“Surveillance de masse”, ainsi soit-il

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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“Surveillance de masse”, ainsi soit-il

13 avril 2020 – Manifestement, la dernière conception à la mode, je veux dire pour les plumes de haut ramage, hors des bouillabaisses des complotistes professionnels, c’est que, dans cet enfer de la pandémie Covid-19, le Système ramasse les dernières miettes de son empire en ruine pour placer son effort décisif comme dans un coït cosmique et nous offrir sa “solution finale” postmoderne : l’installation d’une “surveillance de molasse”, soi-disant pour lutter contre Covid-19, en vérité pour nous tenir sous son joug. Pépé Escobar  décrit minutieusement ce Grand Confinement des âmes grâce à l’“immunité numérique” à la sauce-BillGates. Il termine tout de même par un bémol :

« Pourtant, sous tout cela, au milieu de tant d’anxiété, une rage jusqu’ici contenue semble se renforcer, pour éventuellement éclater d’une façon inattendue. A la lumière de la vitesse prodigieuse à laquelle change le système, il n’y a aucune garantie que les 0,1% eux-mêmes seront sains et saufs. »

Caitline Johnstone, que j’aime bien, écrit  dans le même sens, selon la même approche qui constate l’effondrement accéléré en cours du Système, et sa réaction désespérée pour reprendre le contrôle des choses du monde en établissant une censure et une surveillance de masse s’exerçant sur nous au nom de notre protection contre Covid-19. « Parce qu’ils ont peur de nous » écrit-elle, citant Jonathan Crooke, et elle-même partie prenante, identifiant cette tentative du Système, justement me semble-t-il pour la chronologie des capacités du Système, selon la proposition de chercher à « contrôler les masses avant que le contrôle ne soit perdu à jamais » ; et cela donnant cette conclusion d’un texte illustré notamment par un gilet-jaune :

« L’intensification de la censure sur Internet et l’intensification de la surveillance visent toutes deux à contrôler les masses avant que le contrôle ne soit perdu à jamais, et ni l’une ni l’autre ne sont destinées à être réduites lorsque la menace du virus sera passée. Les gens ne sont plus dans la rue, leurs communications sont restreintes et les appareils qu’ils portent dans leurs poches sont surveillés de manière de plus en plus intrusive. Il y a bien sûr des acteurs de bonne foi qui veulent légitimement protéger les gens du virus, tout comme il y a eu des acteurs de bonne foi qui voulaient protéger les gens contre le terrorisme après le 11 septembre, mais là où il y a du pouvoir et de la peur dans le public, il y a un programme pour faire reculer la liberté des masses.
» Le journaliste Jonathan Cook a parfaitement résumé la situation : “Nos dirigeants sont terrifiés. Pas par le virus, mais par nous”. »

Dans le cours de son texte, elle cite des arguments concrets et historiques, notamment du journaliste Sam Biddle, de The Intercept, et là aussi cela mérite d’être lu. L’argument est bon mais il est complètement réversible, et ainsi passons-nous de la proposition théorique (“Le Système va établir une surveillance de masse pour nous contrôler”) à la pratique hautement incertaine :

«...“Les méthodes de surveillance de masse pourraient sauver des vies dans le monde entier, en permettant aux autorités de suivre et de freiner la propagation du nouveau coronavirus avec une rapidité et une précision impossibles lors des pandémies précédentes”, a écrit Sam Biddle de ‘The Intercept’  la semaine dernière, ajoutant,
» “Il y a un problème flagrant : nous avons déjà entendu tout cela. Après les attentats du 11 septembre, on a dit aux Américains qu'une surveillance accrue et un meilleur partage des données permettraient à l'État de mettre un terme au terrorisme avant qu'il ne commence, ce qui a conduit le Congrès à accorder des pouvoirs de surveillance sans précédent qui, souvent, n’ont  pas réussi à prévenir  quoi que ce soit. La persistance et l’expansion de cet espionnage depuis près de deux décennies, ainsi que les abus exposés par Snowden et d’autres, nous rappellent que les pouvoirs d’urgence peuvent survivre à leurs situations d’urgence”. »

