Notes sur la CIA face aux Zombies-Poutine

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Notes sur la CIA face aux Zombies-Poutine

• S’il y a une constante dans la politique générale d’agression (“politiqueSystème”) des USA depuis 15-20 ans, c’est bien l’hostilité à l’encontre de la Russie, et particulièrement à l’encontre de Poutine. • Dans cette démarche, la CIA devrait occuper une place centrale mais ce n’est pas le cas : elle n’est en rien le pôle rassembleur et inspirateur de cette spécificité essentielle des USA de 9/11 que nous nommons “politiqueSystème. • Dans un texte fouillé et très analytique, le commentateur Scott Ritter offre un récit de l’évolution interne de la CIA. • Ancien officier de renseignement du Corps des Marines, puis spécialiste des missions de désarmement de l’Irak lancées par l’ONU dans les années 1990, Ritter est passé à la “dissidence” antiSystème depuis autour de 2000, et ses commentaires critiques s’appuient donc sur une expérience et des sources privilégiées dans les milieux du renseignement. • On se trouve plongé dans l’évolution de la perception US de la Russie jusqu’à comprendre l’actuelle “politique” russe de Biden. •  Ritter termine sur une note optimiste dont nous débattons pour la contester.

22 avril 2021 – Avec Biden, il semble bien que les USA aient changé d’Ennemi absolu dans le catalogue des très nombreux “ennemis” qu’ils entretiennent depuis la fin de la Guerre Froide. Bien que la Chine reste un “ennemi fondamental”, nous la placerions plutôt, si nous voulions nous situer expressément du point de vue de la dynamique psychologique, en vice-“Ennemi absolu” alors que l’administration Trump l’avait placée dans une incontestable première place. Avec Biden, c’est la Russie qui occupe cette place privilégiée, avec l’Ukraine en bandouillère et l’OTAN en embuscade zélée : « Il ne fait désormais plus aucun doute que la présidence Biden tourne toute sa capacité de nuisance vers la Russie, bien autant que celle que Trump avait entretenue contre la Chine. »

Quoi qu’il en soit des diverses nuances d’agressivité des différentes administrations depuis des décennies, la Russie, et l’URSS avant elle, a toujours occupé une place de très grand choix dans la phalange d’irréductibles adversaires-proclamés des USA, selon le point de vue des USA. Au cœur de cette constance, on trouve le cœur de l’apparatus de sécurité nationale qu’est la CIA, avec ses analyses, sa guerre d’influence et de subversion et ses “sales coups” (“dirty tricks”) divers. Nous présentons et apprécions de notre point de vue un long texte du commentateur US Scott Ritter dont on connaît la carrière dans les organes de sécurité nationale à partir de sa position d’officier de renseignement du Corps des Marines, puis son virage personnel vers le commentaire “dissident”. Ritter collabore régulièrement avec RT.com et, le 16 avril, il y a publié son texte « La frénésie de sanctions de Biden représente le point culminant des “Zombies-Poutine” », avec comme présentation et sens général du texte ce paragraphe d’introduction :
« Joe Biden a annoncé une nouvelle vague de sanctions à l’encontre de la Russie et a laissé entrevoir la possibilité de nouvelles sanctions. Le bavardage de Joe Biden revient à signer des chèques que les États-Unis ne peuvent pas honorer, et cette colère est probablement le dernier souffle d’une stratégie antirusse qui a échoué... »

Le texte de Ritter présente l’intérêt de décrire l’évolution interne de la CIA, depuis la Guerre Froide, à partir de ce que l’Agence était pendant la Guerre Froide. Il décrit ainsi, parallèlement et comme en ombre portée, une évolution furieuse et irrésistible des USA vers ce que nous nommons “politiqueSystème”. Comme nous nous en expliquons dans le Glossaire.dde où ce concept est présenté, il s’agit de bien plus qu’une “politique” mais d’une façon de se déchaîner et, pour les USA, d’une façon d’être, – et, en vérité, d’une façon de tenter de continuer à être. Ainsi la CIA est-elle, elle aussi, “bien plus que la CIA”.

