Vogue’ en Zelenskistan

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Vogue’ en Zelenskistan

29 juillet 2022 (19H15) – Il faut bien dire que le reportage photographique du prestigieux ‘Vogue Magazine’ sur le couple Zelenski a représenté une étape importante dans la manufacture de la réalité de la guerre en Zelenskistan. Paradoxalement, ce ne fut pas une image guerrière mais une image de communication, affirmant le triomphe d’une culture, d’une façon d’être et une façon de voir ; paradoxalement, au contraire, ce fut une image guerrière au plus haut degré, un cri qui aurait tant aimé être tendre et poétique de ralliement autour du Zelenskistan, pour la victoire finale.

Auparavant, – avant que ‘Vogue’ ne vomisse sa diarrhée et achève d’envoyer aux enfers cette prestigieuse publication qui fut si longtemps le porte-drapeau de la vraie et grande Haute Couture, sur la ligne Paris-New York, de Lauren Bacall à Jacques Fath, – Zelenski avait tracé les lignes de sa doctrine ultime, culminant dans ce reportage du Courage inspiré en t-shirt de combat tenant dans ses bras l’Héroïsme incarnée en mannequin-révolutionnaire de la modernité. Zelenski s’était adressé à Piers Morgan, de la BBC je crois, pour lancer cette diatribe superbe : “ce que nous faisons (Olena et moi), c’est un ultime effort jusqu’à la victoire, faites donc un effort de votre côté, un petit effort tout de même, du côté du fric, vous voyez”...

« S’adressant à Morgan lors d'une interview télévisée récemment enregistrée, Zelenski a rappelé aux Américains excédés par le flot d'aide vers l'Ukraine, – plus de 56 milliards de dollars depuis février, – que les deux pays “se battent pour des valeurs absolument communes”.

» “La guerre en Ukraine est toujours la guerre contre ces valeurs qui sont professées aux États-Unis et en Europe”, a-t-il dit à Morgan, selon un article du New York Post. “Nous donnons nos vies pour vos valeurs et la sécurité commune du monde”. “Par conséquent, l'inflation n’est rien, le Covid n’est rien”, a-t-il poursuivi. “Ces choses sont secondaires. La chose la plus importante est de survivre et de préserver sa vie, sa famille et son pays. Par conséquent, pour l'instant, nous faisons ce travail, mais l’Occident doit nous aider.”

» Kiev a déclaré qu'il avait besoin d’une aide étrangère jusqu’à 65 milliards de dollars cette année pour rester à flot, tandis que les conseillers de Zelenski ont demandé des envois d’armes de plus en plus massifs à l'Occident... Au début du mois, le ministre ukrainien de la défense, Alexey Reznikov, a déclaré que l'armée ukrainienne avait besoin d'au moins 100 systèmes d'artillerie à obus et fusées guidées HIMARS de fabrication américaine, – soit environ un tiers du stock total des Etats-Unis, – pour mener une “contre-offensive efficace” contre les forces russes.

» Zelenski a déclaré à Morgan qu’il espérait un soutien illimité de la part de l'Occident, déclarant que “l’aide ne sera pas suffisante tant que la guerre ne sera pas terminée, et tant que nous ne gagnerons pas”. »

Ainsi se comprend-il que le reportage de ‘Vogue Magazine’ correspond si vous voulez en force de frappe psychologique de communication, à cent autre HIMARS, à placer auprès des cent vrais HIMARS que Mr. et Mme Z. attendent impatiemment dans le courrier courant du Pentagone. Il y en a qui n’ont pas compris, ni le sens du combat, ni la forme du combat mené par le couple Zelenski en cette occurrence, avec la noblesse et la bravoure désintéressée  de Condé-Nast, le puissant propriétaire et éditeur, entre tant d’autres merveilles du capitalisme américaniste de grand luxe, de ‘Vogue Magazine’.

Parmi ces gens qui ne comprennent rien à cette manœuvre de si grand style que Patton lui-même en serait resté interdit, il y a l’infernale Caitline Johnstone, la plus inacceptable ‘journaliste-voyou’ de toute la presse de récrimination, retardatrice, diffamatoire, placée vainement en position d’obstacle sur les rails du Progrès ‘En-Marche’. Caitline a écrit une colonne rageuse et pleine de sarcasmes et de ressentiment en nous présentant « The Phoniest, Most PR-Intensive War Of All Time », – et nous exposant en quelques paragraphes son analyse faussaire, jalouse, pleine de mauvais sentiments...

