Une escapade stratégique

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Une escapade stratégique

• Les vieux drones soviétiques remis au goût du jour par les Ukrainiens, et l’aide US, qui ont frappé deux bases stratégiques russes à 500-700 kilomètres à l’intérieur de la Russie n’ont pas fait grand mal. • Pourtant, ils sont les signes peut-être avant-coureurs de situations à venir (très rapidement ?), extrêmement dangereuses. • Cela, avec l’aide des neocons, qui se trouvent partout où on les attend pour créer le maximum d’opportunités pour un enchaînement vers des situations catastrophiques. • Nous marchons en cadence sur une corde raide.

Il y a eu deux frappes ukrainiennes sans beaucoup de dégâts, lundi sur deux bases de bombardiers stratégiques russes, en Russie, et une autre aujourd’hui, près de Koursk (tout près de la frontière ukrainienne), contre un dépôt de carburant sur l’aérodrome de la ville. Ces frappes sont de peu d’importance, faites avec un matériel dépassé (récupéré par les Ukrainiens de l’ère soviétique) ; elles n’ont guère d’effets stratégiques ni opérationnels mais certains y voient des signes de dangers beaucoup plus importants, non seulement pour la Russie, mais pour l’extension des limites du conflit, avec la possibilité d’un affrontement beaucoup plus large.

Le compte-rendu de RT.com, reprenant les termes du ministère de la défense, se montre extrêmement neutre, presque soviétique, manifestement dans l’intention de banaliser l’affaire tout en notant qu’il s’agit d’une attaque en profondeur (500 et 700 kilomètres de la frontière ukrainienne)..

« Une frappe de drones ukrainiens sur deux bases aériennes russes dans les régions de Riazan et de Saratov a entraîné la mort de trois membres du service et des dommages mineurs à deux avions, a déclaré lundi le ministère russe de la Défense.

» Un certain nombre de drones à réaction de “fabrication soviétique”, volant à basse altitude, ont pris pour cible les systèmes d'aviation stratégique à longue portée de l'aérodrome de Dyagilevo dans la région de Riazan et de l'aérodrome d'Engels dans la région de Saratov, selon le ministère. Bien qu’ils aient été détectés et abattus par les défenses aériennes, les débris ont touché les aérodromes, endommageant “légèrement” deux appareils.

» Trois membres du service ont été “mortellement blessés” et quatre autres ont été emmenés dans des hôpitaux militaires pour y être soignés.

» Les drones ukrainiens ont déjà attaqué le quartier général de la flotte de la mer Noire à Sébastopol et pris pour cible la marine russe en Crimée, mais l'attaque de lundi a atteint les profondeurs de la Russie. L'aérodrome de Dyagilevo est situé à plus de 500 km du territoire contrôlé par l'Ukraine, tandis qu'Engels se trouve à environ 700 km. »

Des précisions sur divers aspects des frappes ont été apportées par RIA Novosti, montrant quelques-unes des initiatives qui ont accompagné l’attaque.

« Selon RIA Novosti, les deux aérodromes ont été largement photographiés au cours du week-end par des satellites appartenant à Maxar, une société privée basée aux États-Unis.

» Selon le correspondant militaire Aleksandr Kots, l'attaque a été menée par des drones à réaction Tu-141, initialement développés en URSS dans les années 1970. Un drone ukrainien du même type a été impliqué dans un incident en mars, lorsqu'il a survolé la Roumanie et la Hongrie sans être détecté et s'est écrasé près d'un dortoir d'étudiants dans la capitale croate, Zagreb. »

Southfront.org’ donne beaucoup plus d’appréciations analytiques sur l’opération ukrainienne contre les deux bases stratégiques. On trouve également quelques réflexions qui envisage nettement divers aspects de la signification et des perspectives de ces attaques, ce qu’elles peuvent réserver, etc. L’accent est notamment mis sur les faiblesses de la défense anti-aérienne des bases soviétiques, ce qui n’est pas une nouveauté.