A Vienne, sous la menace de Scorpio

Dans son texte, Ritter différencie le personnel de la CIA de la Guerre Froide de l’actuel, avec notamment la précision que, durant la Guerre Froide, et au contraire de la haine qui s’est installée depuis entre les deux, « le personnel de sécurité nationale des États-Unis et de l’Union Soviétique étaient des gens sérieux. Ils comprenaient les réalités du monde dans lequel ils vivaient et acceptaient les conséquences de leurs actions respectives comme des adultes. [...] Cette approche était sous-tendue par le respect discret que des professionnels de même stature s’accordent l’un à l’autre : chaque partie avait un travail à faire et s’y attelait. »

Nous nous accordons à ce constat, mais seulement en partie, à la fois pour les motifs et pour la chronologie. Le fait est qu’il a existé dans la CIA, et même dans la CIA de la Guerre Froide, une tendance antiSystème, voire antimoderne, notamment opposée aux tendances bureaucratiques et de la révolution numérique aux capacités déconstructrices considérables et dont on voyait les prémisses dès les années 1970. Cette tendance trouvait un répondant en “effet-miroir” au sein du KGB, qui se trouvait confronté aux mêmes problèmes dans l’univers marxiste-léniniste agonisant.

Rien ne vaut, pour illustrer cette sorte d’hypothèse intuitive, des sources externes et interprétatives, y compris dans les domaines en apparence éloignés de la création fictionnelle ; souvent, des intrusions dans la réalité politique montrent une puissance évocatrice qui nous convainquent qu’une certaine vérité-de-situation est atteinte ; cela vaut notamment pour le monde du renseignement, toujours à l’avant-garde des situations sous-jacentes de l’évolution politique et métapolitique, qui dans ce cas annoncent sinon illustrent notre propre crise de civilisation.

Ainsi une bonne idée de cette crise interne du monde du renseignement, apparaît-elle dans quelques répliques du film ‘Scorpio’ de 1973, avec un passage du film situé à Vienne. Il s’agit de la conversation entre l’agent de la CIA Cross (Burt Lancaster), qui fuit le tueur chargé par sa hiérarchie de l’éliminer, et son “ami” du KGB Zharkov (Paul Scofield) en poste à Vienne et chez qui il se réfugie un moment. Ici, il n’est pas question de “respect discret” entre les deux, mais d’une estime idéologique basée sur un combat commun et une amitié noué sur le champ de bataille (tous deux ont combattu dans le camp républicain, pendant la guerre d’Espagne). Les deux sentiments communs se sont transmutés, sans souci de la cohérence idéologique, en une violente position antimoderne commune face aux bureaucraties qui dévorent leurs deux services, et à l’arrivée de nouvelles générations clonées sur ces nouvelles bureaucraties.

Tout cela est simplement dit, avec des formules à l’emporte-pièce, mais le climat créé par l’échange restitue absolument et intuitivement le climat de notre Grande Crise, dont la complexité développée comme à plaisir, sinon comme à dessein, brouille et dissimule la simplicité de forme des immenses fractures de la métahistoire, et celle que nous subissons plus immense qu’aucune autre.

Justification des “Zombies-Poutine”

Nous revenons à Scott Ritter, dont le texte est nettement partagé en deux parties :
1) l’évolution et la crise de la CIA, jusqu’à aujourd’hui, avec la haine contre la Russie autorisant tous les simulacres ;
2) les perspectives à venir (très rapidement), que Ritter voit sous un jour très optimiste.

Dans cette analyse, Scott Ritter choisit, ou répercute dans le chef de leurs adversaires, le surnom de “Putin Whisperers” pour désigner la nouvelle génération des “experts” complètement antirusses, et au-delà encore plus antipoutiniens, qui règne à la CIA (ou plutôt dans le monde de la sécurité nationale et autour de la CIA) depuis la fin de la Guerre Froide. Nous choisissons la référence plutôt symboliques du nom (“The Whisperers”) qui est donné à un groupe de zombies évoluant dans la série-TV absolument éponyme ; en français imagé, nous aboutissons donc à la proposition de la désignation, qui nous sied assez bien dans l’esprit de la chose, du nom de baptême : les “Zombies-Poutine”.