« Le président et la première dame d'Ukraine ont  posé pour une séance photo romantique, pour ‘Vogue Magazine‘, où le président Volodymyr Zelenski s’exprime de façon poétique sur son amour pour sa femme bien-aimée.

» Maintenant, je sais ce que vous pensez : où Zelenski prend-il le temps pour une séance photo avec ‘Vogue’ au milieu de son programme chargé d’apparitions de relations publiques pour d'autres grandes institutions occidentales ?

» Je veux dire que c'est après tout le même Volodymyr Zelenski qui a été si occupé à faire des apparitions vidéo pour les Grammy Awards, le Festival de Cannes , le Forum économique mondial et sans doute également le groupe Bilderberg. Il a aussi rencontré des célébrités comme les acteurs Ben Stiller et Sean Penn, Bono et Edge du groupe U2. C'est une tournée de relations publiques si bien agencée qu’il pourrait aussi bien la terminer par une discussion sur l’importance stratégique de l'artillerie à longue portée avec Elmo en chantant avec lui ‘Sesame Street’.

» Ah oui, au fait n'y a-t-il pas une guerre ou quelque chose dans ce genre actuellement en Ukraine ? On aurait pu penser qu'il devrait être probablement un peu occupé avec ça également.

» Bref, dites que je suis folle si vous voulez, mais je commence à soupçonner qu’il pourrait y avoir un effort concerté pour manipuler la façon dont nous pensons la guerre en Ukraine. En fait, j’irais même jusqu’à dire que c’est la guerre la plus agressivement gérée par la manipulation de la perception que nous avons jamais connue. »

Je pense qu’elle, Caitline Johnstone, n’a pas bien compris à quoi nous avons affaire, et peut-être bien que moi, pas davantage. La guerre de relations publiques que mène le couple des Z. avec le reportage photos de ‘Vogue Magazine’ n’est pas une affaire ukrainienne ou d’une de ces contrées approximatives alentour. Il s’agit d’une très-grande stratégie de l’Époque d’Après, une fois réglé leur compte aux troupes en déroute des moujiks de l’Est. C’est une version magnifiée, amplifiée jusqu’à l’extrême de la Grande Guerre Cinématographique que conduisirent les USA le siècle dernier, – pendant victorieux de la Grande Guerre Patriotique que les moujiks en déroute crurent avoir remporté en ces mêmes autres temps.

La Grande Guerre Canonique

Il est vrai, je l’avoue, que cette affaire m’a remis en mémoire une autre occurrence dans le monde de la communication, en remontant aux origines des années 1940, – et de ce fait, me renvoyant à un texte intitulé « Debord à Hollywood » (du 4 janvier 2018)... Du coup, mon développement devient bien plus sérieux car nous sommes là aux racines même de l’entreprise de la création de l’événement, devenu narrative, nourrie de l’image, avec les acteurs de “la guerre” pris chez les vrais acteurs (Z. n’en est-il pas un, justement ?), et la narrative devenant grande superproduction hollywoodienne :

« Le professeur George H. Roeder Jr., qui est professeur of liberal art, dont l’image du cinématographe fait partie, et nullement historien, nous présente la Deuxième Guerre mondiale sous les traits d’une “guerre censurée” ; mais bien au-delà de cet aspect somme toute conjoncturel, il nous instruit dans ses remarques introductives de ceci qui résume notre propos à merveille : “La Deuxième Guerre mondiale fut le premier film dans lequel chaque Américain pouvait avoir un rôle. [...] La Deuxième Guerre mondiale offrit à chaque citoyen [américain] le double rôle de spectateur et de participant”. George H. Roeder Jr. nous dit bien plus de la réelle substance de l’événement de la Deuxième Guerre mondiale, de sa puissance et de son influence sur la psychologie américaniste. »

Ainsi la mise en scène de cette Grande Guerre Cinématographique fut-elle confiée, du côté continental-USA, loin du front bien entendu, à une formidable pléiade de grands formats d’Hollywood, des metteurs en scène (dont certains allèrent réellement au front, comme John Ford ou John Huston) aux grandes stars des studios (dont certaines allèrent réellement dans les bombardiers de l’USAAF, comme James Stewart et Clark Gable). Les parenthèses indiquent bien qu’il n’y eut pas que des saltimbanques dans cette affaire et qu’il y eut même du courage, mais l’ensemble reste un immense spectacle, du Debord-sur-Potomac, où la mobilisation de Hollywood, puis de toute la communication, de tout ce qui faisait image contribua à une narrative stratégique.

