Aller simple Moscou-Washington...

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Aller simple Moscou-Washington...

• L’ambassadeur des USA à Moscou avait reçu le “conseil” d’un conseiller de Poutine d’aller voir ailleurs, – à Washington précisément, – si l’atmosphère ne lui était pas propice. • Dans un premier mouvement conforme à la dignité diplomatique, l’ambassadeur dit non : “Si Poutine veut que je parte, qu’il m’expulse.” • Puis, ayant sans doute consulté Washington, il s’exécute, en ajoutant l’argument étrange qu’il se languit de sa famille. • Face à la dureté russe, la politique US n’est que faiblesse et désordre, et déluge d’artifice : “un misérable petit tas de mensonges, jetés n’importe comment dans des narrative, dissimulés dans un simulacre”.

Cela se passait le 20 avril. D’abord, nous eûmes des avis semi-autorisés sur ce que ne ferait certainement pas l’ambassadeur des États-Unis en Russie, puis, aussitôt après, l’annonce tout à fait autorisée et assez curieusement justifiée, de l’ambassadeur lui-même, qu’il le ferait sans aucun doute. Ce fut une bien rapide séquence pour un événement qui, entre chuchotements et sous-entendus, a bien peu de précédents dans l’histoire diplomatique à ce niveau ; et un signe de plus :
1) de l’incroyable faiblesse ou de l’extraordinaire désordre (ou mieux dit, les deux à la fois) de la politique générale/extérieure de l’administration Biden, inconsciemment manifestés derrière un barrage de mots relevant totalement des mensonges de la narrative à l’intérieur d’un simulacre ;
2) de la dureté nouvelle, sans aucune concession mais manifestée avec discrétion et le plus grand calme, de Poutine et du gouvernement de la Russie.

Les premières informations furent données par le site Axios.com et repris notamment par le Daily Mail. Les deux sources rapportèrent que l’ambassadeur Sullivan avait été informé par un conseiller du président Poutine, Youri Ouchakov, qu’on lui donnait officieusement “le conseil” de quitter Moscou et de retourner aux USA. Les deux sources précisaient que Sullivan avait refusé :
« Sullivan a répondu que si Poutine voulait qu’il s’en aille, il n’avait qu’à le forcer à le faire [en l’expulsant] ».

Finalement et en quelques heures, nous eûmes la version complète, telle que rapportée par RT.com, et d’où il ressort que oui, finalement Sullivan a décidé de regagner Washington pour avoir de « sérieuses consultations » avec son gouvernement. (Ce sont les mots de Lavrov [vendredi dernier], –  que Sullivan devrait retourner à Washington pour avoir « de sérieuses consultations » avec son gouvernement. Mais cela était dit dans des conditions telles qu’on pouvait, malgré la citation de l’intervention d’Ouchakov, considérer ce passage comme une boutade. Ce n’en était pas une, finalement.)

Sullivan ajoute la raison, – que certains jugeront pittoresque ou exotique, ce qui n’est pas nécessairement le cas sans pourtant nous départir d’un jugement un peu pathétique pour la cause américaniste, – qu’il n’a plus vu sa famille « depuis plus d’un an », et que cela lui manque.
 

« L’ambassadeur américain en Russie, John Sullivan, va rentrer aux États-Unis cette semaine après qu’un responsable du Kremlin lui ait recommandé de rentrer chez lui “pour des consultations approfondies et sérieuses”, dans un contexte de tensions croissantes entre Washington et Moscou.
» Le diplomate aurait été réticent à quitter le pays, le média américain Axios affirmant qu’il voulait rester à Moscou et qu’il ne rentrerait chez lui que s’il était expulsé. Il semble finalement qu’il ait suivi le “conseil” et qu’il rentrera cette semaine.
» “Je crois qu’il est important pour moi de parler directement avec mes nouveaux collègues de l’administration Biden à Washington de l’état actuel des relations bilatérales entre les États-Unis et la Russie”, indique une déclaration officielle de l’ambassadeur.
» “De plus, je n'ai pas vu ma famille depuis bien plus d’un an, et c’est une autre raison importante pour moi de rentrer chez moi pour une visite.”
» Il a en outre indiqué qu’il retournerait à Moscou dans les semaines à venir, avant un éventuel sommet entre le président américain Joe Biden et son homologue russe Vladimir Poutine.
» C’est Youri Ouchakov, un collaborateur de Poutine, qui a suggéré à M. Sullivan de quitter la Russie. Vendredi, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, avait expliqué qu’Ouchakov avait “recommandé” [que Sullivan] “se rende dans sa capitale pour des consultations approfondies et sérieuses”.
» Le Kremlin a rappelé son propre ambassadeur dans la capitale US le mois dernier, afin de faciliter les discussions avec les responsables. Aucune décision n’a encore été prise quant à savoir quand, ou si, il retournera à Washington.
» La semaine dernière, en réponse aux allégations de cyberattaques russes et d'ingérence dans l’élection présidentielle américaine de 2020, Biden a imposé de toutes nouvelles sanctions à Moscou, ciblant l'économie du pays. La Russie a annoncé des mesures de riposte, demandant à dix diplomates américains de quitter Moscou et interdisant l’entrée à divers hauts responsables.
» M. Sullivan est l’ambassadeur des États-Unis en Russie depuis fin 2019, date à laquelle il a été nommé par le président de l’époque, Donald Trump. Après l’investiture de Biden, il lui avait été demandé de rester indéfiniment dans cette fonction. »
 