Déstructuration post-Guerre Froide de la CIA

Voici la première partie du texte de Ritter :

« À l’époque de la guerre froide, le personnel de sécurité nationale des États-Unis et de l’Union Soviétique étaient des gens sérieux. Ils comprenaient les réalités du monde dans lequel ils vivaient et acceptaient les conséquences de leurs actions respectives comme des adultes. L’espionnage était une évidence : quand on réussissait, on se taisait, et quand on se faisait prendre, on prenait son mal en patience. Cette approche était sous-tendue par le respect discret que des professionnels de même stature s’accordent l’un à l’autre : chaque partie avait un travail à faire et s’y attelait.
» Les deux camps se livraient à une propagande active, parfois ouverte, souvent secrète. Ce combat idéologique se déroulait sur le champ de bataille de l’esprit, du fait des intellectuels et des activistes à qui l’on confiait le soin de décider eux-mêmes de l’idéalisme auxquels ils adhéreraient. La CIA a soutenu des revues littéraires aussi remarquables que The Paris Review et Encounter, tandis que les efforts soviétiques pour infiltrer le mouvement des droits civiques des Noirs et le mouvement anti-guerre des années 1960 sont bien documentés. Et pourtant, tout au long de cette guerre des mots, Kennedy a, d’une manière ou l’autre, rencontré Khrouchtchev, Nixon et Carter ont rencontré Brejnev, Reagan a rencontré Gorbatchev. Nous nous opposions aux Soviétiques, mais nous les considérions comme des adversaires respectables.
» Cette attitude a changé, presque du jour au lendemain, avec l'effondrement de l'Union soviétique à la fin de 1991, et la fin de la guerre froide. Le successeur de l’Union soviétique, autrefois puissante, était la Fédération de Russie, passant du statut de puissance mondiale capable de peser sur les plus graves crises à celui d’épave régionale, cherchant désespérément une main secourable pour ne pas s'effondrer. Au sein de la CIA, le Bureau d'analyse soviétique (SOVA), autrefois tout-puissant, le plus grand et le plus prestigieux des fiefs de la Direction du Renseignement, fut dissous et remplacé par le “Bureau d'analyse slave et eurasienne”, à la consonance plus générique, puis par le “Bureau d’analyse russe et européenne”. Les analystes de longue date qui avaient passé des dizaines d’années à étudier l’Union soviétique ont été licenciés ou réaffectés, remplacés par une nouvelle race qui considérait la Russie non pas comme un adversaire à respecter mais comme une victime à exploiter.
» La station de Moscou, – les opérationnels de la CIA à l'intérieur de l’URSS, – fut également vidée de sa substance, passant du jour au lendemain de l’affectation principale des agents les plus compétents de l'agence à un trou perdu pour les nouveaux agents faisant leurs premiers pas et pour les anciens coulant une retraite tranquille. L’approche de la Russie par la CIA dans les années 1990 était caractérisée par une incompétence négligente, une analyse paresseuse et des opérations pratiquement inexistantes. La demande de renseignements de haute qualité n’existait tout simplement pas dans un environnement où le gouvernement russe, sous la forme d’un président alcoolique nommé Boris Eltsine, s’était complètement subordonné à la volonté de ses maîtres américains, et où l'establishment de la sécurité nationale russe était plus qu’heureux de vendre ses secrets à quiconque était prêt à y mettre le prix.
» L’ancienne cohorte des spécialistes de l’ère soviétique avait été mise à l’écart, remplacée par une nouvelle race d'analystes activistes, des personnes qui considéraient la Russie comme un laboratoire pour les notions occidentales de démocratie, et le peuple russe comme à peine plus qu’un groupe de cobayes à expérimenter. L’adhésion à cette approche des relations américano-russes était absolue, sans que l’on s'interroge sur sa sagesse ou sa viabilité à long terme dans la Russie post-soviétique. Les “experts” qui ont émergé à cette époque, – les Michael McFaul, Anne Applebaum, Susan Glasser, Fiona Hill et d'autres, – étaient intellectuellement paresseux, ne serait-ce que parce que leurs thèses n'étaient pas contestées.
