Promenade d'un antimoderne dans les ‘F-15’s Follies

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Promenade d'un antimoderne dans les ‘F-15’s Follies

10 février 2021 – Je ne saurais trop vous avertir de nouer votre mouchoir car vous aurez bientôt la gorge nouée à la nouvelle sensationnelle du premier vol du F-15EX pour l’U.S. Air Force. Cela a ranimé dans ma mémoire quelques souvenirs émouvants, du temps où j’étais encore, dans ma belle candeur, un admirateur de la puissance militaire des Etats-Unis, – je parle des années 1975-1977, alors j’étais un habitué des visites à l’OTAN et à l’USAF. J’ai consenti plus tard, dans ma grande générosité et dans ce temps nouveau où j’avais versé dans un antiaméricanisme primaire, il y a de cela quatre ans et demi, à évoquer ce souvenir pour le site dedefensa.org.

(Voir « Disneyland à Ramstein Air Force Base », le 11 juin 2016 : « Cette occurrence d’il y a quarante ans est particulièrement remarquable et concerne USAFE (US Air Force in Europe), ce qui permet d’avoir un point de comparaison précis avec les circonstances actuelles, qui concernent également USAFE. Elle porte sur le déploiement de l’avion de combat F-15 Eagle, dont le développement (programme F-X) commença en 1967, dont le premier exemplaire de présérie vola en 1972, dont le premier exemplaire de série vola en 1975 et montra rapidement ses exceptionnelles qualité faisant de lui l’avion de combat le plus puissant du monde, et dont la première unité opérationnelle fut formée en 1976. PhG put suivre ce processus jusqu’à la cérémonie de déploiement du premier escadron de F-15 à Bitburg, en avril 1977... »)

Bien... Tout cela rapidement évoqué, j’en viens au thème central de cette page, l’exploit du jour, le premier vol du premier Boeing F-15EX : Boeing a annoncé la chose hier, précisant que ce vol de 90 minutes avait été « réussi », ce qui nous comble d’aise. Le pilote d’essai en chef de Boeing Matt Giese nous a confié que ce “nouvel” avion de combat de l’USAF dispose, mais oui, de « systèmes et logiciels avancés ».

Traduction rapide de quelques paragraphes étiques de ZeroHedge.com sur l’événement :

« “Le vol réussi d’aujourd’hui prouve que l'avion est sûr et prêt à rejoindre la flotte de chasse de notre pays”, a déclaré Prat Kumar, vice-président de Boeing et responsable du programme F-15. “Notre personnel est enthousiaste à l’idée de construire un avion de chasse moderne pour l'US Air Force”.
» Le F-15 modernisé “est capable d'intégrer les derniers systèmes de gestion de combat, les capteurs et les armes les plus avancés grâce à la conception numérique de la cellule de l’avion et à l’architecture ouverte des systèmes de mission”, a déclaré M. Kumar.
» L’USAF devrait recevoir huit F-15EX cette année et prévoit un total d’au moins 144 exemplaires d’ici 2025.
» Même si l'administration Trump a dépensé des dizaines de $milliards pour des F-35 de cinquième génération, l’USAF, pour une raison quelconque, veut toujours déployer ce chasseur de quatrième génération de 45 ans.
» La raison de cette décision pourrait être due au fait que les soutes à bombes internes du F-35 ne sont pas assez grandes pour transporter des missiles hypersoniques.
» La force aérienne devrait acheter le F-15EX sans réduire la flotte de 1.763 F-35 qu’elle a depuis longtemps prévue. »

La rédaction de ce texte très court est joliment embarrassé et ressemble à l’aventure héroïque de la poule trouvant un couteau : que faire et que dire de cette nouvelle ? Je ne résiste pas au plaisir de mettre en évidence un des paragraphes, en langue originale, en soulignant l’expression qui met elle-même en évidence cet embarras, – avec ce commentaire un peu trop sérieux que je proposerais, qui montre cet aspect un peu trop sarcastique et un peu trop vite informé-dilettante de cette page : faut-il en rire ou en pleurer ? Ecce le paragraphe incertain qui renvoie à l’incertitude des Derniers Temps et aux lendemains qui chantonnent du système du technologisme :

« Even though the Trump administration has spent tens of billions on F-35 fifth-generation fighters, the Air Force, for some reason, still wants to obtain a 45-year-old fourth-generation fighter. »

… Il s’agit en effet de la superpuissance américaniste, superpuissance militaire notamment ; il s’agit de la commande en série d’« un avion de chasse moderne pour l'US Air Force » dont la conception date d’un gros demi-siècle (le F-X de 1967) et les premiers déploiements des premiers avions de série de 46 ans (1975). Quant aux balbutiements d’une version hyper-super-modernisée du Eagle, ils remontent à 2009, lorsqu’on parlait du Silent Eagle. Depuis, l’USAF tourne autour, comme un petit garçon autour du pot de confiture, se demandant si elle oserait un jour commander à nouveau des F-15.