La Grande Guerre Cinématographique devint alors la Grande Guerre de la Communication, et de la Communication devenue divinité, – bref, la Grande Guerre Canonique et n’en parlons plus. Elle devait peser sur tout ce qui suivit, régler nos comportements, notre bienpensance, notre progressisme, – enfin ! De notre façon-d’être, passer à notre façon-de-devenir...

Ainsi le rapt fut-il accompli en toute innocence, je veux dire avec les habituels traits inscrits par la psychologie US dans le conflit, après le conflit et jusqu’à nous, avec ses caractères que nous avons déjà tant et de fois présentés de l’inculpabilité et de l’indéfectibilité... Ainsi les choses se passèrent-elles grâce à la Grande Guerre Canonique :

« On voit notamment, dans ce texte, comment on pourrait considérer effectivement la Deuxième Guerre mondiale du point de vue américaniste, comme l’écrit le professeur Roeder Jr., comme un véritable spectacle où chaque Américain serait à la fois spectateur et acteur, et spectacle évidemment hollywoodien comme du Debord avant son heure. Il se serait agi ainsi d’atteindre à une certaine perfection du stéréotype hollywoodien où la production de “l’usine à rêves” se confondrait avec son consommateur, faisant du “rêve” à prétention expansionniste une réalité désormais intangible :

» La Deuxième Guerre mondiale fut le premier film dans lequel chaque Américain pouvait avoir un rôle. [...] La Deuxième Guerre mondiale offrit à chaque citoyen[américain] le double rôle de spectateur et de participant. »

» Pour cette raison, la Deuxième Guerre mondiale fut confisquée, avec la complicité aveugle d’un Churchill (on cite dans le texte l’admonestation de De Gaulle à l’intention d’un Churchill gêné, qui ne répond pas, – parce que Churchill cède toutes les commandes de la guerre aux USA alors qu’à cette époque [novembre 1942] l’Angleterre assume l’essentiel de l’effort de guerre à l’Ouest) ; d’une manière plus générale, pour parler du sort de la machine de guerre allemande en soi, la Deuxième Guerre mondiale fut confisquée au détriment des Russes, comme ces derniers ont pu s’en apercevoir ces dernières années où le rôle de l’URSS/Russie dans la défaite de l’Allemagne a été minorée, et parfois niée dans des conditions invraisemblables de falsification historique. On voit ainsi, avec ce dernier exemple, combien l’opération de “rapt” réalisé par les USA en 1941-1945 constitue le socle de la falsification historique soutenant la politique russe actuelle des USA (et du bloc-BAO, surtout des anciens pays-satellites de l’URSS). Elle ne cesse d’être “authentifiée” par les productions hollywoodiennes, comme ce film de Spielberg, ‘Il faut sauver le soldat Ryan’, où les Américains sont seuls à débarquer le 6 juin 1944 et où les indigènes se révèlent être des sauvages sans le moindre intérêt, connus sous le nom de “les Français”. L’arrogance, le mépris pour le reste du monde, la certitude de la supériorité, etc., tous ces travers [...] sont déjà là, ils font partie de la recette et de la tambouille qui continuent à nous être servies.

» (Voilà donc bien le suprémacisme, – non pas “blanc” comme on se le barbouille aujourd’hui pour les besoins de la cause postmoderne et sociétale en cours, mais bien suprémacisme américaniste, ou anglosaxoniste quand les Britts parviennent à se maintenir sur leur pathétique strapontin. Les ‘blacks’ du Congrès comme les dames féministes d’Hollywood s’arrangent aussi bien de ce suprémacisme-là, dans leur vie courante, avec les privilèges et le sentiment de puissance que cette vie américaniste réservée aux élites-Système leur fournit.) »

Retour sur « ‘Vogue’ en Zelenskistan »

Ce que je veux dire enfin c’est qu’avec cette ‘Ukrisis’ nous avons une tentative assez similaire, mais dont les concepteurs et les acteurs sont si usés, si mauvais, bouffis et bouffés par des montagnes de fric et de corruptions, et un simulacre poussé jusqu’à son extrême où il éclate comme un ballon trop gonflé, gavé de narrative et de mensonges, avec une armée de lobbyistes bien supérieure aux effectifs sur le front, en Ukraine...