» L’ascension de Vladimir Poutine a complètement pris de court cet univers replet d’experts autoproclamés de la “nouvelle Russie” ; ils n’ont littéralement rien vu venir ni rien compris à ce qui leur arrivait. Leur adhésion à la réalité artificielle de Boris Eltsine était si forte que ces soi-disant experts n’avaient aucune référence de la réalité-vraie pour évaluer le phénomène Poutine. Au lieu de considérer l’ascension de Poutine comme une réaction naturelle de l’État et du peuple russes à l’échec lamentable des années Eltsine, ils ont vu Poutine comme un corps étranger immiscé dans leur terrain de jeu exclusif et qui faussait leurs fantasmes d’une structuration factice. La littérature anti-Poutine était devenue monnaie courante et ces soi-disant experts russes contribuèrent à fonder une nouvelle école d’études russes, dans laquelle la nation russe était réduite à la personne d’un seul homme, dont la vie et la politique étaient simplifiées en une caricature très éloignée de la réalité.
» Ces “Zombies-Poutine” ont infiltré tous les aspects de la culture et de la politique américaines. Leurs écrits ont été recueillis avec un respect extatique dans les pages des journaux et des revues politiques américains, et les auteurs de ces inepties se sont vu offrir des places de choix à la table de l'élaboration de la politique de sécurité nationale, soit au Conseil national de sécurité, soit en tant qu’agent du renseignement national.
» Les rangs de ces “Zombies-Poutine” ont été complétés par une race d’espions informes issus d’une génération d’officiers russes qui n’avaient pas été formés aux “règles de Moscou” de la Guerre Froide, qui enseignaient que toutes les parties concernées devaient prendre au sérieux les techniques et le professionnalisme ; au contraire, ils s’étaient abandonnés à la corruption de la Russie d’Eltsine où les espions n’étaient pas tant recrutés que repêchés dans un vivier de traîtres assumés. Lorsque la Russie de Vladimir Poutine a mis fin à ces jours heureux d’espionnage-bidon, la CIA n’était ni équipée ni formée pour y répondre. Avec une régularité embarrassante, des agents de la CIA mal formés ont été pris en flagrant délit de tentative de recrutement d’agents russes et expulsés du pays.
» Nombre de ces espions-bidon firent une seconde carrière en tant que “consultants” des chaînes de télévision ou collaborateurs fréquents des mêmes revues et journaux qui avaient fait de la publication d'articles anti-Poutine une norme américaine. Des noms comme John Sipher et Steven Hall sont devenus célèbres dans le circuit de la propagande antirusse, bien que, ou parce qu’ils agissent davantage comme des apologistes d'une politique ratée que comme de véritables experts.
» L'impact cumulé de ces “Zombies-Poutine” sur la politique américano-russe est révélateur. Plutôt que de faire face à la réalité d'une nation russe qui cherche sa place légitime à la table d’un monde multipolaire, ils ont créé un marché intérieur pour leur personnification de tout ce qui est russe sous la forme d'un seul homme. La Russie a cessé d'être un problème de sécurité nationale à gérer par une diplomatie efficace pour devenir un produit de politique intérieure que les politiciens américains des deux bords utilisent pour effrayer le peuple américain et l'amener à soutenir leurs visions respectives du monde.
» Ces “Zombies-Poutine” ont prospéré sous l’administration Obama, dirigée par des gens comme Michael McFaul, et ils ont atteint une masse presque critique pendant l’administration Trump, renforcée par des allégations politisées de collusion avec la Russie dans le chef de personnes du cercle Trump. Ils continuent de jouer un rôle important aujourd'hui, remplissant les ondes et les pages de propagande anti-Poutine dont l'effet cumulatif est d’abrutir le public américain en diabolisant la Russie et son président au point que toute accusation sera acceptée comme une valeur nominale, indépendamment du manque de preuves corroborant ou de la véracité improbable de son affirmation ; le récent scandale sur les allégations selon lesquelles la Russie aurait payé des primes aux talibans pour tuer des Américains en Afghanistan illustre bien ce phénomène... »

