Ukraingate, ou la diplomatie à-la-bolchévique

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Ukraingate, ou la diplomatie à-la-bolchévique

L’une des grandes revendications des bolchéviques à leur tout début au pouvoir, était la transparence totale des contacts diplomatiques et des traités : pas d’accords officieux, pas de clauses secrètes, pas de refus de la publicité des échanges. (Les bolchéviques publièrent d’ailleurs nombre de clauses secrètes de traités qui furent paraphés par le régime tsariste.) A l’usage, les choses changèrent quelque peu, comme sut bien nous le montrer, notamment et nullement exclusivement, le camarade Staline. Mais voici que la démence de “D.C.-la-folle” et la saga complètement considérable de la procédure de mise en accusation dans le but d’une destitution du président Trump remet la chose au goût du jour avec la publication de la trancription téléphonique entre Trump et l’Ukrainien Zelenski, le 25 juillet dernier. Comme nous l’avons noté avec insistance, dans tous les cas dans le chef de PhG, la conversation ne portait en effet sur le sujet important pour tous ces grands esprits, – la question de la corruption de Biden Jr., – que dans la mesure de 321 signes sur un mémo d’à peu près 11 850 signes, le reste étant fait de divers autres sujets diplomatiques, dont certains sensibles comme la piètre estime où Trump (et Zelenski, disons par entraînement respectueux) tiennent Angela Merkel.

Dans ce même texte du 28 septembre 2019 où l’on parlait aussi crûment de Merkel, PhG notait, judicieusement ou pas c’est selon, mais dans tous les cas avec de l’ironie pas très loin, avec son habitude irritante de se moquer de toutes choses dans le fonctionnement du Système et des lendemains qui chantent pour après-demain la post-postmorbidité qui suivrait la post-postmodernité :

« Comme il s’entend naturellement, ce type de conversation, dont il existe des traces écrites, sont confidentielles (‘classified’, comme il est primitivement inscrit sur le document). Mais Trump montre là qu’il n’hésite pas à décider à les déclassifier et à les rendre complètement publics si les avatars de politique intérieure l’exigent, en omettant complètement de garder confidentielles certaines parties (au besoin en les “classifiant” d’une façon visible, par surlignage de noir opaque, en transmettant le document complet aux autorités impliquées, les parlementaires US dans ce cas). C’est un avertissement extrêmement sérieux pour tous les dirigeants étrangers s’entretenant avec le président des USA : rien de ce qu’ils disent n’est à l’abri d’une déclassification totale (publication sans restriction), surtout d’une ‘déclassification accidentelle’ ou ‘collatérale’ si l’on veut, comme c’est le cas ici où le sujet est la question de l’enquête de corruption de Ukrainiens. »

La chose a été repérée par Robert Bridge, le 4 octobre 2019 sur RT.com, il faut dire à partir d’une intervention de l’opposition australienne qui demande la publicité d’une conversation entre le premier ministre australien et Trump, prétendument et semble-t-il à propos de Russiagate, – ou bien faut-il direUkraingatepour cette conversation, selon l’angle duquel les deux interlocuteurs ont considéré le simulacre ?

« Suivant l'exemple de Washington, l'opposition australienne fait pression sur Canberra pour que le gouvernement rende publics les détails d'un appel que le premier ministre australien a eu avec Donald Trump. Le caractère privé (secret) des conversations entre les dirigeants du monde est-il menacé ?
» Cette semaine, empruntant une des nombreuses manœuvres des démocrates US contre Trump, le parti d'opposition australien a exigé que la transcription d'un récent appel téléphonique entre le Premier Scott Morrison et Donald Trump soit rendue publique. Il semble que l'opposition s'inquiète du fait que Morrison ait accepté d'aider Trump dans une enquête sur les origines du ‘Russiagate’…[…] D’après les plus récentes nouvelles, cette enquête semble s'intensifier.
» Non, cher lecteur, vous n'êtes pas en train de vivre une mauvaise expérience de déjà-vu. Un ensemble de circonstances similaires a vraiment fait trembler Washington quand les démocrates américains ont accusé Trump d’“abuser de ses pouvoirs” après qu'il eut commis l’‘acte radical’ de téléphoner au président ukrainien. En réponse au travail d'infiltration présumé d'un dénonciateur de la CIA, qui aurait agi sur la base d'informations de seconde main concernant les détails de l'appel, Trump a été conduit à publier une transcription de la conversation.
» Ce que ces deux événements indiquent clairement, c'est que le monde des relations internationales est entré dans des eaux dangereuses et inexplorées, un peu comme celles du Triangle des Bermudes. Après tout, même dans les heures les plus sombres de la guerre froide, la ligne directe entre Washington et Moscou est restée non seulement ouverte, mais absolument sûre. Il n'y a jamais eu de menace concevable qu'une conversation sensible entre John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev, par exemple, soit soudainement utilisée par les démocrates ou les républicains pour marquer des points politiques à bon marché… »

