Saint-Augustin nous contemple

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Saint-Augustin nous contemple

29 janvier 2024 (23H 50) – La première ligne du dernier rapport de ‘TheThinker-Simplicius’, n’importe lequel des commentateurs de la presse dissidente pourrait l’avoir écrit, et nous par conséquent, et moi-même et de même, et sans traduction nécessaire :

« I get tired of saying “things are heating up” but…things continue to really heat up… » 

Pourquoi fais-je donc cette parabole analogique d’un nouveau genre sur Saint-Augustin, cité souvent comme le plus grand de tous les Pères de l’Église lorsqu’ils se font philosophe et théologien ? C’est en référence à ces observations fameuses, que nous avons déjà citées, et d’autres également tirées d’un texte du 29 août 2020 (dans ‘Le Monde’, repris de ‘Paroisse Saint-Augustin’), qui rend compte de l’événement symbolique de la chute de Rome du mois d’août 410, cette ville unique de grandeur et de sublimité, matrice de plus d’un millénaire d’âge qui semblait établie pour l’éternité à venir des hommes... Que voulez-vous, ces texte qui agitent en ma mémoire les ombres sublimes de ces grands ancêtres restent toujours dans ma plume, comme les références de survie de l’esprit :

« D’un coup, l’éternité de Rome cesse ce jour-là d’être une évidence. En ce 24 août 410, les Wisigoths d’Alaric déferlent dans les rues de l’Urbs, la ville par excellence depuis plus de mille ans, la cité fondatrice de l’empire. Le pillage dure trois jours. De proche en proche, la nouvelle se répand dans tout ce qui est encore l’immensité du monde romain. “Une rumeur terrifiante nous parvient d’Occident. [...] Elle est donc prise, la ville qui a pris l’univers. Horreur ! l’univers s’écroule”, se lamente saint Jérôme, alors installé en Terre Sainte pour traduire la Bible en latin.

» En Afrique du Nord, Augustin est tout aussi bouleversé par les récits des réfugiés évoquant “massacres, ruines, meurtres et barbaries”. “Nous avons gémi, nous avons pleuré sans pouvoir nous consoler”, écrit le philosophe et théologien. Il garde néanmoins la tête froide : “Vous vous étonnez que le monde périsse ; comme si vous vous scandalisiez que le monde vieillisse ! Le monde est comme l’homme ; il naît, il grandit, il meurt.” »

Comment faire sinon se replier sur la référence indépassable du Grand Empire, devant le tumulte insensé que fait gronder cette cascade qui semble sans fin de nos événements extraordinaires et incompréhensibles ? Comment en parler différemment de ce qu’on fit et comment n’en pas parler en même temps ?

• Allez voir un texte de ‘SouthFront.pressde ce jour, qui vous montre des vidéos de foules en liesse saluant des convois de routiers convergeant vers la frontière en défense du Texas ; et d’autres convois, et des trains chargés de matériels militaires, qui sont soit de l’US Army, soit des Gardes Nationales (du Texas et des États amis), qui en cette occurrence se trouveraient dans des camps opposés... ‘SputnikNews’ trouvent le moyen de dénicher un porte-parole des ‘Black Lives Matter’, de la gauche démocrate activiste ; et lui, c’est un comble, pour dénoncer l’attitude de Biden et vanter celle de Trump :

« “Nous avons déjà une Cour suprême dysfonctionnelle”, dit Rogers-Wright, un point de vue partagé par la plupart des Américains, alors que l’approbation de l'institution par les électeurs chute à seulement 41%. “Il semble que le dysfonctionnement gouvernemental par effet de ruissellement fonctionne également très bien”. L'activiste critique la réponse de Joe Biden à la crise, suggérant que le candidat républicain Trump est plus efficace pour “démontrer son leadership” grâce à sa position inflexible sur la question.

» “Joe Biden est en train de tout gâcher auprès de son électorat, et ce qu'il fait essentiellement, c'est botter en touche”, a-t-il ajouté, décriant les conséquences des “machos [extrémistes de droite] avec des armes à feu qui se lancent dans un débat houleux dans un pays qui a déjà un problème de violence par arme à feu”.