Les “Zombies-Poutine” hors-CIA

On ne peut que considérer avec approbation cette analyse de l’évolution de la CIA, avec l’incursion des “Zombies-Poutine” qui sont à la fois (selon les personnes) un succédané et un faux-nez de ce qu’on nomme depuis l’attaque 9/11 les neocons. Le terme a largement dépassé ceux qui se désignent comme des “membres” de la tendance “néo-conservateurs”, laquelle est assez vague à définir sinon pour ses racines trotskistes transitant par le rassemblement dans les années 1970 autour du sénateur Scoop Jackson ; lequel Jackson était un démocrate ultra-interventionniste, sénateur de l’État de Washington (État de tendance gauchiste aujourd’hui), à la fois subventionné (on veut dire : “corrompu”) par Boeing, antisoviétique et pro-sioniste, avec un zeste d’une conception qui constitua la base encore lointaine de l’actuelle idéologisation du parti démocrate.

On comprend combien cette tendance, qui caractérise au départ les “Zombies-Poutine”, constitue un mouvement d’une certaine cohérence, exprimant la caricature extrémiste des tendances progressistes (“libérales” dit-on aux USA) existant au sein de la CIA. Il n’empêche que, fondamentalement, les “Zombies-Poutine” ne sont pas au sein de la CIA. Les personnalités que cite Ritter, comme par exemple une Ann Applebaum, ne sont pas des membres de la “famille-CIA”, ils n’ont jamais fait partie de la Centrale. C’est finalement la force de ce phénomène : aucune “purge” interne à la CIA ne pourrait faire disparaître leur influence, puisqu’ils ne s’y trouvent pas. C’est pour cette raison que nous jugeons que la crise de la CIA telle que la décrit Ritter ne peut-être au fond traitée par des actions au sein de la CIA.

C’est pourtant ce que laisse entendre Ritter, et c’est la partie de son texte (deuxième partie conclusive) sur laquelle nous émettons le plus de réserve ; point sur l’exactitude de la logique, mais sur l’impossibilité de cette logique dans les circonstances politiques actuelles en pleine expansion aux USA.

La vision (très) optimiste

En attendant d’aller plus loin, voici cette deuxième partie, qui enchaîne directement sur la citation précédente :

« C’est le monde dans lequel vivent le président Joe Biden et son équipe de sécurité nationale, un monde où la Russie est autant, sinon plus, un problème de politique intérieure qu'une menace légitime pour la sécurité nationale. Les signaux apparemment contradictoires envoyés par Joe Biden dans ses déclarations publiques, – sanctionner d'une part et rechercher un sommet avec Poutine d'autre part, – sont moins le signe d'un esprit faible que le sous-produit d’un processus de transformation, l'administration Biden apprenant à faire face à la réalité de la Russie telle qu’elle est vraiment, par opposition à la fiction de la Russie telle qu’elle est dépeinte par les “Zombies-Poutine”.
» Avril Haines, directrice du renseignement national, a récemment noté, dans l’“Évaluation annuelle de la menace de la communauté du renseignement américaine”, que “Nous nous attendons à ce que Moscou cherche des occasions de coopération pragmatique avec Washington selon ses propres conditions, et nous estimons que la Russie ne veut pas d'un conflit direct avec les forces américaines.” Son évaluation était fondée sur une appréciation réaliste des objectifs politiques russes, qui reposent sur la conviction que les États-Unis “mènent leurs propres ‘campagnes d’influence’ pour saper la Russie, affaiblir le président Vladimir Poutine et installer des régimes favorables à l’Occident dans les États de l’ancienne Union soviétique et ailleurs”. L’objectif de la Russie n’est pas d'obtenir une “victoire”, en soi, mais plutôt de rechercher “un arrangement avec les États-Unis sur la non-ingérence mutuelle dans les affaires intérieures des deux pays et la reconnaissance par les États-Unis de la sphère d’influence revendiquée par la Russie sur une grande partie de l’ancienne Union soviétique.”
» Vous ne trouverez aucun des “Zombies-Poutine” offrant une évaluation aussi équilibrée et précise des objectifs de sécurité nationale de la Russie sous Poutine.
» Biden est prisonnier de sa propre rhétorique antirusse, influencée en grande partie par la nécessité d'être perçu comme répondant à une prérogative de politique intérieure fondée sur des décennies de dénigrement de la Russie et de Poutine par les “Zombies-Poutine” et leurs semblables. C’est une chose d'être un candidat à la présidence, c’est une toute autre réalité d'être président, où les mots et les actions ont des conséquences de vie ou de mort.
» Biden est en train d'apprendre que son “bavardage revient à signer des chèques que les États-Unis ne peuvent pas honorer”, – [comme] la récente décision d'interrompre le déploiement de navires de la marine américaine en mer Noire pendant la crise exacerbée entre la Russie et l'Ukraine en est un exemple [et comme le départ de l’ambassadeur des USA à Moscou sur discrète injonction des Russes en est un autre]. Sa récente vague de sanctions est un sous-produit du besoin politique d'être perçu comme mettant des actions derrière sa rhétorique ; en effet, la force de l'appétit politique intérieur pour les actions antirusses exige que Biden émette une deuxième vague de sanctions à un moment donné.
» Ce sont des politiques poussées et promues par les “Zombies-Poutine”. Pour l'instant, leur volonté continue de prévaloir. Mais leurs jours sont comptés, car les pragmatiques de la realpolitik à la Maison Blanche, au Pentagone et dans la communauté du renseignement reconnaissent que les jours où l'hégémonie mondiale des États-Unis était considérée comme acquise sont révolus et que, pour rester pertinents, les États-Unis doivent s’adapter à la réalité d’un monde multipolaire et au rôle légitime de la Russie dans celui-ci. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais c’est en train de se produire. En promouvant et en soutenant la dernière série de sanctions de Biden, les “Zombies-Poutine” ont atteint le point ultime de leur influence. Désormais, leur influence va diminuer à mesure que la demande de sécurité nationale pour des évaluations fondées sur des faits dépassera le besoin politique national pour une propagande indifférente aux faits. »

