Scènes de mœurs

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Scènes de mœurs

5 juillet 2011 — DSK quasiment blanchi, c’est comme un énorme coup de projecteur sur la situation, les mœurs, les contradictions et les blocages de la société postmoderniste, et du Système en général car la chose ne se limite évidemment pas à la France. C’est comme une énorme bombe à retardement barbouillée de slogans mai68 remis au goût du jour, slogans féministes, anti machistes, etc. C’est comme une énorme querelle sur le sexe des femmes de ménage, sur un esquif secoué par les lames furieuses d’un océan déchaîné de fin du monde ; une tempête formidable, vous dit-on, avec des rumeurs d’apocalypse, qui, en d’autres circonstances, eussent conduit Noé à faire accélérer la fabrication de son Arche à propulsion nucléaire… Mais non, ce qui compte, c’est bien ce débat tonitruant entre les féministes, le comportement sexuel de ce DSK-là (celui-là, menotté, bien mérité), les hypothèses de l’avocat Thompson sur les hématomes marquant l’“extérieur proche” du vagin de Nafissatou Diallo, – photos à l’appui, “et le district attorney sait bien ce dont je veux parler, il les as vues comme moi” (les photos)…

Ce n’est pas une question politique, à l’heure où la politique n’existe plus, – au moins, en cela nous trouvons de la logique. C’est une question, – comment dire ? – une question bien difficile à qualifier ; une question culturelle, sociologique, citoyenne, une question de mœurs érigée en politique et en idéologie, postmoderniste un peu, beaucoup, passionnément, une question en vérité complètement déstructurée… Par conséquent, une question mortelle, qui porte les promesses d’un sort absolument incertain de ce DSK triomphant-là, d’une perspective possible de désordre extraordinaire en France, – nous voulons dire, par “extraordinaire”, d’aboutir à des désordres graves qu’on trouvera dans les structures du pays et dans les psychologies plutôt que dans les rues, et de désordres pour des motifs qu’on aurait jugés absolument futiles et pathétiques, jusqu’à n’y pas croire une seconde, il y a 20 ans encore. Pire encore, ou mieux, – des désordres français qui concernent le Système en son entier et rendent compte de l’état du Système, et font croire que DSK, “verrou” sauté et manipulé par le Système, l’est effectivement comme un poison pour ce Système, renforçant la dynamique déstructurante de ce Système, – par conséquent, DSK lui-même comme “système antiSystème”.

Voici trois illustrations variées de cette approche du “cas DSK”, traité au travers d’une question de société postmoderniste. La question du féminisme n’y est pas centrale, mais elle fournit plutôt l’orientation, le point de vue, puis la pression irrésistible exercée, ce qui donne principalement à cette affaire son insaisissabilité, sa dérision aux conséquences colossales, son anecdotisme frôlant pourtant la mutation vers l'essence d’une affaire d’Etat, d’une affaire imbriquée dans les structures supranationales du Système.

• Samedi (éditions datées du dimanche 3 juillet 2011), Le Monde publiait un portrait de DSK, de deux journalistes au féminin, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin. Un portrait acéré, plein de chausses trappes, fourmillant de compliments et d’éloges aussitôt tempérés d’un rapide coup de poignard donné presque comme un automatisme.

«C'est une histoire folle ; mais une histoire qui ne pouvait arriver qu'à lui. Une histoire à la mesure de Dominique Strauss-Kahn, cet homme dont les talents multiples devaient lui permettre d'aspirer aux plus nobles ambitions, mais capable de les sacrifier aux plaisirs les plus triviaux. Un homme plus épris de sa liberté que de sa réputation, séduisant en diable mais inquiétant parfois de désinvolture. Le héros d'une aventure paroxystique qui l'a vu, en un mois et demi, favori de la bataille pour la présidence de la République française, puis soudain inculpé de viol, lundi 16 mai, menacé de finir sa vie en prison, avant d'espérer ce vendredi 1er juillet une nouvelle rédemption, grâce aux soupçons qui pèsent désormais sur son accusatrice, Nafissatou Diallo. […]. “En Dominique, résume un membre de son courant, il y a le type le plus brillant de sa génération, mais il y a aussi Dark Vador”, le versant noir des chevaliers de la Guerre des étoiles. […]

»…Depuis un mois et demi, ils s'étaient surpris, navrés, à psychanalyser leur héros à l'imparfait, désacralisant tout ce en quoi ils avaient cru. A nouveau, en quelques heures, ils doivent conjuguer Dominique Strauss-Kahn au présent, voire au futur. Vendredi, soucieuse de tirer parti de cette thérapie familiale, la députée (PS) Marisol Touraine mettait en garde ses amis : “On ne revient pas au statu quo ante.”»