L’argument est réversible parce que nous sommes ici, en avril 2020, à continuer à débattre de leur intention de nous contrôler absolument, à partir de l’acte d’antériorité de l’automne 2001 (le Patriot Act) et de tout ce qui a suivi et été décrit par Snowden, pour “nous contrôler absolument”. Il est vrai que le Patriot Act avait été établi dans une intention éventuelle, et pour certains absolument nécessaire, d’établir et exercer une surveillance de masse comme celle qu’on annonce aujourd’hui ; mais le fait que nous soyons, aujourd’hui justement, en train d’en discuter avec rage et fureur nous indique qu’ils n’ont manifestement pas réussi. Pourquoi réussiraient-ils cette fois, alors qu’ils accumulent les erreurs grossières, alors qu’ils ne voient rien venir, alors qu’ils se font prendre comme des gamins inconscients et irresponsables, comme des zombieSystème, par un Trump-2016, par un gilet-jaune, par un vulgaire Covid-19 ?

Cela est pour dire que la chose est discutable, – je ne parle pas de l’intention, qui est un argument complotiste aussi bien qu’une analyse fondée, mais sans valeur propre. On ne gagne pas une guerre avec une “intention”.

La chose est donc discutable mais, finalement, je ne la discuterai pas vraiment. Pour moi, il n’y a pas d’argumentation possible, il y a une position de principe. Je l’avais déjà exposée une fois en détail, à partir d’un épisode de ma vie professionnelle, et j’avais nommé cela “Le Système et la méthode Goodpaster”, du nom d’un général de l’U.S. Army. Je fais une citation assez longuette de l’épisode lui-même, – qu’on me pardonne ou qu’on passe outre c’est selon, – remontant à 1973, et m’en explique ensuite pour aujourd’hui, en 2020... 
 

« Au printemps de 1973, j’étais un journaliste bien sage, et même très forcené dans mon pro-américanisme (tendance-Pentagone). Je travaillai dans ce qui est devenu pour nous, à dedefensa.org, la presse-Système. (Un grand quotidien, deuxième tirage de presse francophone en Belgique.) Au printemps de 1973, figurez-vous, braves gens, que la sphère politico-militaire de l’actuel bloc-BAO bruissait de rumeurs sur le retrait possible, sinon probable des troupes US d’Europe. Il n’y avait pas besoin d’un Trump pour cela, un Nixon suffisait... [...]
» Donc, jeune journaliste, j’avais obtenu le privilège considérable de faire une interview du SACEUR (commandant-en-chef suprême des forces alliées en Europe) dans ses murs, à Evere, en Belgique. Il s’agissait du général Andrew Goodpaster, un général plutôt finaud (si rare chez eux), arrangeant, faiseur de compromis etc. ; pas du tout un de ces cowboys qui frappent du poing sur la table, roulent des mécaniques et vous assènent des réponses en un mot (“oui”, “non”, “fucking”, etc.). Ainsi espérais-je obtenir de lui, à cause de son caractère, quelques indications dissimulées sur la situation de cette question du retrait US d’Europe. Ma première question fut absolument, du moins en jugeai-je ainsi, sans ambages ni précautions pour le mettre dans l’embarras et obtenir une réponse alambiquée, assez longue, où je pourrais grappiller une chose ou l’autre ; montrant par-là, moi, peut-être et même sans doute, une certaine naïveté, – mais quoi, l’interview était là, la question évidente aussi, enfin la jeunesse du journaliste qui ne rêve que de cette chose étrange et insaisissable, – le scoop...
» — Pourriez-vous me dire, Général, si la possibilité d’un retrait des troupes américaines d’Europe est envisagée, comme il se dit dans divers milieux ?
» — Non.
» Ce seul mot, sans rien d’autre, comme un couperet qui claque : il me coupa le souffle, comme s’il m’avait balancé un direct dans le ventre sans avertissement, sans rien préparer, sans rien du tout. Il y eut un silence de bien dix secondes ce qui fait très long dans cette sorte de circonstance ; voyant mon embarras, presque mon désarroi, il décida avec un rapide sourire compatissant de m’aider comme on tend la main à quelqu’un qui se noie.
» — Bon... Ce “non” s’adresse à la forme de votre question, pas au fond, surtout pas au fond. “Non, je ne peux pas et je veux pas vous dire, bla bla bla...”
» Toujours l’embarras, le désarroi, et à nouveau son sourire. Il venait de décider de “se lâcher” comme on dit ; il prit aussitôt la précaution d’usage (“Fermez votre enregistreur, à partir de maintenant et jusqu’à ce qu’on le rallume, je ne vous ai rien dit … si vous publiez quelque chose, je démentirai catégoriquement, d’un haussement d’épaules. OK ?”)... Il s’expliqua plus à l’aise.
» — Vous comprenez, pour moi, cette possibilité n’existe pas, point final. On ne m’a rien dit officiellement et, bureaucratiquement, je n’ai rien entendu, alors on en reste là. Si vous voulez, c’est une position dialectique, absolument intangible, un principe de stratégie dialectique dirais-je. C’est tellement sérieux que j’ai interdit aux services de planification de l’état-major d’étudier une telle possibilité, alors qu’en temps normal, cela pourrait être fait sans rumeurs particulières pour le justifier, simplement comme une possibilité. Pour moi, ce n’est même pas une possibilité, c’est un absolu qui me met contre le mur, là où je ne peux plus bouger sur cette idée absolue : cette possibilité n’existe pas.
» “Voyez-vous, non seulement c’est une position officielle pour moi, mais c’est aussi une position psychologique. Accepter de parler de cela (pour dire mon opposition complète, bien entendu), c’est admettre que la possibilité existe, c’est déjà concéder un point à l’adversaire, et un point fondamental. Peut-être que la possibilité existe, tout comme celle que le ciel nous tombe sur la tête, mais qu’est-ce que j’en ai à fiche ? Bien sûr, tactiquement, je fais dire que ce serait une catastrophe, etc., mais toujours indirectement. Le principe stratégique, lui, est intangible : cette possibilité n’existe pas, point final”... »
 

