Réserves sur le “devoir de réserve”

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Réserves sur le “devoir de réserve”

5 mai 2021 – Je reconnais sans peine être à la fois goguenard et fasciné devant cette affaire de la “Lettre Ouverte”, ou “pétition des mille” du départ comme l’appelle Régis de Castelnau. (En effet, à partir de ce surnom de départ ils se sont développés, ont essaimé jusqu’aux signatures de quasiment 60 généraux et près de 25 000 militaires.) Ce qui me rend goguenard c’est l’image du “Roi est nu” et ce qui nourrit ma fascination c’est l’agitation autour de ceux qui feignent de ne pas avoir réalisé, par pudeur plus que par myopie sans doute, que “le Roi est nu”. Enfin, je suis à la fois goguenard et fasciné de constater que cette affaire qu’on aurait dû bien vite enterrer paraît-il, continue à être portée bien haut par ceux qui auraient tant intérêt à l’enterrer.

D’abord, il y a l’idée même de la possibilité de l’intervention de l’armée.

Cela, une telle idée d’une possibilité, paraît à tant de nos commentateurs absolument incroyable, absolument démentiel, impensable, incompréhensible, inadmissible, inacceptable... Qui a donc jamais évoqué une telle chose ? Qui donc seulement y a pensé ? Qui seulement a pu songer à le dire ?

Balivernes, ces points d’interrogation, tant on l’a fait, et tant de fois... Devant moi, on l’a évoqué, on l’a pensé et on l’a dit. Je peux en dire quelques mots puisqu’il y a prescription, – alors, voilà, je raconte, et au diable le “devoir de réserve”.

Je me rappelle bien, cela se passait au cours d’un déjeuner à deux dans un restaurant tout près du ministère des affaires étrangères, sur le côté de l’esplanade des Invalides, une sorte de restaurant un peu en souterrain, à côté du terminal Air France ; dans ce temps-là, dans tous les cas... Il faut dire, c’est si loin dans le temps passé, cela se passait au printemps 2002. Mon interlocuteur, lecteur assidu de la Lettre d’Analyse du temps du papier (dedefensa & eurostratégie [dd&e]) que je rencontrais lors de mes passages à Paris, était un haut fonctionnaire de ce ministère, spécialiste des problèmes stratégiques des affaires étrangères, travaillant également avec le ministère de la défense. Nous parlions du temps qui courait, plein de bruits terribles, car nous étions entre les deux tours en ce temps où Chirac affrontait Le Pen.

Mon interlocuteur me dit soudain, d’un air à la fois tragique et désespéré (je mets de l’italique parce que je pense que ce sont à peu près ses paroles) : « Est-ce que vous vous rendez compte ? On dit que le Front National a dans ses projets, s’il remportait cette élection ce qu’à Dieu ne plaise et qui est hors de question, ils ont dans leurs projets de faire intervenir l’armée dans les banlieues... »

Je crois que j’eus sur l’instant une moue un peu bêtasse et sans vraiment réagir, – j’ai l’esprit de l’escalier, je n’aime pas réagir spontanément dans de telles discussions, – et pourtant j’avais envie de dire “Et alors ?”, l’air de dire “est-ce que cela est complètement absurde ? Est-ce que cela est absolument insensé ? Une complète sédition des normes républicaines ?” ; et finalement disant, sur un ton arrangeant une fois montées quelques marches de l’escalier de l’esprit, le ton du journaliste qui s’informe, la même remarque au fond mais dans un sens beaucoup plus neutre : « Et vous pensez sans doute vous-même que c’est absurde, insensé, ou bien séditieux ? »

Mon interlocuteur eut juste une moue un peu ironique, et je me demande encore si c’était à lui-même ou à des gens de ses services, ou de son ministère, ou simplement à des gens des salons, ou bien encore à lui-même qu’il l’adressait : « Eh ! Il y en a qui disent que c’est la seule solution... »

Cela n’alla pas plus loin. Un journaliste, et j’étais bien cela à ce moment même s’il y avait beaucoup d’estime entre nous deux, c’est quelqu’un qui doit à chaque instant savoir jusqu’où il peut aller trop loin, juste pour freiner avant, et nous y étions. Rien d’autre ne fut dit à ce sujet, sans doute nous apportait-on un plat.

Tout de même, c’était en 2002, il y a exactement 19 ans. Comme le temps passe, mon général...

Là-dessus et puisqu’on en parle beaucoup, parlons du “devoir de réserve”, cette pitrerie remarquable dans leurs bouches, que les clowns-parlementaires et les bouffons-ministres, entourés de leur escorte de commentateurs-Système, ne cessent de brandir comme une ceinture de chasteté ; formule bonne-de-com’, pas loin de rejoindre “démocratie”, “République”, “droits de l’homme”, “fascisme pas passer, c’est sûr”, – dans leur armoire de farces & attrapes verrouillées “Secret-Défense”.

Ces gens-là qui en parlent sont d’une inculture très pimpante et d’une inexpérience vécue concernant toutes les choses de cette sorte, je veux dire qui se rapprochent un peu des vérités-de-situation de la tragédie du monde. Plus encore, dès qu’ils abordent le sujet (certains se trompent et disent “droit de réserve”), ils deviennent pompeux, très graves à la fois et sentencieux, on croirait entendre “La Marseillaise” et la sonnerie “Aux Morts” et ils ont l’impression d’être aussi héroïques que mal-entendants.