• Sur le site Rue89, ce 3 juillet 2011, Pierre Haski développe une intuition que nous espérons haute, et qui se vérifie largement dans les jours de fièvre que nous vivons. Il s’agit effectivement d’une question qui aurait pu relever de l’anecdotisme dont nous parlions plus haut, et qui se révèle transcendantale par les temps qui courent si vite: «Strauss-Kahn a-t-il perdu le vote des femmes?». On le voit, le problème n’est pas mince…

«C'est une intuition plus qu'une étude scientifique : mais avez-vous remarqué la différence de réactions entre hommes et femmes aux derniers développements de l'affaire DSK ? Les premiers, me semble-t-il, sont plus prompts à tourner la page en considérant d'ores et déjà le dossier comme clos, tandis que les secondes conservent un goût amer face à tout ce que cette affaire a fait remonter à la surface.

»Plutôt que d'interroger les Français selon le bon vieux critère droite-gauche, qui montre que les électeurs de gauche ont plus envie de voir DSK revenir dans le jeu politique que ceux de droite (60% contre 38%), belle découverte, Le Parisien aurait été bien inspiré de faire un sondage selon la ligne de fracture homme-femmes. Le résultat aurait été passionnant.»

• La grande presse internationale et anglo-saxonne n’a pas laissé passer ce canard sans lui accorder une place de choix. Le libéral et progressiste Guardian, qui est particulièrement zélé sur cette affaire DSK, donne à la dimension anecdotique ses lettres de noblesse. La question brûlante de DSK versus les féministes est devenue une interrogation transnationale propre à secouer le Système. Donc, le Guardian du 4 juillet 2011 :

«France is divided over Dominique Strauss-Kahn's possible return to public life, with 49% of voters saying they would like to see him back on the political scene. But even his allies concede that he would be returning to a country that is much changed. The feminist uproar against machismo, sexism, harassment and what one commentator called the “misogynist reflexes” of France sparked by Strauss-Kahn's arrest in May shows no signs of abating…»

Hier, il semblait que la puissance de ce mouvement traduit par des sondages extrêmement ambigus et ambivalents aussitôt réalisés, conduisait le Parti Socialiste français à mettre d’une façon discrète un obstacle fondamental au “retour” de DSK (voir le 4 juillet 2011, sur Reuters, «Le PS fait discrètement son deuil de Dominique Strauss-Kahn»). A cela, on rétorquerait que les événements s’accélérant à New York, avec le probable abandon, peut-être demain, des poursuites contre DSK (Reuters, ce 5 juillet 2011), la partie n’est pas nécessairement jouée. A cela, on rétorquerait que la plainte pour tentative de viol de Tristane Banon contre DSK, qui devait être effective aujourd’hui, devrait, au contraire, accentuer la pression pour écarter un “retour” de DSK. Et ainsi de suite, certes…

Ces péripéties montrent évidemment l’incertitude du cas. La gêne introduite par ce nième retournement de l’“affaire DSK”, aussi bien dans le monde politique que dans l’opinion publique, que dans l’opinion per se des gens (comment arriver à se faire une opinion sur le possible retour de DSK, et comment exprimer cette opinion), signale une situation “politique” inédite ; il n’est pas assuré que le terme de “politique” soit approprié, et qu’il ne faille pas plutôt parler d’une situation “psychologique” inédite. Ce qui est remarquable n’est pas tant le cas lui-même ; les scandales ont déjà existé, notamment les scandales sexuels, accompagnés d’incertitudes sur l’attitude de tel ou tel pouvoir, sur la possibilité de montage, etc. Ce qui est remarquable, c’est la forme qu’a pris le débat depuis le 14 mai, pour des raisons diverses dont aucune n’est contestable ni anodine, mais débouchant sur ce cas étonnant où une situation politique fondamentale dépend d’appréciations qui doivent être jugées comme complètement marginales par rapport à cette situation politique fondamentale. Et encore ne manquerait-on pas d'ajouter qu’une telle évolution n'est nullement accidentelle ; tous les protagonistes, y compris l’éventuelle victime qu’est Strauss-Kahn dans ce cas, y portent une responsabilité considérable, en ayant accompagné, suivi, favorisé les conditions qui ont évolué jusqu’à cette situation.