» “Si une telle escarmouche se produit, personne ne sait ce qui se passera ensuite”, poursuit Rogers-Wright. “Biden doit intervenir et s'attaquer immédiatement à ce problème. Ce n'est pas quelque chose que vous pouvez déléguer à Blinken pour qu'il fasse votre travail. Vous devez intervenir maintenant, mettre votre cul dans Air Force One, vous rendre au Texas et vous occuper de cette affaire”. »

La guerre est un racket

 • Mais pas du tout, Rogers-Wright, car Biden, obéissant comme un automate aux voix enflammées de son entourage, menacent de “taper” sur des officiels iraniens (« Direct strike on Iranian officials ») pour riposter aux trois soldats US tués dans une base située en Jordanie ; – mais la Jordanie dément que ce serait sur son sol, alors ce serait contre une des bases US totalement illégales de Syrie, où les USA volent le pétrole syrien en pompant leur sous-sol, en toute innocence exceptionnaliste ? Pourquoi pas puisque ‘La guerre est un racket’, comme disait le général du Corps des Marines Butler ? De toutes les façons, une seule chose est sûre pour les “voix enflammées” : les coupables, qui appartiennent à une milice irako-syrienne, sont, dans l’esprit de la chose et la plus pure légalité, les Iraniens qu’on trépigne de pouvoir enfin attaquer. Biden ne les en empêche certainement pas, lui il trépigne à son rythme.

Vous voyez comme c’est simple : le Texas fait le gros dos et menace d’ébranler le château de cartres ? Je riposte en tapant sur l’Iran ; si le gouverneur Abbott ne comprend pas, nous dénoncerons donc les véritables instigateurs de cette vilaine affaire : les Russes, dont Saint-Augustin fut l’agent dormant bien connu.

L’US Navy, une victoire en fuyant

• Les forces US sont d’ailleurs, elles, prêtes à intervenir, après la brillante victoire obtenue par l’US Navy. Nous parlons de sa mission de protection de la liberté sacrée de commercer en toute honnêteté dans les régions où se développe l’abondance de la prospérité qui est promise en toute honnête corruption à notre belle civilisation, – la fameuse mission ‘Prosperity Guardian’, – et là-dessus, un grand merci aux explorateurs de pseudos et autres codes humanitaires du Pentagone, pour donner aux grandes missions de notre bonheur universel quelque titre balzacien, ou dostoïevskien si l’on veut faire plaisir à nos amis russes, qu’ils arrivent à composer.

L’histoire est de bonne facture puisqu’elle nous vient par le canal de Glenn Greenwald, citant ‘Armchair Woarlord’ (étendard qui ne nous est pas inconnu et qui donne en général du solide en termes d’information), – le 25 janvier sur tweeterX :

« Au milieu de toutes les nouvelles des dernières 24 heures, se trouve une histoire particulièrement troublante : la marine américaine a perdu une bataille en mer hier. Le CENTCOM a publié hier un communiqué de presse anodin déclarant que cet après-midi-là, “des terroristes Houthis soutenus par l'Iran ont tiré trois missiles balistiques antinavires depuis les zones du Yémen contrôlées par les Houthis vers le porte-conteneurs battant pavillon américain, détenu et exploité par les États-Unis, le M/V ‘Maersk Detroit’, transitant par le golfe d'Aden. Un missile s’est abîmé en mer. Les deux autres missiles ont été engagés et abattus avec succès par l’USS ‘Gravely’ (DDG 107). Aucun blessé ni dommage n'a été signalé sur le navire.

» Tout va bien... mais il s'est avéré qu'il y avait bien plus à dire dans l'histoire. Cet engagement s'est produit alors que deux navires marchands américains – le ‘Maersk Detroit’ et le ‘Maersk Chesapeake’ – tentaient de se diriger vers Bab al-Mandeb du sud au nord tout en étant couverts par l'USS ‘Gravely’. Le parapluie défensif d'un destroyer AEGIS aurait dû transformer ce transit en une promenade de santé - sauf que ce n’est pas le cas.

» CENTCOM admet que l’un des missiles balistiques tactiques des Houthis – des cibles peu exigeantes en soi – a traversé le rideau de protection AEGIS du ‘Gravely’. Ce qu'ils ont oublié de mentionner, c'est qu'il a frappé à une centaine de mètres du ‘ Maersk Detroit’ et qu'après l'attaque, le convoi a interrompu le transit et s'est replié dans la mer d'Oman plutôt que de continuer sous le feu ennemi.

