Peut-on sortir du piège qu’est le simulacre ?

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Peut-on sortir du piège qu’est le simulacre ?

• A la lumière de la bataille de Soledar, dont le résultat est inverse à celui qu’il est autorisé d’attendre, se pose la pénible question du simulacre : et si la guerre en Ukraine se déroulait d’une façon inverse à la version autorisée ? •  Comment faire pour faire en sorte que la réalité d’‘Ukrisis’ ne heurte pas trop les âmes sensibles des citoyens occidentaux à qui l’on raconte depuis près d’un an l’histoire d’une guerre qui ne se déroule pas selon le plan annoncé par la presseSystème ? • Cette question tient le sort d’une « crédibilité existentielle ».

« Soledar est tombée » et “sécurisée”, constatait-on ces jours derniers. La fin de cette partie acharnée et vitale de la non moins acharnée “bataille de Bakhmout” annonce effectivement le commencement de la fin de cette dernière, sans doute l’une des plus acharnée, peut-être la plus acharnée de cette guerre..

« Il est probable qu’après le retrait des unités ukrainiennes à Seversk, les positions de réserve vont également tomber. Après la libération complète de Soledar et de ses environs, il deviendra impossible pour l’AFU de tenir Bakhmout, ce qui l’obligera avant ou après à abandonner également Seversk. [...]

» La bataille pour Bakhmout entre dans sa phase finale. » [‘Veille Stratégique’]

Cet épisode de la guerre en Ukraine pose pour la première fois de façon extrêmement aigu l’enjeu capital de cette crise qui est bien plus qu’une guerre, – c’est-à-dire un enjeu qui est, dans le cours de la guerre, bien plus qu’opérationnel... Cet enjeu est celui de la communication, et ce n’est certainement pas la dernière fois que nous l’abordons.

En gros, – nous voulons dire : très grossièrement, – cet enjeu apparaît au grand jour de cette façon parce qu’il est impossible de cacher cette fois qu’il s’agit d’une grave défaire ukrainienne : “Comment faire ‘ingurgiter’ à l’opinion publique l’idée que la victoire assurée de l’Ukraine contre la Russie, nécessairement marquée de batailles victorieuses en batailles victorieuses accouche ici d’une défaire aussi gravissime ?”... Et nous disons bien volontairement “ingurgiter”, exactement comme un aliment est absorbé par l’estomac et modifié par lui dans le sens désiré, mais qui, même dans ce sens vertueux, s’avère indigestible jusqu’à paraître presqu’un poison. (Le “poison tueur de simulacre”.)

Comment faire ? Comme le porte-parole stratégique de la Maison-Blanche, l’amiral Kirby, qui vient dire benoîtement que, vous savez, ni Soledar ni Bakhmout n’ont de véritable importance stratégique (par conséquent, les soi-disant ”défaites” ukrainiennes n’en sont pas) ? Il faudra alors expliquer pourquoi depuis six mois les Ukrainiens ont envoyé des forces considérables sur ce front, subissant des pertes tout aussi considérables ; pourquoi Zelenski, en décembre 2022 devant le Congrès US tombée en une sorte de folle hystérie d’adoration, s’est présenté comme l’homme qui tient à Bakhmout comme l’on livre la bataille suprême. On répondra : “C’est de la com’” ; peut-être, mais il se trouve que la com’ est la stratégie exclusive de l’Ukraine face à la Russie, et donc Soledar-Bakhmout est une bataille stratégique fondamentale.

Jusqu’alors, la guerre d’Ukraine avait évolué de façon insolite, selon des schémas plutôt marginaux. Principalement : un début chaotique devant des conditions inattendues, un siège long et minutieux, et victorieux pour la Russie, d’un port stratégiques (Marioupol), des contre-offensives ukrainiennes acclamées mais pourtant assez peu batailleuses, avec les Russes rompant par avance, jusqu’au déménagement de Kherson en toute impunité (sorte de “cadeau empoisonné” fait aux Ukrainiens et applaudi comiquement comme un terrible “revers russes” par les voix de nos maîtres). Soledar-Bakhmout est la première grande bataille frontale, masse contre masse, et étendue sur pratiquement une demi-année, et bien une bataille stratégique dans des conditions d’une épouvantable brutalité.

« Soledar ressemble à Dresde, les environs de Bakhmout à Passchendaele », résume le chef du groupe Mozart, ancien officier du Corps des Marines, agissant du côté ukrainien.

