Poutine-2036, avis de tempête

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Poutine-2036, avis de tempête

2 juillet 2020 – J’ignore si tout cela a été machiné, calculé, transgressé, un peu et même beaucoup orienté, mais je suis bien conduit à dire sur un ton d’une semi-ironie nuancée d’une semi-lassitude : et alors ? Les Russes sont chanceux et veinards, même si fort peu démocrates selon nos canons... Démocrates ? Il paraît que les USA sont un exemple à cet égard : mesurez-vous la réussite ? Même chose, parmi tant d’autres, pour notamment  la Suède et ses diableries migratoires passées au tamis du Politiquement-Correct (PC) ; et pour l’Union Européenne, absolument lénifiante entreprise, émolliente dans ses monotones et squelettiques tirades démocratiques et moralisatrices, complètement impuissante et indifférente dès lors qu’il s’agit de la cause et du sort des peuples...

Ce sont tous ces constats qui alimentent ma lassitude : je suis las d’évidemment et absolument critiquer ce qui est absolument et évidemment critiquable

J’aimais bien le titre d’un bouquin de Vladimir Volkov : « Pourquoi je suis moyennement démocrate », parce qu’il me permettait et me permet plus que jamais de répondre par l’évidence, – ces mots, “parce que” et “l’évidence”, – avec cette réponse : “eh bien ‘moyennement démocrate’ ‘parce que’ c’est ‘l’évidence’, c’est si aveuglant”. La démocratie ne déclenche effectivement qu’un enthousiasme assez moyen, une adhésion tout en nuance, qui avance au pas de l’écrevisse.

La démocratie est simplement devenue une expérience déprimante, cafardeuse, chafouine, qui ne cesse de se rapetisser pour ce qui est de l’allure et de ses promesses, comme une peau d’un chagrin sans fin, tandis que monte l’incendie qu’elle a si bien provoqué par son inconstance et son inconscience, et par inadvertance finalement, mais pour faire son intéressante. La démocratie s’est morphée en une complète réplique de ceux qui prétendent l’exercer, ces poussières d’hommes, ces ombres de zombies-zerrants, ces pensées infiniment couardes, réduites au minimum sociétal du PC érigée en catéchisme des “valeurs”. Circulons, il n’y a plus rien à voir : comme Dieu selon Céline, la cathédrale est en réparations.

Je veux dire surtout et d’abord que le vote russe d’hier, qu’il soit manipulé, contraint, rogné sur les bords, aménagés, traficoté, mégoté et adapté aux nécessités, est surtout pure sagesse d’un vieux et grand peuple couturé de cicatrices et de rêves brisés, et pourtant qui résiste à la tempête de l’Histoire majusculée. Une tempête, justement, c’est de cela que je veux parler également parce qu’on n’y échappe pas, une tempête levée par l’Histoire, et à laquelle il s’agit de résister pour ne point être emporté dans ce Trou Noir qui est comme le trou du cul du monde.

C’est cela que signifie dans son essence même, hors de tout commentaire verbeux et de jugement moral des professeurs de vertu subventionnée, c’est cela que signifie ce vote.

Certes il y a le cas-Poutine, puisque c’est de lui dont il s’agit peut-être-jusqu’en-2036 avec ce vote d’hier. Poutine est un cas d’exception dans une époque qui se caractérise par la banalisation du mouvement fou tourbillonnant et de l’auto-déstabilisation crisique permanente,  déstructuration forcenée, déconstruction furieuse, jusqu’à la paradoxale immobilité de la petite histoire des marécages boueux etr paralysants de l’Enfer de Dante où la Grande Histoire majusculée nous abandonne.

Ce président qui marche en roulant discrètement et avec mesure les épaules, comme font les judokas, constitue un roc de stabilité, avec toutes ses idées, ses pensées secrètes, son ironie flegmatique, ses ambitions bien contrôlées, son conservatisme modéré, ses réseaux, ses prudences, ses combines sans doute comme tout un chacun. Il n’est pas à l’abri des fautes et des erreurs, et il horripile parfois les guerriers de l’antiSystème, tandis que, de l’autre côté, les zombies du Système se contentent de le peindre en Diable.

Lui trace son chemin. Il a choisi pour ligne conductrice générale des références de stabilité qui, finalement, satisfont les peuples de longue mémoire : non-interventionnisme formel, patriotisme ardent mais intériorisé, religion du clergé de la nation. Il a la remarquable tendance d’avoir forgé une force nouvelle pour la Russie et de prendre garde à ne jamais s’en servir trop, et de prendre garde à en faire un instrument d’influence.

Maintenant, n’évitons pas l’inévitable passage du soupçon ; on joue un peu au détective-moralisateur... Pour engager la conversation et comme psalmodie la presseSystème, dira-t-on qu’il est “l’homme le plus riche du monde”, c’est-à-dire, suggère-t-on dans la foulée d’une pensée si audacieuse, le plus corrompu du monde ? Je pourrais répondre : “Mérite-t-il à cet égard plus d’attention que Jeff Bezos ?” Je préféré répondre que ce n’est pas mon affaire, encore moins mon problème.

