La version française de cette interview [sous-titre sur la vidéo, transcription écrite] avait été publiée le 4 octobre 2014 sur le site du Saker-francophone.) Le point principal de ce texte du 6 octobre 2014 était que la “révolution” en cours dans l’appareil militaire russe devrait conduire, selon Rogozine, à une situation dynamique qui ne serait pas moindre que celle de la supériorité militaire sur les USA. Le premier extrait s’attache à montrer ce qui faisait l’objet principal du texte du 6 octobre 2014, qui est effectivement cette affirmation de l’acquisition de la supériorité militaire de la Russie.

« Dans tous les cas, on comprend l'évidence que l’interview de Rogozine n’est certainement pas passée inaperçue chez les experts et stratèges occidentaux. Le point qui a le plus touché sans le moindre doute un nerf toujours à vif dans la clique militariste BAO, le fameux nerf de l’hybris, d'ailleurs pas très loin du nerf de la panique, c’est la prévision-affirmation de Rogozine... On le trouve dans ce dernier échange cité :

» Dimitri Rogozine : «... En fait, nos forces terrestres et navales seront les mieux armées et équipées du monde.»

» Vladimir Soloviev : «Plus que les USA et l’OTAN ?»

» Dimitri Rogozine : «En termes d’efficacité, de qualité et de prix, je crois que nous pourrons atteindre cet objectif. Nous devons fabriquer des armes plus simples et moins onéreuses que celles des USA. L’efficacité de leur utilisation doit être égale ou supérieure à celle des USA...»

» ... Dire tout cela, c’est révolutionnaire, c’est un défi terrible lancé au bloc BAO (en fait, aux USA, le reste étant réduit à une valetaille en faillite et inopérante du point de vue militaire). In fine, Rogozine ne dit pas seulement “nous voulons faire une armée capable d’assurer la sécurité de la Russie”, il dit “nous voulons faire une armée meilleure que celle des USA”, – et cela, après l’épisode ukrainien où la perception a été que cette évolution militaire russe est en bonne voie. C’est affirmer, in fine toujours mais toujours avec la personnalité finaude et impitoyable de Rogozine, – c’est affirmer que la Russie recherche la supériorité militaire, avec les moyens d’y parvenir. C’est ressusciter le cauchemar du Pentagone des années 1970-1976, lorsque l’évaluation US (qui s’est avérée en bonne partie manipulé depuis, mais qu’importe pour ce cas qui est celui des effets immédiats) disait que les Soviétiques arrivaient à la “supériorité stratégique” dans tous les domaines, y compris conventionnel, structurel, etc. (Lors d’une audition au Congrès en février 1974, l’amiral Zumwalt, alors chef d’état-major de la marine, affirma : «Si la VIème Flotte de Méditerranée avait dû affronter la flotte soviétique lors de la guerre d’octobre 1973, au Proche-Orient, non seulement elle n’aurait pu l’emporter, mais sans doute aurait-elle été battue, et assez rapidement ... Le secrétaire adjoint à la défense, Bill Clemens, et l’amiral Moorer, président du comité des chefs d’état-major, sont du même avis que moi.». La chose avait fait grand bruit.) »

(On notera accessoirement, mais tout de même de façon éclairante, que la référence faite aux années 1970-1976 est ici donnée comme exemple et mesure de ce que peut être le désarroi US face à ce qui est perçu comme une situation où la force militaire US est en état d’infériorité. La réserve que nous émettons au passage doit être, dans l’orientation de notre propos présent, mise en évidence d’une façon catégorique : le fait que “l’évaluation  US [dans les années1970...] s’est avérée en bonne partie manipulée”, c’est-à-dire que la supériorité soviétique n’est restée qu’une circonstance conjoncturelle, réduite au niveau naval, dans une situation où l’essentiel des forces navales US étaient mobilisé par un conflit extrêmement important, celui du Vietnam, qui impliquait au moins la présence constante minimale de trois à quatre groupes de porte-avions d’attaque au large des côtes vietnamiennes. Cette supériorité soviétique temporaire naval en Méditerranée n’ aucun rapport avec la dynamique de supériorité militaire générale que la Russie est en train d’installer.)

Une importante partie de l’interview de Rogozine était consacrée à la situation de l’industrie de l’armement ukrainienne, et à la situation de l’industrie de l’armement russe qui se voyait privée par les événements en cours depuis le “coup de Kiev” de février 2014 de cet apport qui était régulièrement maintenu depuis l’indépendance de l’Ukraine. Rogozine déclarait catégoriquement et d’une façon qui semblerait paradoxale, mais que nous prenions nous-mêmes à notre compte par un commentaire qui suivait l’extrait de l’interview, que cette perte n’en était pas vraiment une, qu’au contraire elle allait accélérer le processus de modernisation de cette industrie d’armement (russe).