L’évolution de la guerre

Si l’on admet l’hypothèse déjà bien avancée d’une bataille gagnée à Soledar-Bakhmout et donc d’un front du Donbass en voie d’etre bouclé pour l’essentiel, on en déduit que tous les buts de l’“Opération Militaire Spéciale” des Russes sont remplis. Dans ce cas, les changements hiérarchiques de commandement n’ont rien de négatif, comme l’a bien entendu et unanimement proclamé la presseSystème sans autre argument que la nécessité d’être négatif.

Au contraire, ces changements, qui seraient inutiles si l’OMS l’on en restait là, sembleraient au contraire indiquer qu’on n’en reste pas là. Ce constat se renforce d’une affirmation de plus en plus forte, du côté russe (mais aussi du côté ukrainien) que la Russie est “en guerre” non contre l’Ukraine mais contre l’OTAN ; et cela est observé en considérant que l’Ukraine fait effectivement, dans les faits, – les structures, les conceptions et les équipements militaires, – complètement partie de l’OTAN.

L’observation générale note que les Russes réalisent des concentrations militaires renforcées sur au moins trois zones : le Sud (la Mer Noire), le centre (le front Soledar-Bakhmout), le Nord (Biélorussie). Quelques-unes de nos sources habituelles (Macgregor, Mercouris-Christoforou, Johnson, repris par nous) sont évidemment frappées par ces événements et s’interrogent sur la ou les décisions que les Russes vont prendre maintenant...

« ... Vous avez absolument raison, c’est très mauvais [pour les Ukrainiens] et les Russes ont repris, ou pris la complète initiative stratégique et ils obligent tout le monde à se demander ce qu’ils vont en faire... » (Mercouris)

Guerre Virtuelle, es-tu là ?

On en reste là pour les hypothèses dont on sait l’abondance et la fragilité, pour nous tourner vers une question que nous estimons très importante et dont nous parlons souvent : la question du simulacre menaçant de devenir un piège, ou comment en sortir (du piège) sans trop l’écorner (le simulacre)... La bataille de Soledar-Bakhmout est un exemple immédiat et annonciateur de cette très difficile question. On a vu depuis des semaines les Ukrainiens faire tenir des forces dans un affrontement qui sembla très vite “perdu d’avance” ; les renforcer continuellement d’unités non-aguerries allant à la boucherie, engendrant l’expression sinistre de “hachoir à viande” pour décrire le destin ukrainien dans la bataille ; tandis que le sens de cette bataille, avec les énormes pertes ukrainiennes, allait vers la nécessité d’une retraite pour éviter ces terribles pertes inutiles et réaliser plus rapidement et plus efficacement un regroupement sur une nouvelle ligne de défense.

Mais non, ce raisonnement, remarque Mercouris, n’est pas le bon ; puisque nous sommes en termes de simulacre, ou dit autrement, de pure et simples PR (‘Public Relations’), c’est-à-dire avec la nécessité de poursuivre une narrative qui structure et justifie le simulacre, qui vous tient, qui vous dé-ter-mi-ne !

Note de PhG-Bis : « C’est une question de déterminisme, remarque Ph : “Le simulacre impose sa narrative, qui impose son déterminisme. C’est en 2014, lors du début de la séquence crisique actuelle à Kiev, que nous avons proposé le concept de ‘déterminisme-narrativiste’... Il joue à plein !” »

Et Alexander Mercouris de décrire de cette façon le rôle et la méthode de Zelenski, acteur comique de la télévision promu Napoléon-ukrainien (qui gagne en Russie), durant la bataille de Soledar :

 « ... Je pense que Zelenski joue un rôle très important [dans cette décision de poursuivre le renforcement à Soledar-Bakhmout]. Pour prendre ses décisions, il s’appuie essentiellement sur les PR [Relations Publiques], pas du tout sur la situation et les choses militaires. Il ne veut pas qu’on le voit ordonner une retraite, peut-être accorde-t-il trop d’importance à cette narrative... »

Comment leur “vendre” Solidar ?

… Traduction approximative de « How Will They Spin Soledar ? », qui est une vidéo des deux compères Christoforou-Mercouris, sur ce thème qui leur tient particulièrement à cœur : comment changer la narrative sans trop massacrer le simulacre ? Il faut avoir à l’esprit que trois jours avant l’annonce de la prise de la ville par le ministère russe de la défense, de bien nombreux plateaux et commentateurs, en France particulièrement, célébraient l’irrésistible supériorité ukrainienne qui donnerait la victoire aux zélenkistes. Là-dessus, et les choses étant ce qu’elles sont, on a changé de sujet : par exemple, on passe à l’installation de Gerasimov, qui de toutes les façons commandaient tout le monde, en prise directe sur le conflit, pour pouvoir mieux dire que Sourovikine est rétrogradé après avoir échoué (les deux de TheDuran.com’ avec Johnson mettent cette thèse à mal, à très-mal).

