A Margot, pour qu’elle repose en paix

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A Margot, pour qu’elle repose en paix

J'ai eu une brève hésitation avant de prendre la plume, et je n’ai eu qu’une brève hésitation. Je sais que le sujet fait parfois l’objet de dérision ou de sarcasme, notamment des esprits forts (dont je fus parfois, in illo tempore, je l’avoue). Lorsque Steve Clemons, éditeur du site Washington Note, au milieu de ses considérations de politique washingtonienne appréciés dans les milieux américanistes les plus influents, glisse une photo ou un commentaire, ou les dernières nouvelles de ses deux braques de Weimar («my couple of north stars in my life»), on est tenté parfois d’y voir une marque de sensiblerie déplacée ou déplorable. Depuis que je m’étais mis à aimer les chiens sans y penser vraiment, par la nature même des évidences, cette sorte de jugement s’était peu à peu éloignée de moi jusqu’à apparaître comme une imposture de la sorte que nous offrent les temps présents. Dernièrement, voyant Serge Gainsbourg, vie héroïque, je ne fus pas choqué, au contraire d’autres personnages du film, d’apprendre qu’il (Gainsbourg) avait pleuré pour la mort de son chien bien plus que pour la mort de son père ; au contraire, je l’ai compris, à cet instant-là…

Cet instant, pour moi, c’est celui de la mort de ma chienne Margot, un superbe berger beauceron de 5 ans, après cinq mois d’une affreuse maladie, une diarrhée chronique dont nous ne sûmes jamais la cause, qui la dévorait de l’intérieur, qui la transformait en squelette. Elle, Margot, ma femme et moi, nous nous sommes battus comme des lions, et, parfois, dans mes instants de colère de voir cette substance infâme, liquide, sans vie, qui mangeait la vie de ma chienne, je me disais qu’il s’agissait bien d’une manifestation du Mal dont je parle si souvent en d’autres circonstances. Ainsi m’arrivait-il de songer que cette bataille l’était contre le Mal, et le sort infâme que le Mal peut nous infliger.

Annonçant la nouvelle de la mort de Margot, cette nuit, à l’un ou l’autre de mes proches, j’ai écris ceci, qui rapporte un des derniers instants, sans doute le dernier de la si grande proximité qui exista entre elle et moi : «Hier, en fin d'après-midi, j'étais assis dans mon petit salon. Rien ne laissait présager rien de ce qui advint. Elle était venue poser sa tête, c'est-à-dire sa puissante mâchoire qui aurait broyé un bras, sur mes genoux, dans un mouvement d'une douceur infinie. Elle était restée, peut-être deux ou trois minutes, dans cette attitude étrange, avec son regard, qui semblait si apaisé, qui cherchait et trouvait le mien. Je la caressai. Elle me disait adieu.»

Pensant aux sentiments que j’éprouvais pour elle, où, bien entendu, amour et tendresse ont leur place sans fin, j’ajouterai que j’avais aussi de l’estime, voire du respect, notamment pour ce que je nommerais son héroïsme, où l’on trouvait également du stoïcisme. Cet être portait, dans son allure, dans son geste, dans l’équilibre de son mouvement et dans la résolution de son attitude, dans la patience désinvolte qu’elle montrait, la noblesse de son caractère. Curieusement mais résolument, je sens que je n’ai pas à m’expliquer de ces sentiments pour un animal, de la considération que je lui porte, de la certitude intuitive de me trouver devant l’innocence originelle. S’il faut une explication, ce sont les hommes qui devront me la donner ; notamment pourquoi, considérant ce qu’ils sont devenus et ce qu’ils ont fait d’eux-mêmes, pourquoi il faudrait que je les considérasse nécessairement comme d’essence supérieure à Margot.

Ayant fait de ma vie, sur le tard, l’essentiel de mon existence dans la bataille dont les lecteurs du site recueillent chaque jour l’écho, j’avais été amené à mettre en pensée Margot dans cette bataille. Ainsi, j’avais l’impression de renouer quelques-uns des fils que nous avons si follement rompus avec la profonde nature du monde ; ainsi, j’avais la certitude de rendre un tribut d’estime et de respect à cette créature parce que, en l’occurrence, j’avais la responsabilité de lui en être redevable au nom de mes semblables. C’est parce que nous nous trouvons dans ce temps historique sans équivalent que l’on peut exposer de telles considérations sans se sentir un seul instant en dehors du propos essentiel. Aujourd’hui que nous sommes où nous sommes, que notre activité est devenue ce qu’elle est, en découvrant son effet principal de la destruction du monde, rien de ce qui appartient au monde ne peut plus être privé de parole.

Certes, je ne vais pas céder au penchant de la vaticination philosophique pour lui rendre le tribut auquel elle a droit. Mais je ne saurais empêcher, ni ne le veux un seul instant, qu’en la saluant comme je le dois je pense à notre commune destinée. Parfois, je me demande dans quel but je m’entraîne moi-même dans le vertige des réflexions sur un temps si décisif et si définitif. Je me demande ce qui m’y pousse, ce qui m’en donne le droit et m’en fait un devoir. Parmi d’autres et parmi d’autres choses, Margot me donnait une partie impérative de la justification de ce destin. Qu’elle en soit remerciée comme elle en fut aimée.

Désormais, parce que je suis entré dans le domaine immortel et tragique du souvenir, je me dis qu’elle, Margot, fut effectivement héroïque, et silencieusement, et je pense à elle comme Vigny pensa au loup en écrivant le poème sur la mort de cette bête sublime. J’ai toujours gardé à l’esprit, depuis les bancs de l’école, les derniers vers où l’animal s’adresse à l’homme, – et qu’importe à cet instant si l’animal est l’animal, s’il est sauvage ou non, s’il dénonce la condition domestique de nombre d’animaux, à cet instant il parle à l’homme au nom de l’essence du monde, avec des mots qui nous manquent désespérément aujourd’hui. Lisez-le, relisez-le, cela qui n’est l’affaire que d’un instant, et ayez une pensée pour Margot…

«Il disait : “Si tu peux, fais que ton âme arrive,

»A force de rester studieuse et pensive,

»Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

»Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

»Gémir, pleurer, prier est également lâche.

»Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

»Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,

»Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.”»

Ainsi partie dans le silence de sa vie accomplie selon les exigences du destin du monde qui est aussi le nôtre, et ce silence devenu le silence de sa mort, qu’elle repose en paix. Que puis-je d’autre, pour l’honorer, qu’écrire ce texte pour contribuer à cette paix qui est désormais sienne ?

 

Philippe Grasset

 

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