Les Russes ont une certaine tendance à juger leurs immense surface et les distances que cela suppose comme une garantie contre des agressions, y compris sur leurs bases aériennes ; si l’on veut, ils ont tendance, comme une analogie à la fameuse formule, à “échanger de l’espace contre de la sécurité”, y compris pour leurs bases stratégiques. De ce point de vue, il leur faudra envisager, si ce n’est déjà en train de se faire, de très sérieuses améliorations de la couverture de défense aérienne de ces bases.

« Il ne fait guère de doute que l'attaque de drone était une tentative ratée de perturber des éléments de l'aviation à longue portée utilisés pour frapper des objets de l'infrastructure militaire et énergétique sur le territoire contrôlé par le régime de Kiev. En outre, cette frappe a démontré que les forces de Kiev utilisent la technologie qui leur permet de lancer des frappes sur des cibles d'une portée de +/– 1000 km. Cela a été démontré par cette attaque du 5 décembre.

» Il convient de noter que les forces armées ukrainiennes utilisent activement des drones de l'ère soviétique comme les Tu-141 (portée de base de +/– 1 000 km). En particulier, après le début du conflit dans l'est de l'Ukraine au printemps 2014, le ministère ukrainien de la Défense a décidé d'augmenter l'efficacité de sa reconnaissance aérienne. L'un des projets était le travail de développement sur la modernisation des drones Tu-141 restants. En mars 2022, un autre projet de “modernisation” des drones ukrainiens a été révélé. Il comprenait l'installation d'une ogive non standard d'une masse importante sur le drone. Avec cette mise à jour, le Tu-141 se transforme de facto en un missile de croisière à longue portée, mais de faible précision. Au moins un drone Tu-141 a été utilisé lors d'une frappe ratée sur le territoire de la Crimée en mars 2022. Ce programme de modernisation est probablement en cours avec l'aide des spécialistes de l'OTAN.

» Ainsi, les forces de Kiev disposent et utilisent déjà des moyens de frapper des cibles au cœur de la Russie. Même avec le succès limité de cette frappe, ce facteur peut difficilement être ignoré par les dirigeants russes. Il faudra donc renforcer les mesures de défense aérienne en Russie. Toutefois, cette menace peut difficilement être totalement éliminée sans le démantèlement complet des capacités militaires du régime de Kiev »

Dans quelles caractéristiques de ces actions trouve-t-on l’importance de leurs frappes contre des bases stratégiques ? Bien entendu, les circonstances opérationnelles sont assez pathétiques, même si, après tout, un bombardier stratégique Tupolev Tu-22M a été touché et pourra difficilement être réparé puisqu’un de ses moteurs est endommagé alors qu’il n’est plus en production et sera donc très difficilement réparé (absence de pièces détachées). Mais la tendance ainsi esquissée constitue un avertissement important dont les Russes doivent s’attendre à devoir tenir compte.

Du vent à la tempête

La narrative habituelle est que les Ukrainiens, grâce à leur résilience, leur habileté manufacturière, leurs diverses et  superbes capacités technologiques si largement saluées par la presseSystème, et puis un peu d’aide occidentale et une belle cause morale, sont en train eux-mêmes de mettre en pratique des capacités stratégiques contre la Russie. Il s’agit de l’habituelle ‘fantasy’ occidentale dont la pauvreté et l’arrogance stupides finissent par donner la nausée à ceux qui ont du temps à perdre.

S’étonnera-t-on que notre appréciation soit différente ? Nous y verrions plutôt l’amorce d’une belle manière de manœuvre de la plus intelligente fraction de la civilisation américaniste-occidentaliste Il y a actuellement à Washington une lutte féroce entre une tendance qui cherche un rapprochement d’une négociation pour apaiser le conflit, et un durcissement de l’aile extrémiste qui ne pense qu’en termes de guerre, et désormais plus que jamais. Par exemple, Douglas MacGregor expliquait le 27 novembre :

« Je pense qu’il y a une très sérieuse bataille depuis quelques temps au sein de l’administration entre ceux qui pensent que les choses sont en train d’aller trop loin et qu’il faudrait que nous intervenions pour établir une plate-forme de négociation, et ceux qui pensent qu’il faut absolument poursuivre le combat jusqu’au dernier Ukrainien. Le faut est qu’il s’agit de gens... qu’on pourrait qualifier de “neocon de gauche” et leur influence est extrêmement significative. Je pense qu’on devrait les prendre très au sérieux parce qu’ils représentent une partie significative de l’équipe notamment du NSC [National Security Council, directement lié au président]...»