L’exemple de Soledar risque de se multiplier si les hypothèses sur les capacités russes se confirment. S’agit-il de changer de vision du déroulement de la guerre ? Christoforou-Mercouris le pensent, eux qui ont suivi les hostilités au jour le jour, consultant des sources russes et ukrainiennes, dénonçant l’emploi unilatéral des sources ukrainiennes par la presseSystème, etc. S’ils ont raison, la situation sur le terrain, c’est-à-dire la vérité-de-situation finira par s’imposer, – c’est leur hypothèse... Que se passera-t-il alors ? Les deux pensent qu’il y aura de très fortes répercussions entre pays de l’UE, – ici comme l’explique Christoforou :

« Je pense qu’un certain nombre de petits États-membres qui n’ont pas le privilège de connaître toutes les informations sur la situation ... et qui ont pris la narrative [victoire ukrainienne] pour du comptant... devant une sorte d’effets-domino [de défaites] vont avoir un choc et vont demander aux grands États, l’Allemagne, la France, est-ce que vous étiez au courant et n’en avez rien dit ? ! Je pense que cela va avoir pour effet de secouer fortement l’unité des pays européens et de l’OTAN... »

Il n’est pourtant pas assuré que les grands pays de l’UE aient été eux-mêmes au courant de la situation réelle, on peut très largement et tranquillement en faire l’hypothèse. Le déterminisme-narrativiste dans des esprits débordants d’affectivisme comme le sont les esprits forts saisis par des passions enfantines, totalement vides de culture et de psychologie historique, sans la moindre intuition de la hauteur que doit avoir la politique et du sang-froid où l’expérience trempe les caractères, – tout cela conduit à des situations stupéfiantes pour le jugement des directions politiques en question. Ce sont peut-être donc tous les pays de l’UE qui seront dans cette situation d’être plongées jusqu’au cou dans le simulacre... Alors, Mercouris, évoquant les descriptions passionnées des Ukrainiens conquérant la Russie à marche forcée jusqu’à figurer un Napoléon postmoderne (donc victorieux) aux portes de Moscou :

« Oui, c’est exactement ce qu’on leur a dit et je vais ajouter quelque chose d’autre parce que si le contrôle des informations s’effrite, ce que je ne crois pas impossible parce qu’il y a beaucoup de points de vue alternatifs qui n’apparaissent pas sans que cela ne signifie pas qu’ils ne soient pas proches de s’exprimer... Si les gens, surtout en Europe, commencent à comprendre combien ce conflit a été différent de tout ce qu’on leur a dit jusqu’ici, par exemple l’histoire complètement faussaire des accords de Minsk, le fait d’armer l’Ukraine alors qu’on prétendait y construire la paix, la nature du gouvernement que l’on soutenait, quelle a été la nature de cette guerre, combien on l’a dissimulée sinon complètement modifiée, alors tout cela peut faire surgir une crise colossale de crédibilité en Europe, d’une puissance comme nous n’en avons jamais vue auparavant... Et la dimension des mensonges, la voie sur laquelle les ont conduits les dirigeants de ‘UE apparaitraient comme une telle tromperie que la crise de crédibilité pourrait simplement se transformer en une crise existentielle... »

...Et, bien entendu, se complète le tableau, cette fois mettant en cause l’unité transatlantique, les organisations impliquées, la valeur de la “sécurité collective” qui leur est offerte, à ces braves Européens...

« En même temps, les extrémistes neocons, le département d’État, le Pentagone, le Royaume-Uni, toutes ces choses vont exercer une pression terrible pour le maintien de l’unité... Mais justement, en même temps si les choses continuent à se gâter, va naître une perception de plus en plus profonde, de se demander “Sommes-nous vraiment du bon côté ? Est-ce que l’OTAN travaille pour nous, est-ce que l’UE travaille pour nous ? Nous avons été poussés dans une confrontation qui ne nous concerne pas, les USA ne nous défendent pas directement, ils cherchent des proxies, et nous-mêmes, ne serons-nous pas les proxies et les proies des USA ?” »

Le sort étrange des USA

Que de questions simples, n’est-ce pas, qui auraient dû être posées depuis longtemps, si les dirigeants européens n’avaient pas été occupés à saboter eux-mêmes les accords de paix qu’ils négociaient... Les remarques de notre duo font penser, comme dans nombre d’esprits indépendants, que la perdante de cette affaire est l’Europe, au profit de l’Amérique qui, finalement, tirerait son épingle du jeu. C’est peut-être, là aussi et à nouveau, se tromper dans les questions et les réponses...