Le pas a donc été franchi (depuis 2019) et ce premier vol symbolise avec éclat la catastrophe sans précédent que constitue la 5ème génération d’avions de combat (F-22 et F-35) pour l’USAF, ainsi que l’inutilité chronique, technologique et opérationnelle du JSF/F-35. C’est la raison pour laquelle, bien entendu, l’USAF maintient sa commande de F-35 de 1763 (à l’exemplaire près) et presse ses alliés de continuer à commander la chose, en masse et hors-confinement ; ils s’exécutent (les alliés).

Mais essayons d’être sérieux et d’un peu moins parler de quincaillerie et de mes souvenirs. Il est vrai que ces circonstances du premier vol du F-15EX sont extraordinairement significatives, en même temps que symboliques,  du non moins extraordinaire et symbolique effondrement de la capacité technologique ‘utile’ (comme on dit ‘charge utile’) de la puissance militaire US. Encore ne vous dit-on trop rien de l’argument avancé par ZeroHedge.com, clairement égaré dans cette nouvelle : soutes trop petites du F-35 pour les missiles hypersoniques, donc commande du F-15EX pour porter les missiles hypersoniques. Mais cette allégorie d’une telle catégorie de missiles, où les Russes ont une avance considérable, semble elle aussi souffrir des impasses et culs-de-sac technologiques constatés aux Etats-Unis dans le domaine. En ce sens, les hypersoniques auraient bien correspondu au F-35.

Reste alors la narrative technicienne et documentaire, pour les ‘fanas’ et fervents de l’imagerie de l’aviation, qu’on nomme aussi ‘spotter’ et pour lesquels comptent aussi bien l’allure, le style, le décorum des choses de l’aviation de guerre, jusqu’à l’esthétique de bazar et la peinture des camouflages, dont l’exercice des communication fait ses ses choux gras de ces choux maigres avec le jonglement des chiffres théoriques (vitesse, altitude, capacité d’emport, missions, etc.) constituant d’irrésistibles vertus d’affichage. On trouve aussi bien cette sorte de personnage chez un collectionneur du ‘Fanatique de l’aviation’ (où je publiai de nombreux articles pas du tout spotter dans les années 1970, ayant une grande complicité avec le rédacteur-en-chef Michel Marrand, admirateur des Sudistes et paradoxal ennemi des spotters qui formaient son public) ; chez un général d’une aviation européenne qui a pour principale vertu d’entendre son drapeau claquer dans le parterre d’accueil de l’OTAN, type-Norvège ou Luxembourg ; chez un prince saoudien frappé par la modernité de l’élégante et puissante silhouette du Eagle, et lecteur du ‘Fana’ au bar du Ritz...

Avec toute cette fourbitude, on oublie ce qu’est le F-15 par rapport à son temps et par rapport à notre temps, pour n’en garder que l’image prestigieuse d’une imagerie de la puissance US réduite aux acquêts de la communication. (On ne le dira jamais assez, le spotter est un précieux auxiliaire inconscient mais enthousiaste-scout des services de la communication, essentiellement de Boeing, de Lockheed-Martin, de de Northrop-Grumman. Ainsi est-il un des acteurs de la puissance-de-l’Empire.)

On appelle cette démarche tactique de la spotterisation des grands experts et décideurs du domaine, du ‘saucissonnage’. Je définis ainsi la chose, tout en allant, on peut me faire confiance, au plus haut possible du concept (extrait du Tome-III de ‘La Grâce de l’Histoire’ :

« La méthode que recouvre cette réaction sans finalité ni coordination spirituelle (technique, uniquement) gagnerait à être connue sous le nom grossier mais parfaitement descriptif de ‘saucissonnage’ ; l’on est poussé à y croire sans y rien comprendre parce que cette méthode est éprouvée, qu’elle est universelle dans les rapports politiques et sociaux, autant que dans les rapports individuels ; cela dans cette pauvre époque inconsciente de n’être qu’un avatar de la Fin des Temps, qui est en cours. On cloisonne les divers symptômes à traiter par une espèce de réflexe pavlovien en espérant vaguement que la chose, la crise, se résorbera d’elle-même. On pourrait croire, si l’on en était avisé, que l’on agit contre le phénomène de l’eschatologisation, instinctivement perçu comme catastrophique et infiniment dangereux pour le Système, et en vérité on ne fait que l’accélérer et le renforcer irrésistiblement ; car, agissant ainsi, on en perd la trace, on s’imagine qu’il n’existe plus, qu’on l’a vaincu grâce au savoir ‘saucissonné’ mais infiniment puissant dans son domaine d’activité de chacun des intervenants.
» Tout se passe comme si l’on mettait des œillères ; comme si nous transformions aussitôt le paysage ainsi tronçonné et réduit à une portion réduite de ce qu’est le monde, et proclamions par conséquent que nous dominons le monde. (Voir Toynbee en 1948, cité déjà dans notre Tome-II, de cette façon [où il faudrait, pour préciser mieux la vérité-de-situation historique, remplacer “occidental” par “anglo-saxon” en impliquant que “anglo-saxon“ recouvre l’ensemble des ‘populaces’ occidentales transmutées pour cette séquence contemporaine que nous vivons en ‘anglo-saxons’] ; Toynbee parlant du « regard déformé d’un contemporain occidental [anglo-saxon] dont “l’horizon historique s’est largement étendu, à la fois dans les deux dimensions de l’espace et du temps”, et dont la vision historique “s’est rapidement réduite au champ étroit de ce qu’un cheval voit entre ses œillères, ou de ce qu’un commandant de sous-marin aperçoit dans son périscope”... »). »