L’atmosphère est complètement celle de ce que je nomme “tragédie-bouffe”, mais tellement bouffe que cela pourrait devenir tragique ; c’est comme une étrange ménagerie pleine de courants d’air, et les bulles volent et virevoltent, et parfois l’on s’accroche à une expression qui a l’air plus solide, plus sérieuse, plus véridique, et alors ils se font bombastiques, presque le doigt sur la couture du pantalon de jogging, – “droit de réserve” à tort et à travers et ainsi le débat enrichi d’une dimension nouvelle que tout le monde ignorait, celle de l’armée française. Et soudain l’on en parle comme si l’on n’en avait jamais parlé auparavant.

En attendant les développements qui ne manqueront pas de se faire voir, je reprends quelques mots d’un invité sur le “droit de réserve”, avec une anecdote qui montre qu’il fut des temps passés, de ceux qu’on évoque avec tant de condescendance, où l’on avait pas sa langue dans sa poche lorsqu’il s’agissait de parler à une autorité qu’on jugeait complètement à l’Ouest. C’est l’extrait d’une intervention de monsieur Régis de Castelnau, que j’ai déjà cité dans ces colonnes et dont j’ai déjà dit la haute considération que j’ai du rôle qu’a joué durant la Grande Guerre son ancêtre illustre qui aurait dû être maréchal, – s’il n’avait été le “Capucin botté”...

Dans le commentaire ci-dessous, justement, Castelnau (Régis) nous conte ce que Castelnau (général) faisait du “devoir de réserve” face aux autorités dont il dépendait. (D’un texte du 1er mai 2021.)

PhG – Semper Phi

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Grandeur et misère du “devoir de réserve”

La publication d’une pétition, signée par un grand nombre de militaires, s’inquiétant de l’état de leur pays a provoqué un grand tintamarre. Le danger d’un fascisme imaginaire stimulant l’appétit répressif des antifascistes de pacotille. Au nom d’un devoir de réserve inventé pour la circonstance.

L’épisode de l’appel des « mille milis » a permis un certain nombre de dévoilements.

D’abord les sondages qui montrent un soutien massif (58 %) des Français à l’initiative des signataires et ensuite le chiffre d’un Français sur deux souhaitant l’intervention de l’armée même sans ordre ! Eh bien dites donc… 

On se demande bien pourquoi les Français sont si nerveux alors que n’est-ce pas, ils sont en sûreté avec Macron & ses macronards aux manettes.

Comme d’habitude, on a pu constater que tous les habitués des plateaux, comment qu’ils étaient pas trop forts en tout. En droit militaire cette fois-ci. Les spécialistes autoproclamés ont joué des coudes pour confirmer que c’était bien eux qui étaient les plus spécialistes, et pour certains comment qu’ils étaient pas trop antifascistes.

...Et tout le monde de doctement disserter sur le devoir de réserve des militaires, de cracher sur les signataires en les traitant de factieux, et d’acclamer le général Lecointre, piètre chef d’état-major accablant servilement ses camarades au lieu de se contenter d’exécuter sans commentaire les ordres d’Emmanuel Macron, son chef hiérarchique.

Concernant le fameux devoir de réserve, pour ceux que cela intéresse, on recommandera de se reporter aux Articles L 4121-1 à L 4121-8 du Code de la Défense. Leur lecture montrera qu’en ce qui concerne la tribune des mille devenus rapidement près de dix mille, les procédures contre les signataires, goulûment acclamées par nos antifascistes en carton, ne seront peut-être pas juridiquement aussi simples.

Ce devoir de réserve est le fruit du lien de subordination de l’armée à l’autorité civile combinée avec l’exigence de neutralité politique dans l’exercice des fonctions. Charles de Gaulle ne l’a pas respecté, le 17 juin lorsqu’il est parti pour Londres désobéissant aux ordres du gouvernement de la IIIe République dont Philippe Pétain venait de prendre la tête. Il fut condamné à mort pour cela, inutile de raconter la suite.

Il y a beaucoup d’autres exemples mais pour ma part, j’en retiens un qui me touche, allez savoir pourquoi.

Cela s’est passé le 23 juin 1915 au GQG de Chantilly en présence de Joffre, Poincaré, Viviani et Millerand. Écoutons ce qu’en dit Jean-Yves le Naour dans son ouvrage “1915” aux pages 121 et 122 : 

« Mais les plus rudes coups viennent encore du général de Castelnau qui vide son sac, dénonce les opérations sans queue ni tête conçue par le commandement comme son incapacité à penser au-delà du front occidental...

[et s’adressant à Joffre]

« Mais certainement, mon général ce n’est rien. Le champ de bataille c’est le monde entier et vous ne voulez pas le voir. » Puis c’est autour de Millerand alors ministre de la Guerre, de recevoir une volée de bois vert et, comble de l’ironie une leçon d’autorité politique délivrée par un militaire. Parce que le ministre a prétendu que l’idée du commandement interallié, si souhaitable en théorie, est quasiment irréalisable en pratique, le « Capucin botté » lui fait la leçon : « c’est une dérobade pour vous soustraire à vos responsabilités, à votre tâche. Parfaitement Monsieur le ministre c’est comme ça ! Le gouvernement a des devoirs, les militaires en ont d’autres mais chacun les siens. Nous autres généraux, nous remplissons nos fonctions qui consistent à diriger les opérations, mais le gouvernement n’assure pas son devoir qui est de conduire la guerre. »

Mon dieu quelle horreur que cette violation du devoir de réserve ! Un général qui accuse son supérieur hiérarchique d’aveuglement, et le pouvoir civil exécutif de se dérober pour ne pas assurer ses devoirs ! Rien que ça !

Nul doute que s’ils avaient vécu à cette époque, nos spécialistes autoproclamés et les antifascistes de comédie auraient exigé le limogeage de l’insolent, voire son exécution sur le front des troupes. 

C’est qu’ils ne rigolent pas avec le règlement, ceux-là.

Régis de Castelnau