Transatlantic shit

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Transatlantic shit

28 novembre 2022 (20H45) – Il y a l’excellent Larry Johnson, qui est en train de devenir une star de la presse indépendante et antiSystème depuis sa rupture avec le colonel Lang et son étrange tournant pro-Zelenski, – Johnson qui nous donne un texte varié, attrayant, plein de sel, sur le conflit ( ?) qui est en train de se développer entre les USA et l’Europe (je préfère cette formulation à l’UE) à propos de la crise ‘Ukrisis’ et de ses conséquences

... Et l’on commence par le plus drôle : savez-vous ce qu’est la NSA ? Eh bien, vous vous trompez. Johnson parle de l’article de ‘Politico’, déjà cité, où l’on détaille la mésentente nouvelle, naissante et brutale, entre l’Europe et les USA. Il note que, du temps où il était officier à la CIA travaillant en liaison avec le département d’État et le centre d’action anti-terroriste, on nommait cela, – ces geignements européens à propos des pratiques de voleur et de pirate des USA qu’eux-mêmes (les Européens) semblaient presque appeler de leurs vœux, comme sils goûtaient d’être ainsi serviles et humiliés, avant parfois de geindre ; eh bien, à la CIA, on nommait cela, cette petite crisette européenne régulière, une « No Shit Analysis », c’est-à-dire NSA. (On traduira, dans la langue de Molière : “Cette merde, ces geignements européens, ne mérite même pas d’être analysée”). C’est vraiment si bien vu, c’est-à-dire si bien fait pour les Européens :

« “Le fait est que, si vous regardez les choses sobrement, le pays qui profite le plus de cette guerre est les États-Unis, parce qu'ils vendent plus de gaz et à des prix plus élevés, et parce qu'ils vendent plus d'armes”, a déclaré un haut fonctionnaire (européen) à ‘Politico’.

» Incroyable. Les auteurs de Politico reprochent à Poutine ce que les États-Unis et l'Europe se sont fait à eux-mêmes. Je peux entendre la complainte de l'Europe : “C'est un autre beau gâchis dans lequel vous nous avez mis, vous l’Amérique”.

» Je suis amusé par la plainte du fonctionnaire européen selon laquelle les États-Unis profitent aux dépens de l'Europe. Lorsque je travaillais à la CIA en tant qu'analyste, nous avions une expression pour ce genre de moment à la “Captain Obvious”, – nous l'appelions “No Shit Analysis”, NSA en abrégé. Les jours et les semaines à venir verront les récriminations et le ressentiment à l'égard des États-Unis croître et se répandre dans toute l'Europe. Il sera alors plus difficile pour l'Europe de soutenir la guerre en Ukraine, au moment même où les besoins de l'Ukraine en matière d'aide étrangère et de soutien militaire vont augmenter. »

Après s’être ainsi (justement) moqué des geignements de l’Europe qui accumule les sottises et cède avec une jouissance servile à tous les diktats américanistes, Johnson passe en revue l’état et l’évolution de l’économie US. Loin de profiter de ses rapines, cette économie américaniste au contraire se contracte et pique du nez. Certains produits dont on annonçait des restrictions, comme le diesel, se trouve au contraire en bonne posture et en abondance. Bonne nouvelle ? Au contraire résume Johnson avant de développer une longue explication :

« Vous vous souvenez de la prédiction catastrophique de début novembre selon laquelle les États-Unis allaient manquer de diesel ? Eh bien, il semble que cet avertissement était faux. Bonne nouvelle, non ? Non, pas du tout. Lisez ceci, – la pénurie annoncée de diesel a provoqué en fait une destruction de la demande... »

Ainsi, les deux partenaires devenus adversaires se trouvent-ils face  à face, chacun accusant l’autre... Johnson trouve, pour illustrer cette situation catastrophique une vidéo fameuse d’une algarade non moins fameuse de Laurel et Hardy, – et qui est Laurel ? Qui est Hardy ?

« Le clip suivant résume le chaos qui commence à se manifester en Occident à la suite de la tentative des États-Unis et de l'Europe d'écraser l'économie russe. J'ai tendance à voir les États-Unis comme Oliver Hardy et l’Europe comme Stan Laurel, sauf que dans ce cas, c'est l'Europe qui réprimande les États-Unis avec le slogan de Laurel et Hardy, “Encore un beau gâchis dans lequel vous nous avez mis”. Mais je vous invite à donner votre avis sur le comédien qui incarne le mieux les travers des États-Unis et ceux de l'Europe. »

La “solidarité” occidentale est en train de tourner à la foire d’empoigne. La guerre en Ukraine, qui devait relancer la production d’armements et créer une base industrielle militaire pour le très grand conflit qui s’annonce (le Big-One), met surtout en évidence une paralysie générale d’une base industrielle désindustrialisée et donc impuissante, sans ressort ni esprit d’entreprise pour relancer quoi  que ce soit. De ce point de vue également, comme toutes les mesures antirusses qui se sont retournées contre leurs auteurs, la Russie qui connaît une expansion décisive de sa base industrielle militaire laisse le bloc-BAO encalminé dans son impuissance.