Il est bien que cette leçon m’ait été donnée par un homme du Système, dans l’uniforme même du Système, montrant par là qu’elle porte sur une Vérité que même le Système ne peut repousser... Vous voyez, tout est dans cette phrase, dans laquelle je remplace ce dont il est question dans cette conversation de 1973 (retrait des troupes US d’Europe) par ce dont il est question aujourd’hui (la victoire du Système, par quelque moyen que ce soit) : « Pour moi, [la victoire du Système] ce n’est même pas une possibilité, c’est un absolu qui me met contre le mur, là où je ne peux plus bouger sur cette idée absolue : cette possibilité [de la victoire du Système] n’existe pas... [...] Le principe stratégique, lui, est intangible : cette possibilité n’existe pas, point final »

Qu’on me comprenne bien : je ne dis pas que le Système sera vaincu, finalement, simplement je n’évoque en rien la question, je ne la pose pas parce que littéralement elle ne se pose pas. Je me bats et le fait de cette bataille se justifie en lui-même et bronze mon âme, et dans ces conditions il va de soi et surtout il va sans dire que le Système ne peut l’emporter. Ainsi, de ce côté ai-je l’âme en paix, nette comme le ciel du matin et claire comme l’eau de la source. La nature chante en moi car je sais que ma bataille elle-même est une grâce et que, face à cette grâce, le Système se volatilisera, se liquéfiera, se liquidera, se “fera entropie” comme on se “fait hara-kiri”, mais en moins noble certes, en infiniment plus grossier jusqu’à l’in-humain. Cette grâce qui m’habite fait du Système un piètre et gigantesque simulacre qui ne peut que disparaître, et même il n’existe pas en tant que tel. On ne saurait parler de la victoire de quelque chose qui n’existe pas, “surveillance de masse” ou pas.

Écrivant cela, je ne fais pas profession d’optimiste, certes pas. Je réponds simplement à ce que je suis, et j’agis selon ce que je dois. Je suis habité par la confiance (fides, qui est une sorte de “foi” selon ma conception) que les mots créent les situations, – et, en un sens, ainsi “opérationnalisant” la grâce qui vous est donnée.

Quand je vais au fond des choses, quand j’active l’inconnaissance comme un chevalier met son armure, quand j’achève et parfait la forme et l’essence d’un texte que je savoure à relire parce que, pour ce cas, j’ai bien dit ce que je voulais dire et créant ainsi la circonstance qui importe à ma mission, je suis habité par une confiance totale (« un bonheur fou », comme il est écrit quelque part, par cette plume qui me guide). A cet instant, sans nécessité d’argumenter, par la seule évidence du Principe, le Système a disparu dans ses ruines et sa misère infâme. Il en sera ainsi et tout le reste n’est qu’inutile bavardage de commère.

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