Restent les habituels constats d’une crise qu’on nommerait ‘épopée crisique’, affectant l’USAF, et notamment le F-15 qui est son  cheval de bataille, son percheron de haut de gamme en crise constante depuis deux décennies avec l’USAF crisique elle-même (quelques références de cet honorable site : le 11 novembre 2007 et le 29 décembre 2007, le 12 décembre 2008, le 16 février 2011, le 10 novembre 2015, le 26 janvier 2019...). Le F-15 et ses nouvelles commandes ont été comme l’objet des observations vigilantes de Sœur Anne, et donc définies parallèlement et sans souci de cohérence :

• tantôt et même constamment, comme complément des F-22, dont la production est passée d’une intention de commande de 750 à une commande effective de 182 ;
• tantôt et même constamment, comme ‘protecteur’ de supériorité aérienne d’une combinaison pourtant invincibler F-35/F-22 où les précieux F-22 seraient laissés en arrière pour ne pas risquer des pertes, comme il y en à la guerre (“Maman, bobo”), comme directeurs et contrôleurs des F-35 par le derrière ;
• comme remplacement des F-15 disons ‘première génération’ encore en service mais à bout de souffle, et chargés des missions précédentes, aussi bien pour la supériorité aérienne que pour la pénétration profonde ;
• dans tous les cas, il nous est garanti que le F-15EX est une excellente affaire budgétaire : $1 200 millions pour les huit premiers exemplaires, soit $150 millions l’exemplaire pour un avion, dont la conception décisive et structurée, tout de même inconnue de Leonard de Vinci, remonte à 1967. Je parie qu’en bout de piste, on arrivera à au moins $500 millions l’exemplaire, ce qui est bon prix pour un avion de 1967 super-super-super -modernisée

Ainsi, le F-15EX, qui bénéficie sous et dans la rubrique générale F-15 d’une présentation prestigieuse, et à la fois ‘spoterrisée’ et ‘saucissonnée’ dans le Wikipédia adepte du genre, constitue-t-il le dernier épisode en date de la longue marche d’un calvaire sans fin, celui de l’effondrement de la puissance aérienne US. Il ne faut pas s’y tromper, le statut des avions de combat dit beaucoup, énormément, considérablement, du niveau technologique d’un pays, à la fois du seul point de vue du domaine (technologie), à la fois symbolique, à la fois politique, à la fois gestionnaire.

Il n’en reste pas moins que le F-15 est un grand avion de combat, qu’il fut plus que tout autre lorsqu’il apparut dans les effectifs de l’USAF en 1975, et une machine d’une puissance considérable. Il est la marque d’un sommet, – non ‘du sommet’ de la puissance du système de l’américanisme dans cette époque de la Guerre froide la fleur au fusil, donc la marque d’une époque révolue.

Par contre, au niveau de la communication, les affaires vont bien, la puissance impériale est maîtrisée et le poli de l’image est absolument assurée par des tirages à grains affinés et des communiqués à répétition. C’est simple : alors qu’on commande encore du F-15 super-hyper-modernisée, on vous chuchote que tout se passe au niveau de la 6ème génération, – ou bien est-ce le 6,5ème, ou bien les prémisses de la 7ème génération, – avec d’ores et déjà un nouveau démonstrateur, dont on connaît, – c’est l’essentiel, – l’acronyme : le NGAD, ou Next Generation Air Dominance ; qui vole, mais oui !  qui est développé sous les auspices nombreux de la technique du ‘jumeau numérique’, ou la mise à jour puissamment révolutionnée et quasiment transcendante, de la technique originelle du JSF, sans nécessité-de-prototype, cette méthode qui a démontré toute sa vitalité dans l’inversion catastrophique, toute sa juvénile simulation, simulacre de simulacre poussé à son terme...

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