» Le retrait était-il la bonne décision pour le moment ? Il est probable que le ‘Gravely’ dirigeait deux navires marchands encombrants et faisait face à des batteries côtières toujours actives, d'une force et d'une capacité inconnues, en plein jour, très probablement sans couverture aérienne adéquate étant donné les ambiguïtés de la station exacte de l’‘Eisenhower’ dans la mer Rouge et le rayon de combat limité de sa composante aérienne.

» Ce plan opérationnel était-il inadéquat ? Presque certainement – en lisant entre les lignes, cela sent l'hypothèse complaisante selon laquelle les batteries de missiles Houthis auraient en fait été supprimées par quelques séries de raids aériens et qu'un seul destroyer AEGIS pourrait gérer tout ce que les Houthis pourraient leur lancer sans avoir besoin de mesures d'urgence supplémentaires. planification. En fait, aucune de ces hypothèses ne s'est avérée exacte et, à cause de cela, un convoi couvert par l'un des principaux navires de guerre de la marine américaine s'est retiré d'une bataille qui s’engageait très mal.

» Peut-être que le commandement de la Task Force devrait cesser d’essayer de façonner les récits sur ce site Web et se mettre au travail pour que Bab al-Mandeb soit à nouveau ouvert à la navigation occidentale, car à l’heure actuelle, ce bassin particulier semble très fermé. »

Au Nord, la ‘Grande Guerre’

• Il ne faut pas faire de fixation sur le Sud, qu’il s’agisse du Texas ou de la Mer Rouge. Le Nord a aussi sa part, mise en musique par l’OTAN et son nouveau flanc Nord, particulièrement florissant avec les nouveaux-venus que sont la Suède et la Finlande, dont le zèle nouveau est une surprise particulièrement douce aux cœurs des élites américanistes-occidentalistes. Juste quelques mots de Markku Skira, à propos de « l’OTAN et la grande guerre des élites »

« Comme la guerre en Ukraine n'est pas une urgence suffisante pour les besoins de la cabale des banques centrales, une nouvelle opération psychologique a déjà été lancée pour préparer mentalement les citoyens européens à “la grande guerre de l'OTAN”. Olli Rehn, le représentant finlandais de la Banque des règlements internationaux, a déjà dû recevoir un mémo à ce sujet de la “Tour de Bâle” ?

» La politique de sécurité est le mot magique du jour et l'alliance militaire est actuellement engagée dans le plus grand exercice militaire depuis la guerre froide. L'idée est que la situation s'aggravera lorsque la Russie attaquera l’OTAN. L'exercice ‘Steadfast Defender’, qui se déroulera jusqu'en mai, impliquera 90.000 soldats des pays de l'OTAN. Des milliers de soldats américains viendront en Finlande dans le cadre de cet exercice.

» Le spectacle est également lié à la Realpolitik et à l'affectation des dépenses publiques. Les relations avec la Russie étant de plus en plus tendues, la Russie représente également une "menace à long terme" pour l'Europe, de sorte que les pays de la zone euro devront consacrer davantage d'argent à l'industrie de l'armement et augmenter leurs budgets de défense. Les pays de la zone euro devront donc dépenser plus d'argent dans l'industrie de l'armement et augmenter leurs budgets de défense. On estime que ce délai ne sera suffisant que dans "quelques années". Ainsi, les PIB stagnants seront encore davantage grevés par l'effort de guerre.

» Le gouvernement finlandais, impliqué dans la guerre hybride, prévoit opportunément de modifier la loi sur la conscription : la nouvelle limite d'âge supérieure pour les réservistes serait fixée à 65 ans. Comme "on a besoin de tout le monde pour la bataille à venir contre la Russie", le ministre de la défense Antti Häkkänen voudrait relever encore plus la limite d'âge des conscrits. »

• Bien sûr, je n’ai pas dit un mot de l’Ukraine ; Je respecte les grandes-causes, moi. Je n’ai qu’une chose à dire : les Russes, qui ont gagné la guerre, n’ont qu’à bien se tenir car cette victoire est le signe indubitable de leur défaite.  Consultez donc notre stratège du ‘Qui perd gagne’, Xavier Tytelmans, qui nous explique, avec un invité sur mesure, comme gagner là où c’est perdu et comment perdre quand on a perdu d’avance. Je vous le livre tout frais, je ne l’ai même pas écouté, je le connais de réputation, je sais que c’est un grand acteur du simulacre-bouffe qui rythme cette époque ‘rock’n’roll’.