La CIA constamment doublée par les “Zombies”

Il est vrai que nous ne partageons pas l’optimisme de Ritter. L’analyse historique qu’il nous propose de la CIA est juste, mais elle pourrait s’énoncer d’une autre façon :
• durant la Guerre Froide, c’est le service “Analyse” qui prévalait dans la CIA, influençant directement la politique extérieure et de sécurité nationale ; le service “Action” (les “dirty tricks”) existait évidemment, et très actif, mais toujours dépendant des analyses de l’Agence et de la politique nationale et de la diplomatie dans lesquelles s’inscrivaient ces analyses ;
• la chute de l’URSS entraîna une époque d’incertitude où même le concept de sécurité nationale faillit être bouleversé, avec l’économie et toutes ses branches dépendantes remplaçant toutes les autres formes de la politique générale : c’était la conception d’une majorité de conseillers à la Maison-Blanche, et de Clinton lui-même ;
• même la guerre du Kosovo avait un puissant sous-bassement économique : l’un des buts principaux des USA était d’imposer l’économie de marché à la Serbie.

9/11 changea tout cela, et l’on sait dans quel sens avec le retour de la force armée, et l’on comprend que cette attaque fut aussitôt l’objet de tous les soupçons tout à fait justifiables. Les circonstances bien connues reléguèrent les analyses au second plan tandis que le service “Action” de la CIA prenait une importance démesurée, en coordination avec les diverses “forces spéciales” des forces armées et des contractants privés. La force d’influence centrale de la politique de sécurité nationale, devenue “politiqueSystème”, fut rassemblée dans l’espèce de nébuleuse baptisée neocon pour la facilité. (Très forte idéologisation, – idéologie de la “politiqueSystème”, version d’opérationnalisation extérieure de la déconstruction et de la néantisation.) Cette nébuleuse d’influence se situait en-dehors de la CIA qu’elle détestait et influait directement sur le pouvoir politique, selon les objectifs du moment. Avant puis parallèlement aux “Zombies-Poutine”, il y eut les “Zombies-Saddam”, les “Zombies-Assad”, les “Zombies-ayatollahs”, etc.

