Vol chaotique du KC-45 dans l’amertume transatlantique

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L’affaire des ravitailleurs en vol de l’USAF, avec le retrait de l’équipe Northrop Grumman/EADS, évolue dans une atmosphère étrange. Elle a provoqué quelques réactions furieuses des Européens, suivies de ce qui a paru être un apaisement devant ce qui était perçu comme de l’intransigeance US… On s’aperçoit aujourd’hui qu’elle est loin d’être finie, suscitant une mobilisation progressive du côté européen, des signes d’accommodements qui ne semblent être que de façade du côté US. Cela repose sans aucun doute sur un fort ressentiment politique européen très général contre les USA.

Un texte typique quant à l’atmosphère régnant autour, sinon au cœur de cette affaire des ravitailleurs, est celui que met en ligne ce 19 mars 2010 Politico.com. Le texte est centré autour d’une interview du président d’EADS, Louis Gallois, qui se trouve actuellement à New York.

«This week, the CEO of EADS said he is “hugely frustrated” by the outcome. Northrop had emphasized the low cost of its tanker in the last competition. Boeing sponsored a study detailing the “predatory” practices of EADS, leading to an ongoing dispute before the World Trade Organization. And European government officials have lashed out at what they see as U.S. protectionism. […]

»Now it is seeking to buy midsized companies and courting homeland security and maintenance contracts to increase its U.S. presence, EADS CEO Louis Gallois told reporters Thursday. “What is our feeling? It’s huge frustration, huge frustration,” Gallois said. “We’re extremely frustrated to see that the capabilities of our airplanes were not fully recognized by the request for proposals.”

»Feelings remain raw among European government officials, who have decried what they see as U.S. protectionism. “Such methods by the United States are not good for its European allies, and such methods are not good for the United States, a great, leading nation with which we are on close and friendly terms,” French President Nicolas Sarkozy was quoted as saying in The Wall Street Journal. “If they want to be heard in the fight against protectionism, they should not set the example of protectionism.”

»European Union Trade Commissioner Karel De Gucht called the incident “highly regrettable” and vowed to continue to monitor the contract award. […]

»[Boeing] contracted with Loren Thompson, chief operating officer of the Lexington Institute, to write a study emphasizing the damage that European “launch-aid” subsidies have done to the U.S. aerospace industry. “Airbus’s whole business strategy is basically predatory,” Thompson said in a teleconference. Asked about the allegation, Gallois laughed off the suggestion and the report.

»Referring to rumors that EADS is trying to get the Pentagon to extend the May 12 deadline to provide more time for EADS to find another American partner, Gallois indicated the potential for that was “almost impossible.” Asked whether the company would make the attempt if it had more time, he replied, “That is a question to ask the U.S. administration. Are they willing to change elements of the competition or not? I don’t know…”»

Notre commentaire

@PAYANT Comme disent les Anglo-Saxons friands de l’emploi d’expressions françaises dans leur langage courant, cette affaire n’est plus très loin de devenir une “cause célèbre” pour les relations transatlantiques. Pourtant, elle est criblée de non-dits, d’interprétations tendancieuses, d’arrières pensées, etc. Qu’importe, elle demeure, – non, elle enfle… Comme on l’a écrit plus haut, il nous semble que l’importance qu’est en train de prendre cette affaire repose effectivement sur ce “fort ressentiment politique européen très général contre les USA”, ressentiment d’autant plus significatif, – on comprend pourquoi, – que les Britanniques eux-mêmes sont très loin d’être les derniers à partager, s’ils ne sont pas les premiers à cet égard. (On peut le mesurer par exemple dans ce texte du Times de Londres du 14 mars 2010 – «Does Barack Obama give a damn about us?» – texte qui ne dit pas un mot de l’affaire des KC-45, et qui est ainsi encore plus significatif.) Ce sentiment est le sol fertile où se développe l’affaire, dans la réaction européenne qu’elle montre.