Faut-il s’étonner de cette évolution ? Avec Trump et ses tweets, déjà l’on s’en approchait mais avec les abracadabrantesques constructions du Russiagate et de l’Ukraingate, on s’y retrouve jusqu’au cou. L’exaspération et la vocifération qui constituent actuellement l’essentiel des relations humaines entre dirigeants du Système encloisonnés dans des tendances adversaires jusqu’à l’anathème réciproque, jusqu’à une haine indescriptible d’intensité, ne peut que déboucher sur la mise à nu d’échanges secrets qui se sont faots parce que les deux interlocuteurs pensaient leur conversation resterait secrète.

Tout se passe donc comme si le “secret” existait de moins en moins jusqu’à ne plus exister finalement, et comment s’en étonner lorsque la réalité est désintégrée, lorsque le simulacre règne, lorsqu’une vérité-de-situation demande une enquête minutieuse que n’effectuent que les seuls esprits indépendants, non-institutionnalisés, antiSystème si vous voulez, donc dégagés des contraintes de la classification officielle qui est très souvent une façon du Système pour pouvoir développer en douce ses projets sataniques. Aujourd’hui, dans ce monde truffé de phantasmes, d’illusions, de narrative, pas besoin d’une “classification-secret” pour une vérité-de-situation…

Le “secret” en diplomatie est en train de disparaître comme on le voit avec cette conversation Trump-Zelenski simplement parce qu’il n’y a plus de véritable “secret” à protéger, simplement parce que dans cet entrelacs de simulacres et de narrativeon ne sait plus ce qu’est un véritable “secret”, ou bien disons alors qu’un véritable “secret” n’existe plus. Nous n’avons plus aucun moyen de distinguer ce qu’un “secret” recouvre, entre toutes les options de simulacres, de complotismes, de narrative ; imaginez tel ou tel Premier ministre discutant avec Trump de Russiagateet d’Ukraingateoù voyez-vous qu’il y ait là-dedans quelque “secret” de quelque importance, dans toutes leurs pauvres manœuvres de gangsters projetés aux plus hauts postes de direction ? 

Notre problème est qu'il fauut bouyleverser les définitions et proclamer que ce qui devrait faire un véritable “secret” c’est une valeur ontologique, une vérité certes, quelque chose qui a une essence (une forme) et non pas quelque chose qui n’est que matière-informe (y compris et surtout, matière de la communication). En d’autres termes et dans les conditions qui président aujourd’hui à notre désorganisation cosmique et à l’hyperconfusion de ce qui nous reste d’intellect, rien ne mérite vraiment d’être classé “secret” et protégé comme tel. Le seul véritable élément qui aurait la valeur d’être désigné comme un “secret” aujourd’hui, c’est quelque chose de vrai dans un univers absolument défini comme pur simulacre ; finalement, un “secret” c’est ce qui n’en est pas un, c’est la vérité-de-situation que l’enquêteur indépendant, loyal, recherche et parvient à distinguer dans le chaos cosmique de l’étrange époque. L'inversion continue à régner, comme l'indéracinable Ubu-Roi.

La diplomatie secrète n’existe donc plus, elle n’est plus possible, et d’ailleurs la diplomatie elle-même n’existe plus. On ne peut évidemment parler de “diplomatie” à propos d’échanges pourtant sur le Russiagate et l’Ukraingate ou débouchant sur le Russiagate et l’UkraingateTout cela est de la bouillie pour les chats que même un chat affamé hésiterait à gober et, – pour une bonne fois cela, – il s’agit de comprendre que le monde de Talleyrand a été totalement, minutieusement, méticuleusement désintégré, pour être remplacé avec la même attention et la même précision par toutes les sottises et les aveuglements qu’on peut mettre à la place de tout ce qui a été supprimé parce qu’étant d’une certaine valeur ou d’une valeur certaine.

MLis en ligne le 4 octobre 2019 à 12H29