« [...] Vladimir Soloviev : «Nous n’avons plus à compter sur la coopération de l’Ukraine.»

» Dimitri Rogozine : «Les pièces électroniques, les moteurs, les ogives nucléaires, les pièces particulières et les systèmes de gestion de dispositif, tout est fabriqué en Russie.»

» Vladimir Soloviev : «Dimitri Olegovitch, la rupture avec les fournisseurs ukrainiens a-t-elle été pénible ? Les spécialistes ukrainiens se sont-ils tournés vers nous ? Nous ont-ils demandé de travailler avec nous ? Se pourrait-il que des équipes au complet aient jugé qu’il n’y avait pas d’avenir en Ukraine et qu’ils devraient être en Russie à la place ?»

» Dimitri Rogozine : «Nous ne devons pas oublier que les spécialistes ukrainiens sont arrivés en Russie non seulement après les événements récents, mais aussi bien avant. La désintégration de l’industrie ukrainienne s’est amorcée avec l’effondrement de l’URSS. Les gens ne se souciaient plus de rien même à cette époque. Différents clans se disputaient la mainmise du pays et étaient à couteaux tirés. L’industrie, tous s’en balançaient.

»Toutes les usines ukrainiennes sont vieilles et leur technologie date de l’époque soviétique. Quand nous parlons aujourd’hui de substitution aux importations, cela ne veut pas dire que nous copions les produits ukrainiens pour les fabriquer dans nos usines. Dans le cadre de notre politique de substitution aux importations, nous montons des installations complètement neuves – des systèmes d’alimentation ou de contrôle pour nos armes qui font partie d’une nouvelle génération à plus-value.

»La coupure est bien sûr douloureuse à certains égards, mais pas du point de vue technologique. Les sommes dépensées ne sont pas faramineuses, tout est comptabilisé. Dans deux ans et demi au plus tard, nous aurons remplacé tout ce que l’Ukraine nous fournissait jusqu’au dernier moment. Le problème se trouve ailleurs.

»Pour l’Ukraine, les jeux sont faits. L’Ukraine a complètement cessé d’être un pays industriel. Les pays occidentaux ne veulent pas de ses produits dépassés, d’autant plus qu’ils ont leurs propres fabricants. Ce que les Ukrainiens font maintenant, c’est du suicide. Les autorités ukrainiennes bloquent à la frontière des produits fabriqués dans les usines ukrainiennes, comme des turbines à gaz pour la flotte de surface de la Russie (usine Zorya-Mashproekt à Nikolaiev), des moteurs (usine Motor Sich à Zaporijia) et des missiles Zenit (usine Uzmash à Dnipropetrovsk), pour lesquels nous avons déjà payé.

»Quel paradoxe. Tout va finir par pourrir, y compris la compétence ukrainienne dans les domaines scientifique et industriel. Je dis cela avec beaucoup de regret. Je vais vous dire une chose. Nous pensions encore, à la fin de l’année dernière, que nous pourrions remédier à la situation. À ce moment-là, le président Poutine a déployé tous les efforts possibles pour sauver l’Ukraine du gouffre dans lequel elle est tombée. Au début décembre, M. Poutine m’a dépêché en Ukraine.

»En une journée j’ai visité les chantiers navals de Nikolaïev, Zaporijia et Dnipropetrovsk, le soir j’étais à Kiev et le matin suivant j’étais de retour à Moscou. J’ai eu des réunions avec plusieurs scientifiques et ingénieurs éminents, qui étaient inflexibles dans leur position en faveur d’une coopération avec la Russie. Nous avons convenu de créer des centres d’ingénierie conjoints. Tout pouvait encore être rectifié. Le 21 février, quand le coup d’État a été fomenté, je devais prendre un vol vers Kiev à la demande du président. J’ai stoppé la voiture à l’entrée de l’aéroport, parce qu’il était clair que c’en était fini de l’Ukraine. » [...]