Ce n’est pas la corruption vénale qu’il faut craindre le plus, mais la corruption psychologique. Le plus grand diplomate français, et peut-être bien de la Grande Histoire, est un des hommes les plus corrompus de la petite histoire, le duc et Prince de Bénévent, Talleyrand en un mot ; et l’on ne vit jamais homme plus sage, plus mesuré, et au bout du compte plus patriote que lui, – voilà mon sentiment. Ces remarques mesurent l’intérêt que j’accorde à ces rumeurs sur la vilenie supposée de Poutine, dénoncé chaque jour, par les pires hypocrites et les plus grands menteurs du monde, c’est-à-dire de notre civilisation.  

Donc, le vote d’hier, avec autour de 77% de réponses positives, donc une victoire dans un fauteuil. Les “observateurs” en concevront un zeste de soupçon, eux qui dénoncent les sondages comme manipulés dès qu’ils dépassent les 75%-80% en faveur de Poutine, et qui jurent de l’honnêteté de ces sondages lorsqu’ils marquent un recul de sa popularité avec un certain désenchantement annonçant la chute certaine et garantie d’origine populaire (avec les 60%-65% des deux dernières années)... “Les sondages, ça se travaille”, surtout lorsque c’est du russe qu’il faut présenter avec son poids de soupçon.

Eh bien, tant pis... La victoire de Poutine fut nette. Il y eut même  des moments charmants auprès des protestations d’une opposition particulièrement mal nourrie : « Mercredi soir, une manifestation non autorisée dans le centre de Moscou a été si peu suivie et si peu animée que la police a eu le temps de distribuer des masques aux manifestants, en pensant à Covid-19. Plus tôt, une poignée de dissidents qui s'étaient rassemblés sur la Place Rouge, toujours sans autorisation, ont été arrêtés puis rapidement relâchés. » 

Voilà pour les faits du jour. A ce point, je voudrais élargir mon champ de vision pour identifier le symbole et la signification de tout cela. Mon sentiment est en effet que cet événement n’est ni un hasard par rapport à la période, ni une simple occurrence nationale pour le pouvoir d’un homme et d’un président.

Parmi les divers présidents et chefs d’État de par le monde, Poutine est le seul à disposer d’une expérience si considérable, d’une action sur le long terme, d’une connaissance unique à la fois de l’action des puissances et des entraînements des décadences et des effondrements. Il a connu l’effondrement de l’URSS et la renaissance de la Russie, et il suit avec attention la situation aux USA, c’est-à-dire l’effondrement de cette puissance.

Il est le seul également, parmi ses pairs, à comprendre, voire à exprimer ce qu’il voit et ce qu’il craint à propos des USA, c’est-à-dire la désintégration des USA avec l’énorme onde de choc qu’un tel événement entraînerait (entraînera). Sa  récente intervention montre à la fois sa connaissance et sa crainte de la chose : jamais il ne s’était permis d’intervenir de cette façon, sans référence à un processus précis, à un candidat US, ou à tout autre fait américaniste avec un aspect précis concernant directement ou indirectement la Russie ; mais non, dans ce cas c’est à propos d’un destin général qui est du pur domaine des affaires exclusivement américanistes. Malgré quoi, et lui dérogeant ainsi à un de ses grands principes du non-interventionnisme, son intervention en dit plus long que mille discours sur sa préoccupation.

J’ignore si la réforme votée hier a été voulue précisément en fonction de ce danger du terrible désordre américaniste, mais qu’importe puisque j’ai l’habitude d’avancer de la sorte, en suivant des intuitions dont j’espère qu’elles le sont, et en identifiant les événements hors de l’empire branlant de la raison humaine, et sans la moindre réalisation de ceux qui s’en font les instruments ; et alors, tout se passe comme si c’était le cas, et je pose cette affirmation que c’est le cas et que les votants ont inconsciemment compris, ce qui revient à “comprendre sans nécessité de savoir”. Ils ont inconsciemment compris qu’ils avaient besoin d’un pouvoir stable et raisonnablement fort, extrêmement expérimenté, bien conscient des graves fureurs de la tempête américaniste qui lève, sans échéance électorale incertaine, pour les années à venir. De ce point de vue, – Poutine, who else ?

Ce  vote, son résultat remarquable à partir d’une situation qu’on disait morose vis-à-vis de Poutine, ce n’est pas tant le triomphe d’un homme qu’un avis de tempête... Je connais cela, moi qui ai sillonné les mers dans ma jeunesse, lorsque le vent fraîchi, qu’on prend un ou deux ris à la grand’voile, qu’on prépare le tourmentin à installer en vitesse à la place du foc, qu’on songe qu’il faudra tout à l’heure passer un gilet de sauvetage si la tempête devient terrible comme la fin d’une civilisation.

Voilà... Le vote des Russes hier et Poutine possible jusqu’en 2036 dans une stabilité qui commence à se continuer aujourd’hui, cela concerne moins les événements de Russie que ceux des USA, et du monde par conséquent.