Quoi qu’il en soit, notre perception est qu’il existe une force fondamentale, désormais, qui a la capacité de peser sur les décisions politiques alors qu’elle n’est politique que marginalement, artificiellement, et selon sa propre construction de la chose. Dans ce cas, il s’agirait de cette force qu’on désignerait vaguement comme “le féminisme”, comme hier on désignait, tout aussi vaguement, le “moralisme” du philosophe-guerrier BHL partant à la conquête libératoire de la Libye. Il n’y a dans tout cela rien d’extraordinairement nouveau ; le féminisme est quelque chose qui existe depuis longtemps, certes. Ce qui est extraordinairement nouveau, c’est le tourbillon d’une situation qui déplace complètement les positions des uns et des autres, bouleverse les rapports de force, transforme la matière même de la force, et parvient à des rapports de causes à effets complètement surprenants. C’est d’autant plus nouveau que “le féminisme” évolue sans visage, sans voix forte et nom connu précisément engagé dans cette bataille ; plutôt comme une sorte de poussée irrésistible, évidente, correspondant à l’air du temps et au cours des choses, – précisément, comme l’ont voulu DSK, les socialistes et la société postmoderniste d’influence tels qu’ils ont tous contribué à la modeler.

Crise de soi-même et autodestruction

Si le ton (le nôtre) a pu paraître badin au début de cet article, notre propos n’en est pas moins diablement sérieux… C’est une particularité extraordinaire des temps que nous vivons d’ainsi mélanger des domaines qui, pour être respectables, n’en sont pas moins d’essences différentes. Mais s’il est possible que ce qu’on pourrait nommer “doctrine féministe” conduise à susciter dans l’esprit des politiques la possibilité d’un courant d’opinion assez puissant pour faire reculer, par des interférences et des courroies de transmission diverses, ce qui devrait être un destin politique logique et d’une importance considérable, c’est parce que les circonstances arrangées par le Système le permettent.

On résume ici une situation de fait, sans porter de jugement fondamental sur l’un ou l’autre des acteurs, sans même prendre parti pour l’un ou pour l’autre, en nous en tenant à l’observation structurelle d’une situation. Le mouvement féministe est ce qu’il est, et il trouve aussi bien sa logique et sa justification dans une situation générale totalement déstructurée. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un mouvement lui-même totalement déstructurant, par sa nature même dirions-nous, aussi bien des rapports entre hommes et femmes que de la situation des femmes dans la situation sociale. L’aventure de DSK est ce qu’elle est, et l’on comprend parfaitement sa progression, ses avatars et, surtout, l’obstacle considérable à laquelle elle se heurte dans la situation présente où un “mouvement d’influence” plus qu’un mouvement d’opinion (la pression diffuse du sentiment féministe postmoderniste) se manifeste contre elle ; cette hypothèque peut-être décisive n’est bien sûr possible que parce qu’une situation générale complètement déstructurée existe aujourd’hui, en France comme partout dans le bloc américaniste-occidentaliste, et sur les alentours par capillarité. Il n’en reste pas moins que c’est faire dépendre une issue politique d’une importance fondamentale (DSK candidat et peut-être vainqueur en 2012, ou DSK éliminé de toute possibilité de participation à la campagne) d’une pression exercée à partir d’un terrain à l’importance dérisoire par rapport à toutes les affaires dépendantes de l’issue de cette aventure. Cela situe la profondeur incroyable de la bassesse infâme et où est tombée la chose politique, sa déstructuration complète par rapport à sa mission, sa subversion enfin.

D’autre part, et pour pénétrer encore plus loin dans le paradoxe, il n’en reste pas moins, selon notre point de vue, que la candidature de DSK, et sa victoire possible, constitueraient des avancées du Système, dans le sens où DSK a les liens qu’on sait avec des forces essentielles du Système, où il est perçu comme un possible “sauveur” du système européen actuel, complètement conçu pour servir le Système en général ; dans la mesure également où un tel personnage, avec ses qualités et ses défauts, ses vertus et ses vices, contribuerait au total à déstructurer encore plus, après Sarko, la fonction présidentielle française et la légitimité qui s’y rattache. Dans ce cas, on voit qu’un mouvement déstructurant et un mouvement social de mœurs inspiré du postmodernisme déstructurant comme est le “courant féministe”, peut faire avancer la défaite, ou l’élimination, d’un homme qui est un fidèle serviteur du Système, et dont le retour victorieux dans la vie politique française serait un fait éminemment déstructurant.