» Si nous avons placé en premier l’extrait de l’interview concernant l’Ukraine (qui a son intérêt documentaire en soi, sans aucun doute), c’est par souci symbolique. Finalement, si l’on considère l’aspect dynamique, l’évolution et la transformation de l’industrie russe, la situation de ces années 2013-2014 pouvait être définie par l’observation que l’industrie d’armement ukrainienne, dans son action complémentaire de l’industrie d’armement russe, constituait si l’on veut la part soviétique restante de l’ensemble du complexe (ex-soviétique) travaillant pour les forces armées russes. De ce point de vue, la “perte” de l’Ukraine représente, pour le côté russe comme l’explique Rogozine, une bénédiction parce qu’il ampute le complexe militaro-industriel (CMI) russe de cette branche pourrie et le force à reconstituer les compétences ainsi perdues, d’une façon plus modernes, plus efficaces et plus avancée. Avec la rupture ukrainienne, le complexe russe rompt complètement avec son passé soviétique.

» C’est une opération importante pour faire en sorte que la rénovation, ou plutôt la résurrection du complexe élimine complètement les travers qui, du temps de l’URSS, avait permis l’établissement d’un CMI quasiment chargé des mêmes maux que le CMI américaniste, cette entité dévorante et hors de tout contrôle. D’une certaine façon, les Russes ont fait (ont été forcés de faire) ce que les USA devraient faire (ce que recommande le réformiste Winslow Wheeler) : briser complètement le CMI initial (en fait, il s’est brisé tout seul, au cours des années 1990 de désintégration forcée de l’URSS/Russie sous la pression de l’attaque déstructurante et dissolvante du capitalisme sauvage US) ; le reconstituer en un CMI nouveau, décentralisé, sous un contrôle politique ferme qui tienne en main toutes les composantes industrielles d’une part, qui impose aux militaires des exigences cohérentes. Si un homme peut réussir cela, c’est bien le statiste et nationaliste Rogozine, dont l’autorité et la fermeté sont incontestables. (Pour le CMI US, cette “voie russe” semble désormais totalement impossible. La paralysie des structures et du pouvoir politiques ont atteint un point de non-retour.) »

De Gorbatchev à la Syrie, jusqu’à Washington

Nous n’avions insisté qu’au passage sur cet aspect des choses, qui devient aujourd’hui l’essentiel de notre propos. De ce point de vue, nous élargissons largement notre vision, d’abord en faisant un autre rappel, celui-là datant du 26 juillet 2006, à partir d’un texte consacré à James Carroll, un personnage singulier auteur d’un livre exceptionnel par sa dimension mythique sinon métaphysique sur le Pentagone (House of War), Caroll que nous présentions de cette façon : « Carroll, personnage singulier? Sans aucun doute : ancien séminariste, catholique fervent, chroniqueur libéral dans le sens américain du terme. C’est le fils de Joe Carroll, autre personnage singulier : Joe Carroll passa directement, en 1947, de la fonction d’agent du FBI au grade de brigadier général de l’USAF pour créer l’Office of Special Investigation, qui allait devenir la Defense Intelligence Agency [DIA], le service de renseignement du Pentagone, qu’il dirigea jusqu’à la fin des années soixante. James Carroll, le fils et notre auteur, a plusieurs livres à son actif, qui mélangent la réflexion théologique et l’analyse stratégique et psychologique contemporaine. »

Dans ce texte de juillet 2006, nous publiions une interview de Carroll réalisée par le site BuzzFlash, dont nous retenons ici la dernière question-réponse. Nous soulignons de gras dans les réponses de Carroll ce qui nous intéresse particulièrement.

BuzzFlash: « It’s not that there aren’t people out there who wish to do harm to the United States. But the Bush administration seems to propose a military solution to any perceived threat, however slight — as we saw in Iraq. Are we creating enemies, in a way, so that the military-industrial complex can continue to thrive and grow? »

James Carroll: « It’s hard not to draw that conclusion, isn’t it? There’s obviously a human impulse to define oneself positively by defining someone else negatively. So it’s us against them. That’s very basic to the human condition. Especially when people find things to be afraid of, it’s easy to look for an enemy outside as a way of justifying the clinging to a defensive spirit inside. Having said that, just because it’s of the human condition, doesn’t mean we’re at the mercy of it. It doesn’t mean we have to organize our nation around it. We can change. We have in the past.

» And look at the greatest example of that change — it took place in the Soviet Union, which dismantled itself. Instead of blaming everything on the enemy outside, it actually confronted its own corruptions, and took itself apart. That great event of the 20th Century — the non-violent demise of the Soviet Union — is something that we Americans should look much more closely at as a source of hope. Our shallow insistence that we “won” the Cold War means that we don’t actually have to look at what happened on the other side.