Se tromper, par exemple sur la puissance de l’Amérique dans cette affaire, comme le remarque Emmanuel Todd qui est parti au Japon pour faire éditer son livre ‘La Troisième Guerre mondiale a commencé’... Tiens, pourquoi au Japon ? Il répond dans une interview au courageux ‘Figaro’, et la réponse nous suggère l’ambiance française si vous n’êtes pas, non seulement dans les clous, mais un genou à terre entre les clous pour les brosser et qu’ils brillent, tonnerre !

« Ici, j’ai la réputation absurde d’être un “rebelle destroy”, alors qu’au Japon je suis un anthropologue, un historien et un géopoliticien respecté, qui s’exprime dans tous les grands journaux et revues, et dont tous les livres sont publiés. Je peux m’exprimer là-bas dans une ambiance sereine, ce que j’ai d’abord fait dans des revues, puis en publiant ce livre, qui est un recueil d’entretiens. »

Alors, que nous dit-il, Todd ? Admirateur de l’universitaire américain Mearsheimer, il lui fait tout de même une critique qui constitue un des aspects de notre remarque selon laquelle l’Amérique ne se tirera pas nécessairement mieux que l’Europe de ‘Ukrisis’ :

« Maintenant la critique: Mearsheimer, en bon Américain, surestime son pays. Il considère que, si pour les Russes la guerre d’Ukraine est existentielle, pour les Américains elle n’est au fond qu’un «jeu» de puissance parmi d’autres. Après le Vietnam, l’Irak et l’Afghanistan, une débâcle de plus ou de moins…. Quelle importance? L’axiome de base de la géopolitique américaine, c’est:“On peut faire tout ce qu’on veut parce qu’on est à l’abri, au loin, entre deux océans, il ne nous arrivera jamais rien”. Rien ne serait existentiel pour l’Amérique. Insuffisance d’analyse qui conduit aujourd’hui Biden à une fuite en avant. L’Amérique est fragile. La résistance de l’économie russe pousse le système impérial américain vers le précipice. Personne n’avait prévu que l’économie russe tiendrait face à la “puissance économique” de l’Otan. Je crois que les Russes eux-mêmes ne l’avaient pas anticipé.

» Si l’économie russe résistait indéfiniment aux sanctions et parvenait à épuiser l’économie européenne, tandis qu’elle-même subsisterait, adossée à la Chine, les contrôles monétaire et financier américains du monde s’effondreraient, et avec eux la possibilité pour les États-Unis de financer pour rien leur énorme déficit commercial. Cette guerre est donc devenue existentielle pour les États-Unis. Pas plus que la Russie, ils ne peuvent se retirer du conflit, ils ne peuvent lâcher. C’est pour ça que nous sommes désormais dans une guerre sans fin, dans un affrontement dont l’issue doit être l’effondrement de l’un ou de l’autre. Chinois, Indiens et Saoudiens, entre autres, jubilent. »

Nous ajouterions, quant à nous, un autre argument sur la fragilité de l’Amérique, qui commence à ressembler en tous points au président Biden, mais roulant à bord d’un Ford “T”-1916 bourrée de documents ultra-secrets cachés dans le carburateur plutôt qu’à bord d’une ‘Corvette’-1967. Cette fragilité, c’est l’extraordinaire facilité avec laquelle une vingtaine de jeunes députés républicains ont pris en otage leur parti et la Chambre des Représentants, et obtenu les postes principaux aux directions des toutes-puissantes commissions, dont les nouvelles, à créer pour enquêter sur Biden & autres scandaleGates. Ces “rebels destroy”, populistes du parti républicains, trumpistes votant contre les consignes de Trump (qui soutenait McCarthy) parce qu’ils ont leur idée, en ont une, fixe, à propos de l’Ukraine. Matt Gaetz, l’un des “terribles” de la vingtaine rebelle, l’a résumée de cette façon, isolationniste, non-interventionniste, anti-impérialiste (anti-politiqueSystème) :

« Après que McCarthy ait échoué lors des trois premiers tours de scrutin mardi, Gaetz a déclaré : “Aujourd'hui, la Chambre ne s'est pas organisée. Le plus grand perdant : Zelenski. Le plus grand gagnant : Les contribuables américains”. »

Quelques mots, Gaetz, et il dit tout, et il se fiche bien du déterminisme-narrativiste...

 

Mis en ligne le 14 janvier 2023 à 15H50