C’est évidemment ce rapport entre des situations objectivement accessoires et d’autres, complètement fondamentales, et plaçant les secondes dans la dépendance des premières, qui nous intéresse. Il s’agit à nouveau d’un phénomène d’inversion que l’on relève partout, qui est le caractère principal de la situation générale. Il rend compte de la nouvelle réalité des forces politiques (ou caricaturalement politiques) postmodernistes, où la question des mœurs et de la situation sociale de ces mœurs, avec positions politiques correspondantes, conduite jusqu’à une idéologisation extrême qu’on ne peut définir que comme déstructurante et hyper-moderniste dans son postmodernisme, semble être devenue une des mesures dominantes. La situation présente, avec le “courant féministe” jouant ce rôle si important presque sans y penser, n’est d’ailleurs pas nouvelle ; le passage de Kouchner aux affaires étrangères, le rôle grotesque de BHL dans la diplomatie française, constituent autant de marques du poids considérable de cette fraction postmoderniste de l’activisme, dans ce cas représentée par ce que nous nommons “le parti des salonnards” ou la politique du “droitdel’hommisme”. L’on découvre d’ailleurs aussitôt les perversités internes, plutôt que “contradictions internes”, de cette domination politique, avec les factions occupant des places diverses, se déchirant entre elles, passant d’une position de pouvoir à une position de grande vulnérabilité, etc. (DSK n’a pas de plus grand défenseur que BHL, qu’on devrait percevoir comme un ami absolu du “courant féministe”, et qui en est ici un adversaire furieux sans l’avoir voulu.) Enfin, DSK se place dans un parti qui, depuis Mitterrand, a construit toute sa fortune sur ces mouvements sociaux-politiques de mœurs et cette hyper-politisation moralisante de la situation civile, depuis “SOS Racisme” et tout ce qui a suivi, établissant grâce à eux, pour la “pensée progressiste” ou postmoderniste, une sorte de dictature de l’esprit, et d’un esprit extrêmement court, servie par une police de la pensée remarquablement efficace, d’autant plus impitoyable qu’elle n’est pas embarrassée par la nécessité de décrypter “l’esprit court” en question. DSK et les socialistes français sont aujourd’hui, d’une façon ou l’autre, les victimes de ce système très parisien et très salonnard, – goûtant cette affreuse situation de la confrontation de l’essentiel avec l’accessoire où l’essentiel n’a aucune chance, – mais “qui t’a fait roi ?” en l’occurrence, et l’“essentiel” est-il toujours, dans ces conditions, réellement essentiel ?

Evidemment, la conclusion qui vient à l’esprit n’est ni celle d’une orientation politique, ou d’une réorientation politique, ni celle d’une dictature de l’esprit devenant dictature politique tout court, mais celle de l’accentuation du désordre. Les fractions des mouvements sociaux-politiques de mœurs et de l’hyper-politisation moralisante de la situation civile sont dotées de pouvoirs exorbitants de facto, mais ils n’ont aucune légitimité, aucune capacité structurante bien entendu. Il n’y a pas prise de pouvoir mais neutralisation du pouvoir, ou de ce qu’il en reste. Leurs victoires ne peuvent être que temporaires et, surtout, sans exploitation politique suivie. D’autre part, l’absence d’exploitation de leurs victoires ne signifie nullement leur effacement, puisqu’ils demeurent simplement comme des forces de nuisance, en place, irresponsables par essence puisqu’illégitimes. Bien entendu, leur influence et leurs pressions se font ressentir bien au-delà du PS, dont nous ne parlons ici que parce que DSK en fait partie. La droite, et surtout Sarko, y sont à la fois très sensibles et très vulnérables. C’est-à-dire que c’est toute la scène politique française liée au Système qui est concernée, avec aucune tendance, aucun schéma de situation placé pour l’emporter décisivement. Le substitut, c’est évidemment le désordre, car c’est bien le désordre qu’a installé l’“affaire DSK”, et désordre qui va s’élargir et se poursuivre au gré des péripéties à venir.

Il n’y a là-dedans, aucune sympathie ni aucune antipathie particulière pour l’un ou l’autre ; il n’y a non plus aucun souhait de la réussite de l’un ou l’autre terme de l’alternative (retour ou pas de DSK) ; il y a le constat et la mesure d’une situation qui s’est formée irrésistiblement, qui s’est imposée, qui pulvérise aujourd’hui l’intelligence de l’esprit, la liberté du jugement et la fermeté du caractère. Que cette situation conduise à la crise d’elle-même (à la crise de cette situation), en confrontant des courants et des personnes qui furent et sont parties prenantes de sa formation, ne peut que conduire au jugement de la dégradation rapide de l’ensemble, ce qui est en soi un objet de profonde satisfaction. Le fait du “Que cette situation conduise à la crise d’elle-même” confirme par ailleurs que ces situations instaurées par la subversion et l’inversion propres au Système conduisent à des évolutions qui dupliquent la dynamique d’autodestruction du Système. Il y a une logique complète dans ce désordre, et l’appréciation que l’évolution logique du désordre est dans une multiplication de lui-même. Peut-être, après tout, cela nous promet-il une saison électorale particulièrement animée et distrayante, au printemps de 2012.