« En juillet 2021, 11 entreprises basées aux États-Unis étaient enregistrées comme lobbyistes pour des clients ukrainiens au titre du FARA [la Loi sur l’Enregistrement des Agents Étrangers]. Au cours de l'année 2021, ces influenceurs ont tenté de faire pression sur Washington pour qu’on liquide Nord Stream 2, qu’on augmente les livraisons d’aide d’armement à Kiev et qu’on affecte toujours plus de forces américaines et de l'OTAN le long de la frontière russe.

» Ce faisant, ils ont établi plus de 10 000 contacts avec des législateurs, des groupes de réflexion et des journalistes. C'est un chiffre stupéfiant si l'on considère que le lobby saoudien - l'un des plus importants et des plus influents aux États-Unis - n'a eu que 2 834 interactions avec ces éléments au cours de la même période. »

Mais le plus important, ce fut et c’est toujours le scénario, le script, le casting, la mise en scène, et tout cela aussi horriblement mauvais que ces matières furent excellemment bonnes durant la Grande Guerre Canonique de 1941-1945. Ainsi peut-on penser qu’avec Ukrisis, nous arrivons au terme d’un cycle dans l’Art Simulatoire de la guerre réalisé à l’aide de l’image et tout ce qui gravite autour. Du sommet sans égal de 1941-45, nous arrivons au reportage photo de ‘Vogue Magazine’ des époux Zelenski.

Les “Américains”, qu’on avait fait à leur grande joie patriotique sinon à leur enthousiasme hollywoodien acteurs et spectateurs de la Grande Guerre Canonique, ne sont certainement en l’occurrence, pas plus qu’acteurs de rien du tout, et ils ne sont spectateurs que du désordre, de la crasse et de l’incivilité dans leurs propres rues. Ils n’ont plus rien à battre de ces agitations d’ils ne savent plus où, ni dans quel but sinon celui, probable, que les protagonistes puissent mettre assez de $millions de côté pour se retirer dans les îles des divers Caïmans des diverses Mers des Sargasses et des Caraïbes.

C’est-à-dire que nos organisateurs et nos influenceurs ne trimbalent pas le quart du dixième de la moitié du brio et de la dextérité de leurs prédécesseurs d’il y a trois-quarts de siècle. Ils sont effroyablement conventionnels, eux-mêmes beaucoup trop bienpensants, bien autant que les ouailles qu’ils tentent d’enrégimenter... Enfin, comparez un Zelenski, – par exemple parce que j’ai une tendresse pour elle et alors qu’elle n’a aucun rôle dans les événements évoqués, – à une Evita Peron, petite actrice douteuse devenue sublime parce que sublimée par son rôle jusqu’à mourir d’un cancer en pleine beauté en priant « Don’t Cry for Me, Argentina »... Je fais cette comparaison pour exalter ce qu’on peut trouver d’humainement sublime même dans les aventures les plus douteuses. Croyez-vous sérieusement qu’on fera, dans quarante ans, un spectacle avec un Zelenski exhortant les Ukrainiens à cette retenue : “Ô Ukrainiens, ne pleurez pas pour moi” ?

Je crois pouvoir avancer que ce spectacle du « ‘Vogue’ en Zelenskistan » est le symbole final de l’effondrement d’un système, – un système du Système, – devenu totalement impuissant dans l’activité pour laquelle il fut créé du montage-de-simulacre. Même l’infamie et le mensonge, pour montrer quelque efficacité, exigent une certaine capacité de talent, presque de l’art, pour que les menteurs et les simulateurs parviennent à montrer quelque chose d’une certaine sincérité dans leur pratique détestable. Nous n’avons même plus ça. Nous n’avons plus que des menteurs et des simulateurs au cœur sec et à l’âme vide.

Je crois que même le Diable, dont ils sont évidemment les créatures, n’éprouvent plus à leur encontre qu’un très-profond mépris teinté d’une lassitude certaine.