Des témoignages qui nous parviennent nous font penser que la mobilisation dans les institutions européennes, d’abord lente et chaotique, par méconnaissance abyssale des dossiers de défense, par crainte de tout ce qui est question de défense et qui est si étranger à la bureaucratie européenne, commence à acquérir un rythme respectable. On commence à s’informer, à s’instruire et à s’indigner avec précision. Comme dit Gallois, lors du même interview, “la compétition n’est pas impérative pour les grands contrats de défense. Mais quand elle a lieu, elle doit être loyale”; ce qui signifie qu’elle ne l’a pas été, – ainsi pensent les Européens dans leur grande majorité, – et que le cas mérite alors d’être une “cause célèbre”. (Et la “compétition”, avec le soupçon de protectionnisme autour quand elle est jugée déloyale, n'est plus une question de défense mais une question d'économie et de commerce. Soupir de soulagement dans les institutions européennes et même dans nombre de gouvernements. On est sur un terrain connu autant des compétences que de l'affrontement transatlantique.)

Beaucoup d’hypothèses constructives, ou qui se veulent telles, font également partie de l’agitation. La plus sollicitée impliquerait un recul du délai de soumission des propositions (de la proposition Boeing et rien d’autre pour l’instant) au-delà du 14 mai, le choix par EADS d’un nouveau partenaire pour remplacer Northrop Grumman, une nouvelle offre “X”/EADS. Cette idée est bien contestable et semée de chausse trappes, la principale étant que Washington pourrait à bon compte rétablir la fiction de la compétition, puis éliminer “X”/EADS revenu dans la compétition au profit de Boeing. Mais Gallois semble bien laisser entendre qu’il faudrait une modification des spécifications, chose qui nous paraît impensable, et qu’il doit juger lui-même impensable, et par conséquent moyen pour lui d’écarter la possibilité “X”/EADS et le piège de la fausse compétition sans paraître trop grognon.

Par conséquent, cette affaire a toutes les chances, non de s’embourber mais de “s’infecter”, comme l’on parle d’une mauvaise blessure mal soignée, et d’effectivement devenir un fixateur d’une mauvaise humeur européenne jusqu’ici dissimulée et qu’on sent de plus en plus palpable. Cette mauvaise humeur ressort autant de la déception que les Européens éprouvent à l’égard d’Obama, de l’inattention qu’ils reprochent aux USA, de leur incompréhension aussi de l’état réel des affaires intérieures US. Les Européens, continuellement fascinés par leur tropisme américaniste, continuent à juger les USA comme une “hyperpuissance” encore pas loin de son zénith, et alors dans ce cas furieux de la voir abuser de sa puissance à leur encontre, notamment par ce qu’ils jugent être des pratiques déloyales; alors qu’il s’agit plutôt d’un énorme système aux abois, qui se bat pour tenter d’éviter l’inévitable chute. Dans ce dernier cas, effectivement, les mesures qu’ils prennent, comme dans cette affaire du KC-45, sont d’abord de l’ordre du système aux abois, comme c’est notre thèse en général.

Pour autant, il n’est pas nécessairement mauvais que les Européens, se trompant sur les causes profondes de la démarche US, soulèvent un problème qui a toujours existé, qui est celui des relations transatlantiques et de leur déséquilibre. Nous ne parlons pas ici du déséquilibre dans les échanges d’armement, comme c’est l’argument technique en général avancé dans cette affaire, car nous ne parlons alors certainement pas d’un problème technique. Nous parlons de ce déséquilibre entre soumission fascinée et hégémonie suprématiste et évidente, qui sont les deux attitudes caractérisant les deux “partenaires”. (On comprend de quel côté est telle attitude et de quel côté est l'autre.) Alors, si la démarche européenne est en partie discutable dans l’affaire des KC-45 elle-même, elle ne l’est certainement pas, même si par inadvertance qu’importe, dans celle des relations transatlantiques en général. C’est pourquoi, effectivement, l’affaire des KC-45 en tant qu’expression d’un malaise plus général, a effectivement des chances de “s’infecter” et de devenir un grave abcès de fixation du malaise transatlantique.


Mis en ligne le 20 mars 2010 à 06H15