« Au début de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l'Union soviétique, malgré les premières pertes subies, ont considérablement augmenté la production d'armes, d'avions, de navires, de chars et de munitions nécessaires pour combattre les nazis et le Japon. Aujourd'hui, alors que la guerre en Ukraine se poursuit, l'Occident est occupé à mendier des fournitures militaires auprès de tout pays disposant d'un excédent stocké et à dépoussiérer des systèmes d'armes obsolètes pour les envoyer en Ukraine. Aucun sentiment d'urgence et aucune augmentation significative de la production. Contrairement à l'agilité de l'industrie manufacturière américaine pendant la Seconde Guerre mondiale (par exemple, les États-Unis construisaient un porte-avions par mois), les délais des entrepreneurs américains de la défense chargés de produire des armes et des munitions de remplacement se comptent en mois et, parfois, en années. Je suppose que c'est également la faute de Poutine. »

Partout en effet, se multiplient les signes de l’impuissance américaniste-occidentaliste face au défi que le bloc-BAO a lancé, après avoir créé les conditions de cette crise majeure par son activisme subversif pendant les trente dernières années.

• Un tiers des 350 obusiers US livrés à l’Ukraine, – dans tous les cas ceux qui n’ont pas été détruits par les Russes, – sont à tour de rôle endommagés au combat ou tombent en panne par usure ou malfonctionnement, selon le New York ‘Times’. Les USA songent à installer des garagistes en Pologne.

• Si vous n’avez plus d’armes pour l’Ukraine, donnez-en encore ! Et ainsi vaincront-ils, grâce aux fines pensées de leurs stratèges...

« L'OTAN doit donner à l'Ukraine “tout ce qu'elle a” – Si la Lituanie n'a pas suffisamment d'armes à donner, le ministre des Affaires étrangères Gabrielius Landsbergis pense que tous les autres pays devraient en donner. »

• D’ailleurs, la plupart n’ont plus d’armes à donner aux Ukrainiens ni même à leurs propres armées, notamment les braves petits pays de l’OTAN, surtout ceux de l’Est, qui se constituent continuellement en fer de lance de l’offensive qui sera bientôt lancée contre Moscou. (Toujours du New York ‘Times’, porteur des bonnes nouvelles.)

• Le Wall Street ‘Journal’, autre source cette fois, explique que, selon ses sources, le Pentagone est inquiet parce que les livraisons d’armes en Ukraine privent Taïwan d’armes qu’elles avait commandées en 2015 et 2016, et qui doivent servir, selon les stratèges US mal informés sur quoi appartient à qui, à repousser une attaque chinoise sur l’île. ‘Sputnikexplique comment les armes pour Taïwan ont été réellement fabriquées mais redirigées vers l’Ukraine.

L’ensemble de ces nouvelles ne peut prétendre une seconde vous donner une image précise de la totalité de la crise qui secoue toutes les relations internationales. Il s’agit surtout de considérer combien les pays du bloc-BAO éprouvent de difficultés à freiner, encore plus à stopper la chute vers le désordre de leur puissance et de leur influence dans laquelle ils sont engagés depuis le déclenchement des hostilités en Ukraine, et cela notamment parce qu’ils courent derrière des promesses qu’ils ne peuvent tenir pour une cause qu’ils ont proclamée sacrée sans réelle justification. Tandis que la communication, avec ses narrative et ses simulacres, maintient l’affirmation d’une défaite et d’un effondrement de la Russie, la réalité tangible montre à peu près le contraire, qui est à la fois l’impuissance et la paralysie de la machinerie américaniste-occidentaliste à s’adapter, à évoluer pour tenir des engagements visant à imposer son propre rythme à la guerre.

Il est après tout possible que l’unité même du bloc-BAO ne puisse pas résister à ces tensions internes, alors qu’il semble bien que nous ne soyons encore qu’aux prémisses des nombreuses crises internes, et que pour nombre d’analystes le contrecoup de sanctions donnant des résultats inverses à ceux qu’on attendait commence seulement à se faire sentir.

