Klara pour l’éternité

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Klara pour l’éternité

07 juillet 2017 – Il y a un peu plus de six ans, Margot nous avait quittés, après une affreuse agonie où elle avait montré cet héroïsme qui reste dans mon âme comme le dernier don de soi. J’avais écrit à ce propos, comme on peut les lire, quelques lignes pour la saluer comme on salue un être sans pareil, « pour qu’elle repose en paix ». Une autre beauceronne, Klara, était arrivée chez nous quelques mois plus tard, âgée de trois mois, pour suivre les traces de Margot. J’en ai parlé parfois dans les pages de ce Journal. Elle se révéla être une compagne d’une gaieté, d’une joie de vivre et d’une fière allure, qui fit renaître en moi une sorte de bonheur que je ne croyais plus possible après celui que j’avais connu avec Margot.

Hier, Klara nous a quittés, au contraire de Margot d’une façon abrupte, impossible à prévoir parce que sans le moindre signe avant-coureur ; mort douce pour elle je crois parce que dans son sommeil et d’une telle cruauté pour nous, d’une si affreuse brutalité. Quatre heures avant, elle et moi nous accomplissions le rituel commun de la promenade de l’aube dans cette forêt où nous n’avons que des amis, que j’avais arpentée tant de fois avec Margot. L’aube dans la forêt est un moment où l’on croit à la renaissance du monde.

Hier matin, tout était comme chaque matin, notre marche à l’unisson, notre rythme en commun, les mêmes arrêts et les mêmes élans, les discours qu’il m’arrivait de faire comme si elle pouvait m’entendre et me conseiller. Il y avait de l’équilibre, de l’ordre et surtout de l’harmonie dans ce cérémonial qui célébrait la liberté de notre affection commune. Comme chaque fin de nuit si difficile pour moi, avant l’aube où tout le reste pèse, ce moment était aussi une résurrection pour moi dans laquelle la magie de Klara n’était pas pour rien.

Ce matin, ce fut différent, certes. Je n’ai pas manqué ce rendez-vous de la promenade et, seul, j’ai accompli à la fine pointe de l’aube notre rituel pour annoncer à nos amis l’affreuse nouvelle. Je crois bien que, pendant un instant, la forêt s’est arrêtée de bruisser comme on salue par le silence la vie enfuie des morts que l’on chérit, et peut-être même la forêt a-t-elle pleuré en silence.

Cette mort est si inattendue, si écrasante. Hier encore, après ce que je vous ai décrit, après la découverte du sort fatal, j’ai ressenti un vide incommensurable et indicible, non pas dans la maison, non pas dans le monde, mais au-dedans de moi comme si l’on m’arrachait une part de moi qui n’est pas la plus basse. Vous comprendrez qu’aujourd’hui je n’ai aucun désir, aucune force d’écrire qui ne soit de Klara, et pour elle.

Avec chacune de mes compagnes, j’en apprends un peu plus. Il y a des signes, des connivences, des compréhensions mystérieuses et des proximités qui nous dépassent. Il y a dans l’animal pris dans cette façon et considéré avec la liberté qu’il faut, dans ce que je sais d’avoir tant fréquenté Klara après Margot, une patience, une loyauté et une fidélité, une franchise, un enthousiasme, et surtout leur innocence, tout cela qui n’a jamais cessé de m’étonner sans plus me surprendre à la longue, et qui, malgré la répétition de la chose, n’a cessé dans le même temps de me porter jusqu’à l’émotion sublime.

Leur noblesse ne cesse de m’obliger. Ces êtres me sont d’une aide infinie pour poursuivre, pour résister aux tentations de l’abandon, pour sanctifier l’essentiel du bon usage qu’il m’arrive de faire de mon existence. Pour eux, outre les affections et sentiments profonds que vous avez devinés, pour eux j’ai un profond respect, muet et sans vaines paroles (qu’ils me pardonnent celles que je dis ici, à cet instant). Ils sont une partie intégrante de mon désir de vivre et de l’enrichissement de ma compréhension qu’est le désir de vivre... Je dis cela, étrangement, alors qu’à découvrir Klara dont l’âme nous avait si brutalement quitté, je me suis demandé un court instant à quoi il servait donc de vivre. (Je sais que cette sorte de question, même si vous la repoussez parce que vous devez cela au souvenir de l’être cher, n’est jamais très loin, je sais bien qu’elle couve sous la cendre.)

Ces êtres ont des mystères qui vont jusqu’à intriguer les philosophes. (*) Klara s’en est allée mais avec elle, pendant sa courte vie où elle fut ma compagne qui m’encourageait à poursuivre ma longue et si lourde tâche, et qui en a enrichi le contenu j’en suis sûr, j’en suis arrivé à considérer des choses que je n’osais aborder. Déjà, alors que je tente de contenir et de réduire cette peine affreuse et sans mesure qui m’a accablé, des souvenirs d’elles entrent dans la catégorie sublime de la nostalgie. Elle m’a aidé à renforcer ce qui fait ma foi et, pour cette raison, pour ce qui me concerne, je crois que Klara est entrée dans la voie sublime de l’éternité.

Les images affreuses de ce corps sans vie et déjà froid, et qui était gagné par la raideur de la mort, commencent à s’effacer pour découvrir cet horizon sans fin de l’éternité. Alors, je sais que ma chère Klara s’en est allée, toute entière contenue dans son âme, avec la légèreté d’une plume dont la beauté est sans fin, – cette beauceronne, dans son allure, dans sa grâce, avait la beauté dont les philosophes de l’antique (Platon, Plotin) font une voie privilégiée pour atteindre au royaume des dieux et jusqu’à l’unicité ultime du monde. Depuis hier matin, je suis un peu plus seul, et pourtant je devine combien cette solitude n’est que terrestre. Très vite, et quoi qu’il m’en coûtera à moi-même de mes peines terrestres, cette solitude laissera la place à l’indicible. Klara y veillera, comme avant elle le fit Margot. (**)

 

Notes

(*) Dans un deuxième texte consacré à Margot, ou plutôt aux réactions qu’avait suscitées le premier texte sur sa mort, il y avait notamment ceci, d’un ami qui fit des études de métaphysique : « Évoquant les sentiments que j’éprouvais pour Margot, “dont je ne sais plus, à l'heure actuelle, s'il faut admirer les traits ‘humains’ au détriment de son ‘animalité’ (ce qui serait presque dégradant étant donné la bassesse de ‘l’humanité’), ou bien plutôt l'inverse”, – cet ami précisa : “Comme l'avait indiqué un Schelling, martelant sur la tête des ‘philosophes’ un vieux dogme théologique : ‘Malheureusement, l'homme ne saurait être qu’au delà ou en deçà de l'animal’. On sait ce qu'il en est de nos jours de l’‘humanité’”.»

(**) Je ne mentionne pas Balzac, qui fut le premier de cette famille, parce qu’il ne fait pas partie de cette séquence, qu’il est un peu le patriarche de la lignée dans la voie de l’affection. C’est dire que je l’oublie comme on n’oublie jamais même si l’on semble oublier parce que l’on n’en parle pas. Tout cela fait partie d’un rangement qui nous dépasse, bienheureusement. 

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