Le service “Analyse” existait toujours dans l’esprit de la chose. On le vit bien lors de l’“affaire Plame-Wilson” (2002-2007) qui opposa les analystes de la CIA (Valerie Plame) aux neocon totalement idéologisés, autour de Cheney et aboutit même à une condamnation de “Scooter” Libby, chef de cabinet de Cheney. Néanmoins, les analystes furent battus. De même qu’ils furent battus lorsqu’ils firent un véritable “coup d’État (postmoderne)” en publiant et en fuitant massivement la NIE-2007 (National Intelligence Estimate), en décembre 2007 ; le document affirmait que l’Iran n’avait pas de bombe nucléaire et qu’il n’en aurait pas avant longtemps, si même il songeait à en avoir. La NIE fut balayée et les dirigeants politiques, avec leurs “Zombies-ayatollahs” en bandouillère, continuèrent à affirmer que la bombe iranienne était pour demain matin, si même elle n’était déjà opérationnelle, et à menacer l’Iran à mesure du bobard.

De la maniaco-dépression au maniaco-wokenisme

C’est en 2007-2008 que les “Zombies-Poutine”, nouvel escadron rassemblé pour le long terme, prirent leur envol ; c’est en 2014 (“coup de Kiev” de février 2014) qu’ils passèrent en mode-turbo. Quelle est leur situation aujourd’hui ?

Ritter estiment qu’ils sont à leur apogée, qui serait plutôt un paroxysme, mais qu’ils vont désormais décliner. Il en veut pour preuve le document de l’“Annual Threat Assesment” de Avril Haines, la nouvelle DCI (Director, Central Intelligence), qui supervise toutes les agences de renseignement. Haines, qui débarque dans le circuit du jour, a sans aucun doute fait appel aux analystes retrouvés de la CIA, mais à notre sens plus pour établir sa légitimité (elle s’y connaît en bureaucratie du renseignement) que pour modifier de fond en comble la politique de sécurité nationale des États-Unis, notamment vis-à-vis de la Russie. Au reste, féministe et démocrate affirmées, et donc proche du wokenisme, Haines s’y connaît également dans la posture humaniste qui va avec... Fidèle d’Obama, c’est elle qui lui a servi chaud sa politique d’assassinats par drone dont notre premier président africain-américain fit grand usage.

C’est dire, au travers de ces remarques, que nous ne croyons pas une seconde au retour des analystes et d’une diplomatie mesurée. La NIE-2007 sur l’Iran était aussi bien mesurée que le document présenté par Haines sur la Russie ; il n’y a aucune raison pour que le second ne connaisse pas le sort de la première ; d’autant que Haines, elle, n’a aucune raison de se transformer en porte-parole des analystes contre l’idéologisation, alors qu’elle est de la trempe des idéologisées démocrates.

Au contraire, pour nous la politique antirusse des “Zombies-Poutine” a toute sa pertinence, comme fleuron extérieur de l’idéologisation démente de la scène intérieure aux USA. C’est Ritter qui l’admet : « La Russie a cessé d'être un problème de sécurité nationale à gérer par une diplomatie efficace pour devenir un produit de politique intérieure que les politiciens américains des deux bords utilisent pour effrayer le peuple américain et l’amener à soutenir leurs visions respectives du monde. » Dans ce cas, nous amenderions cette analyse générale selon les nécessités psychiatriques du moment, alors que Biden-Harris ne cessent de pousser à la gauche de l’extrême-gauche : “La Russie a cessé d'être un problème de sécurité nationale à gérer par une diplomatie efficace pour devenir un produit de politique intérieure que les politiciens américains [démocrates] utilisent pour effrayer [et exalter] le peuple américain et l’amener à soutenir leurs [projets d’extrémisme wokenistes]”.

Dans ce cas, l’exacerbation des “Zombies-Poutine” répond parfaitement à l’état de l’esprit du type-révolution culturelle, face à un poutinisme ultra-traditionnaliste dans les matières culturelles et sociétales. L’apogée des “Zombies-Poutine” est effectivement un paroxysme dans une époque plongée dans la durabilité d’un épisode maniaque (maniaco-dépression) qui ne peut que se radicaliser jusqu’à l’autodestruction ; c’est-à-dire cette époque d’effondrement où l’épisode dépressif de la dépression de la maladie (du maniaque au dépressif) a été remplacé par l’autodestruction démente du wokenisme (maniaco-wokenisme, version postmoderne de la maniaco-dépression), soit le paroxysme du paroxysme...