Cette possibilité de fractionnement interne constitue la principale inconnue de la suite de la crise parce qu’elle peut interférer de façon inattendue et imprévue sur le cours des événements. Certains organes de la presseSystème, tel le solennel ‘Financial Times’, en arrivent à annoncer le pire dans la logique de nouvelles meilleures que prévues pour l’immédiat... Au plus les choses sont pour l’instant moins catastrophiques que prévues parce qu’on y a mis le prix en toute panique, au plus elles le seront bien plus demain ! Un extrait volé d’une traduction d’un fil ‘Telegram’ :

« Il y a cinq mois, dans la panique d'une forte baisse de l'approvisionnement en gaz de la Russie et l'effondrement économique imminent, l'Union européenne a ordonné aux pays de remplir les réserves de gaz au moins 80 %. Maintenant, ils sont pleins à 95 %, et encore plus de gaz attend le déchargement des navires. Ce n'est pas le seul signe que l'Europe attend un hiver moins rigoureux que prévu. Les prix de gros de l'électricité en Allemagne sont passés d'un sommet de plus de 800 euros/MWh en août à moins de 200 euros cette semaine. L'estimation de la croissance du PIB de l'UE au troisième trimestre 0,2 % n'est pas beaucoup, mais pas non plus une récession. L'emploi a augmenté. Les ventes au détail aussi. La crise européenne a-t-elle pris fin avant qu'elle ne commence ?

» La réponse est malheureusement négative. Les décideurs européens dépensent énormément d'argent à la fois pour les sources d'énergie alternatives et pour protéger les consommateurs des prix élevés. Mais la crise énergétique est loin d'être terminée et les désaccords au sein de l'Europe sur la manière de la combattre s'intensifient. L'inflation s'accélère. Les énormes dépenses consacrées aux subventions énergétiques posent de gros problèmes financiers. Et la lutte désespérée pour éviter le Blackout a détourné les gouvernements d'autres affaires urgentes. La crise en Europe vient de commencer.

» Jusqu'à la mi-2024, aucune croissance significative de l'offre mondiale de gaz n'est attendue. L'année prochaine, l'Europe devra à nouveau rivaliser avec les acheteurs asiatiques. En politique énergétique, elle semble manquer autant de solidarité que de gaz. Les divergences s'aggraveront à mesure que les perspectives économiques deviendront de plus en plus sombres. En Amérique, l'inflation semble avoir atteint un sommet et en Europe, elle s'accélère encore. Sans surprise, selon les sondages, les entreprises européennes attendent avec horreur les deux prochains mois.

» La possibilité de réformes, si jamais elle l'a été, a été détruite par la crise énergétique. Les plans pour améliorer la compétitivité de l'Europe sont de nouveau reportés. Et la blessure la plus douloureuse due au manque de gaz est encore à venir. »

Dans ces conditions si extrêmes, le point le plus intéressant est malgré tout à observer du point de vue de la communication. Il existe plus que jamais deux courants de communication exposant deux appréciations de la réalité absolument opposées et inconciliables. Si l’on veut résumer vraiment très schématiquement, – pour les âmes simples, les orateurs de plateaux télévisuels au petits fours, – en laissant penser qu’il y aurait une multitude de conséquences secondaires dans des directions opposées, venues d’une multitude de causes que l’on s’empressa d’oublier : d’un côté le point de vue de l’effondrement de la Russie, de l’autre celui de la victoire de la Russie.

L’inconnue est de savoir comment, à un moment ou l’autre, ces deux perceptions pourront-elles s’affronter directement comme en une sorte de tournoi (le “Jugement de Dieu’, si l’on veut), et si la réalité elle-même, s’imposant aux perceptions et aux simulacres, finira par s’imposer en vérité, je veux dire en faisant tomber quelques têtes et en rendant folles les autres. Il est difficile de ne pas penser que cette rencontre, ce “règlement de compte cognitif” si l’on veut, n’entraînera pas de rudes affrontements entre pays alliés selon les circonstances et la conscience d’intérêts particuliers retrouvée.

Clin d’œil de PhG-Bis : « Il n’ose le dire mais je le dis, moi : “il est difficile de ne pas penser que cela n’entraînera pas...” mais il reste tout de même possible de penser un tout petit peu qu’effectivement “cela n’entraînera pas.. etc.”... ; je veux dire, que l’on mettra les cendres de cigarettes sous le tapis, et basta ! »

On sait de toutes les façons qu’une bonne position de repli de l’analyste métahistorique comme je le conçois, un repli je l’avoue comme le refuge de l’autruche dans son trou, est un appel solennel au désordre, – “du désordre, encore du désordre, toujours du désordre”, – comme en1793... Je penserais bien volontiers et pencherais de même que nous finirons par nous trouver un Danton postmoderne pour mettre un peu de désordre dans tout cela, et qu’enfin et pour en finir l’on n’y comprenne plus rien, – mais alors là, vraiment plus rien du tout à la fin !