Retour à Rome, avec Saint-Augustin

Mais essayons tout de même d’être sérieux et de présenter des pérégrinations apportant quelques nouveautés à nos lecteurs. On connaît évidemment la fameuse remarque de Marx selon laquelle, selon Hegel précisait Marx, l’histoire se répète « pour ainsi dire deux fois ». Cette remarque est écrite, nous dit l’érudit, dans les pages du début du livre de Marx, ‘Le Dix-huit Brumaire de Louis-Napoléon’, et elle s’énonce exactement comme ceci :

« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages de l'histoire se produisent pour ainsi dire deux fois, mais il a oublié d'ajouter : la première fois comme une grande tragédie, la seconde fois comme une farce sordide. »

La question que je me pose alors est celle-ci : que nous aurait dit Saint-Augustin des événements que nous vivons ? Croyez-vous qu’il aurait pu se répéter et nous redire, tonnant comme Moïse sur le mont Sinaï : « Le monde est comme l’homme ; il naît, il grandit, il meurt. » ? Non, n’est-ce pas... Il aurait très vite saisi la dimension bouffe de cette tragédie, nous dont le pavillon LGTBQ+, je vous l’assure en toute candeur, est le véritable pavillon de la tragédie-bouffe.

C’est là le problème principal que nous affrontons dans la nécessité où nous nous trouvons de devoir admettre que nous sommes double et que, contrairement à l’effondrement de l’empire de Rome, nous connaissons deux effondrements parallèles mais également intégrés l’un à l’autre, et même l’un dans l’autre : il y a l’effondrement-tragique et l’effondrement-bouffe... Et mon tout est une farce à-la-Marx parce qu’un tel dédoublement de soi sans nous séparer en deux alors que la tragédie est censée être la maîtresse de notre destin, puisqu’elle est elle-même notre destin, – un tel dédoublement sans séparation est quelque chose qui nous prive de tout ce qui fit la grandeur de l’effondrement de Rome ; donc qui nous prive de la vérité-de-situation de l’effondrement comme le connut l’empire de Rome.

C’est-à-dire, – écoutez et lisez-moi bien, – que notre effondrement, pour retrouver sa grandeur romaine sans laquelle il n’est rien qu’un peu de bouffe épars, ne peut se faire dans le même monde qui abrite le bouffe de la tragédie-bouffe. Par conséquent, l’effondrement de l’empire-bouffe, – disons l’empire du LGTBQ+ comme l’on dirait l’empire du Washington D.C. de Joe Biden, ou bien de la guerre en Ukraine de LCI, ou bien de l’Élysée de Macron, – ne peut se faire dans le même monde où se passera très vite l’effondrement tragique de l’empire américaniste-occidentaliste. Il nous faut donc nous séparer du bouffe pour ne garder que la tragédie, et alors notre effondrement qu’on pourrait soupçonner d’être bouffe deviendra l’effondrement-tragique qui surpassera en puissance, en vigueur, en essence d’une nécessité impérative de changer de monde, l’effondrement de l’empire de Rome.

C’est là que nous attendent nos “forces supra-humaines” qui mènent notre destin. Elles savent bien ce qu’elles ont à faire, et il nous faudra les suivre ; et, Grand Dieu, je ne dis pas ça en l’air, comme pour terminer une page qui m’a conduit dans des méandres ressemblant au labyrinthe de Kafka... Je m'en sors car j'ai, dans l'esprit, le jugement du comte Joseph:

« Rien ne marche au hasard, mon cher ami : tout a sa règle et tout est déterminé par une puissance qui dit rarement son secret... [...] Toujours, [la Providence] fait bien, mais jamais plus visiblement, à mon avis. »

Cela signifie que pour nous débarrasser de cette partie-bouffe qui empêche notre effondrement de mériter les observations de Saint-Augustin (et du comte Joseph), il nous faut nous débarrasser de ce monde qui l’a enfanté. Cela signifie qu’il nous faut décisivement clore le cycle qui nous a enfantés, nous, jusqu’à mélanger pour le vicier à jamais, notre tragique au bouffe-diabolique. La fameuse révolution dont rêvent tous les idéologues modernistes doit être comprise selon la définition elliptique et spatiale que rappelait Hanna Arens, et en venir à revenir à notre point de départ : la révolution spatiale aura ainsi suscité une révolution psychologique qui anéantira le simulacre où nous avons été plongés.