After the leadership of Mikhail Gorbachev, especially, but not just him, and in response to pressures from below, the Velvet Revolution, the Soviet Union offered us a way to step back from the totalitarian impulse. And we should understand that we can do it, too. We can dismantle the structure of a military economy. We can transform our national identity. We can stop being a nation based on the preparation for war. It’s all possible. It happened in the 20th Century and it can happen in the 21st. And, of course, if it doesn’t, the 21st Century is condemned. That’s what’s at stake here. If we don’t change the way we’re defining ourselves as a people, we’re going to lead the globe right over the edge into the disaster that has been the world’s nightmare since 1945. »

L’équivalence des infrastructures-Système, et centrales au Système, que constituent les Complexes Militaro-Industriels (des CMI, au pluriel dans ce cas), existèrent en URSS autant qu’aux USA. Dans un texte du 28 septembre 2009, nous commentions des documents déclassifiés qui montraient qu’effectivement il existait en URSS un CMI qui constituait une sorte d’équivalent-miroir du CMI américaniste. Les deux infrastructures n’entretenaient aucun lien particulier mais elles évoluaient de concert, défendant objectivement les mêmes intérêts qui étaient l’entretien d’une course aux armements entre USA et URSS dont l’effet était le développement technologique et la production continuelle d’armements nouveaux, justifiant non seulement leur existence infrastructurelle, mais leur croissance bureaucratique exponentielle, leur omnipotence d’influence sur la plupart des pouvoirs politiques, etc. Il est avéré que c’est principalement contre le CMI soviétique parmi les institutions identifiées que Gorbatchev lança en 1985 sa perestroïka avec le but implicite mais irrésistible de la destruction de cette institution. (Voir dans notre texte du 19 octobre, le rappel de cette analyse d’Alksander Yakovlev, principal collaborateur de Gorbatchev : « [La pression US pour que nous poursuivions la course aux armements et que notre économie s’effondrât] n’a joué aucun rôle. Absolument aucun. Je puis vous l’affirmer en engageant toute ma responsabilité. Gorbatchev et moi, nous étions prêts pour des changements fondamentaux dans notre politique sans nous préoccuper une seconde de qui serait président aux USA, un Reagan, un Kennedy, ou quelqu’un d’encore plus libéral. Il était clair que nos dépenses militaires étaient énormes et que nous devions les réduire. »)

Ainsi s’explique, structurellement, la renaissance de la puissance militaire russe, par la destruction d’un système, le système central du Système, le CMI, infrastructure paralysante, enfermée dans ses labyrinthes bureaucratiques, son gaspillage et sa corruption, son inefficacité totale, – comme on le voit aujourd’hui chaque jour avec le Pentagone. Qui plus est le CMI, tel qu’il existait en URSS et tel qu’il continue à exister aux USA, constitue un frein psychologique extraordinaire à toute action politique construite, y compris par le moyen militaire : depuis des décennies, le Pentagone n’a pu produire que des conflits de déstructuration totale où il s’est systématiquement enlisé en mettant des moyens énormes et complètement inadaptés ; le CMI soviétique faisait de même, que ce soit dans ses interventions dans les pays-satellites ou dans l’intervention en Afghanistan. (Ainsi peut-on dire que la destruction du CMI soviétique est un type de “destruction créatrice”, mais à l’inverse de la thèse extrémiste-capitalistique : ce qui a été détruit, c’est une infrastructure qui produisait essentiellement des situations de déstructuration et de dissolution.)

La Russie, elle, s’est sortie de ce piège affreux par la seule issue possible, qui est la destruction absolue du monstre, exactement comme les Romains détruisirent Carthage. C’est ce qui leur donne aujourd’hui une production diversifiée, souple et adaptée, tandis que l’armée développe des processus, des tactiques et des modalités d’intervention qui sont sur le même modèle. Parallèlement, la psychologie des forces, le comportement des soldats, le rôle des officiers se sont détachés des contraintes bureaucratiques, des apriorismes idéologiques, du carriérisme corrompu qui avaient fait de l’Armée rouge, des années 1960-1980 une masse énorme, lourde, lente, inefficace, corrompue et masquant ses vices derrière une sorte de théâtre du simulacre. (*) C’est de ce point de vue au moins qu’on peut dire que la Syrie est le tombeau du CMI soviétique (et de la formule du CMI en général, qui est une formule directement inspirée du Système en général), – alors que l’Ukraine fut la messe solennelle précédant son enterrement.