Il est à notre sens très probable que ces groupes extrémistes, qui ont des connexions au Pentagone et surtout dans l’industrie d’armement, interviennent de plus en plus directement auprès des Ukrainiens pour leur fournir des moyens, sinon des systèmes camouflés, ayant des capacités d’intervention à des distances stratégiques, contre des objectifs stratégiques. Ce n’est sans doute pas un hasard, comme le remarque Alex Christoforou, si Victoria Nuland se trouvait à Kiev au moment de l’attaque. Des groupes privés d’“investissseurs” sont également en piste pour les aider, selon un intérêt général correspondant à celui du complexe militaro-industriel. La possibilité de telles activités est, selon une source industrielle US,

« qu’une capacité directement américaine, un système, un missile, etc., soit mise entre les mains des Ukrainiens et que l’intervention puisse alors apparaître aux yeux des Russes comme une intervention militaire américaine directe, par exemple, justement, contre un objectif stratégique... »

Le jeu joué par ces neocons (de gauche ou pas complément, qu’importe) est en effet celui de la provocation enchaînant une implication américaniste ou conduisant les Russes à l’affirmation d’une intervention américaniste, et la nécessité d’une riposte. C’est ce que l’on pourrait traduire en langage parisien par l’expression « une provocation à bas-bruit », et en langage du Pentagone-JSF par « a stealth-like provocation ».

Pour cette sorte d’appréciation, il ne fait aucun doute que le « le combat jusqu’au dernier Ukrainien » n’est qu’une étape, qui doit rapidement être dépassée. Pour eux, l’essentiel, le véritable “cœur du sujet”, c’est l’entrée en jeu directe des États-Unis contre la Russie. Une attaque contre des moyens stratégiques russes, si elle est bien présentée en une sorte de provocation avec manipulation américaniste, peut provoquer une étincelle entre les USA et la Russie.

De ce point de vue, nous ne jugeons pas comme accessoire, à cause de ses résultats, l’attaque contre les deux bases russes, bien au contraire. Cela est d’autant plus le cas que le “parti des négociateurs” dans l’administration Biden subit un handicap formidable sous la forme d’une défiance et d’une méfiance complètes des Russes vis-à-vis  de toute démarche de cette sorte venant du “Collective West”.

Il faut garder à l’esprit, notamment, ces paroles de Scott Ritter :

« C’est un constat que Poutine a également fait. Lors d'une récente réunion avec les épouses et les mères des troupes russes combattant en Ukraine, y compris quelques veuves de soldats tombés au combat, Poutine a reconnu que cela avait été une erreur d'accepter les accords de Minsk et que le problème du Donbass aurait dû être résolu par la force des armes à ce moment-là, surtout compte tenu du mandat que lui avait confié la Douma russe concernant l'autorisation d'utiliser les forces militaires russes en “Ukraine”, et pas seulement en Crimée.

» La prise de conscience tardive de Poutine devrait donner des frissons à tous ceux qui, à l'Ouest, croient à tort qu'il est possible de parvenir à un règlement négocié du conflit russo-ukrainien. [...]

» La guerre, semble-t-il, était la solution recherchée par "l'Occident collectif", et la guerre est la solution recherchée par la Russie aujourd'hui.

» Qui sème le vent récolte la tempête. »

En un sens, il n’est pas du tout certain que les Russes, au contraire de l’époque (mars-avril) des premières petites incursions ukrainiennes qui semblaient constituer un défi épouvantable, soient catastrophées par ces attaques ukrainiennes... C’est une réflexion, comme ça.

 

Mis en ligne le 6 décembre 2022 à 20H30