La question plus générale et plus ambitieuse, que James Carroll, avec son éducation de séminariste, abordait volontiers, est plus du domaine métaphysique. Elle concerne la symbolique du Complexe Militaro-Industriel, évidemment beaucoup plus aisée dans le cas américaniste tant le Pentagone lui-même représente une infrastructure autant qu’une architecture, une géométrie voire même un cas métahistorique (le premier coup de pioche pour sa construction fut donné le 11 septembre 1941, exactement soixante ans jour pour jour sinon heure pour heure avant l’attaque 9/11), extrêmement propice à une appréciation symbolique sinon métahistorique. L’équivalence URSS-USA avait toute sa valeur à l'époque où subsistait le CMI soviétique et Carroll investit justement un Gorbatchev de la puissance quasi-métahistorique d’avoir détruit le monstre soviétique, vis-à-vis du Pentagone. A l’aune de ce qui a suivi en fait d’histoire de plus en plus influencée par la métahistoire, on pourrait considérer que la destruction du CMI soviétique a autant, sinon plus d’importance que la destruction du communisme. Si l’on peut admettre avec Poutine que la destruction de l’URSS est “une catastrophe géopolitique” et que « Celui qui veut restaurer l'Union soviétique n'a pas de tête, celui qui ne la regrette pas n'a pas de cœur », on peut aussi être conduit à observer que la poursuite du développement du monstrueux CMI soviétique au côté de son équivalent américaniste aurait pu conduire à une situation encore bien plus catastrophique, dans le sens de la paralysie catastrophique et de la dictature bureaucratique globale, que celle que nous connaissons. Il s’agissait de l’établissement d’un ordre absolument maléfique transcendant les frontières et les grands espaces géopolitiques entre les deux superpuissances nucléaires, interdisant toute espérance d’une réaction antiSystème capable d’accélérer un processus d’autodestruction, voire même annihilant la possibilité du processus d’autodestruction qu’engendre aujourd’hui la dynamique de surpuissance du Système.  

... Car, bien entendu, le succès des armées russes dans la façon qu’elles pratiquent, – sans porter de jugement ni d’appréciations politiques sur les objectifs de ces actions, – sont indiscutablement le produit de la fin du CMI soviétique par la possibilité que cet effondrement a ouvert à deux décennies de distance. Or, ce succès apparaît aujourd’hui, de plus en plus, comme un facteur de déstabilisation interne, non seulement du CMI américaniste, – notamment en poussant presque automatiquement ce monstre en position de domination au sein du Système à surproduire tout ce qui accroit sa paralysie en fait de bureaucratie, de technologisme, de communication et tout le reste, – mais également et particulièrement comme un facteur de déstabilisation sinon de déstructuration de la direction-Système à Washington, c’est-à-dire un facteur de déstructuration extrêmement puissant du Système lui-même. C’est bien cela qui nous intéresse car il n'y a que cela qui puisse être d'un réel intérêt : ce que le ressac puissant des évènements du Moyen-Orient produit au niveau de la direction américaniste, de la cohésion de cette direction, de sa viabilité, sinon de sa désagrégation et de sa dissolution. Ce que nous devrions attendre de l’expédition russe en Syrie, ce n’est pas tant le changement qui aura lieu dans cette région, que le choc qui va peu à peu pénétrer le Système dans sa place-forte opérationnelle principale qu’est Washington, c’est-à-dire dans le sens d’un pas qui peut être décisif pour la destruction du Système en général, – celui qui nous concerne tous, y compris les Russes d’ailleurs.

 

Note

(*) On devrait lire Les Libérateurs (1979), le livre de Viktor Souvarov décrivant son expérience dans l'Armée Rouge. Ancien officier de blindé de l'Armée Rouge, puis sans doute officier du GRU, Souvarov passa à l'Ouest à la fin des années 1970. Ses Libérateurs sont une description surréaliste et désopilante des simulacres et du désordre qui régnaient alors dans l'Armée Rouge. Souvarov décrit notamment l'invasion de la Tchécoslovaquie à cette aune. Puis il (Souvarov) fut phagocyté par les services de renseignement anglo-saxons et publia plusieurs autres livres qui mettaient au contraire en évidence la pseduo-puissance de l'Armée Rouge. On avait besoin, à l'Ouest, d'une Armée Rouge puissante pour justifier la poursuite du reforcement militaire, de la production d'armements, etc. Il nous semble bien que Les Libérateurs disparurent rapidement de la devanture des librairies et qu'on en fut réduit, pour se le procurer, a faire les bouquinistes. Cette occcupation n'est d'ailleurs pas indigne, car c'est souvent le moyen de tourner la censure du Système. 

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