C’est une seconde reculade US en une semaine, après l’annulation de la “croisière” en Mer Noire de deux unités de l’US Navy. On ne peut échapper à la sensation, évidemment d’une réelle faiblesse du côté US, mais également d’un intense désordre. Pourquoi Sullivan fait-il d’abord dire qu’il ne partira pas à moins d’une expulsion, ce qui est évidemment le réflexe à avoir pour qui se flatte d’être, non seulement une superpuissance, mais l’“hyper-puissance” soi-même ? A-t-il consulté Washington avant cette première réponse, ou bien l’avait-il décidé de lui-même, conformément à sa conception des relations diplomatiques ?

A la lumière de ces questions, le résultat est effectivement pathétique : on cède finalement aux douces “injonctions” russes et on en rajoute une couche en invoquant un motif personnel, – vrai ou pas qu’importe, cela tient lieu d’une encore plus pathétique tentative de sauver la face. (“Tiens, ça tombe bien et justement voilà qui emporte ma décision : je me languissais de ma famille”.) Peut-être le fait que Sullivan ait été nommé par Trump est-il une bonne part de l’explication : soit on ne lui fait pas confiance (puisque nommé par Trump) et on le laisse sans consigne, au risque d’un embarras comme celui qui s’impose actuellement pour ceux qui veulent bien y prêter attention ; soit on ne se préoccupe guère de l’ambassade de Moscou ni de trouver un nouvel ambassadeur, et alors c’est une grande faute si, par ailleurs, on entend relancer la crise ukrainienne comme cela a été fait. Il y a d’ailleurs une autre explication, plus classique dans le chef de la psychologie américaniste : on n’imaginait pas que les Russes oseraient “congédier” l’ambassadeur des USA, – parce qu’“avec les USA, monsieur, ‘on n’ose pas’”.

Eh bien, ils ont osé, à leur manière, en douceur mais avec une main de fer. On mesure aujourd’hui la réelle transformation, non seulement des relations USA-Russie, mais de la position de la Russie, à la fois stratégique et politique, à la fois symbolique. Pour cela, il suffit de rappeler qu’il y a huit-neuf ans, avant le coup d’État de Kiev et le froid glacial qui avait suivi, l’ambassadeur McFaul recevait dans son bureau de l’ambassade des USA à Moscou tout ce que l’opposition se targuant d’être “dissidence”, anti-poutinienne de Moscou, comptait de gens dont on pouvait faire des agents d’influence actifs et arrosés de dollars. Aujourd’hui, une telle chose semble appartenir à un autre monde, à une autre histoire… Et c’est ainsi que l’on découvre que Poutine possède évidemment l’art de produire des politiques extrêmement dures enrobées dans du papier de soie joliment noué, qui installent finalement une rupture complète dans la politique d’interventionnisme des USA.

Du côté US, où l’on a coutume de ne s’apercevoir de rien, les coutumes sont respectées et les proclamations de gloire, de force et de vertu continuent à être égrenées. Notre conviction bien entendu sans faille est que la politique extérieure US, son caractère monstrueux, est absolument explicable par la psychologie, autant dans ses démonstrations de force faussaire que dans ses décisions couardes et lâches qui sont habillées et maquillées de frais pendant qu’on célèbre la justice enfin rendue et retrouvée à Minneapolis, sous les menaces et les caillasseries de la foule exigeant qu’on retrouve et rende justice ; ce qui se disait de cette façon à un autre propos, mais également concernant la psychologie :
« On dirait pour un peu que ce Ronfeldt avait tout deviné, mais peut-être pas dans le sens qu’il croyait. Plus encore que tel ou tel dirigeant, ma conviction est que ce “complexe Hubris-Némésis” affecte évidemment le Système lui-même, je veux dire en tant que tel, en tant qu’être si vous voulez [, et les USA de même, en première ligne]. Par conséquente indirecte ses exécutants en sont affectés, qui ne s’aperçoivent de rien dans les vilenies et les actes monstrueux, l’illégalité provocatrice, l’incivilité et la néantisation, qu’ils ordonnent et qu’ils dirigent en son nom. Leur psychologie les y invitent, et leur “inculpabilité” et leur “indéfectibilité” si américanistes en font des moutons-prédateurs absolument obéissants, sans la moindre conscience de la dignité de soi-même et de l’indignité de leurs propres actes… »

Cela fait que nous en sommes à cette situation totalement inédite : les deux superpuissances de la Guerre Froide, qui évitèrent le pire durant la Guerre Froide parce qu’elles se parlaient, désormais ne se parlent plus. En attendant de voir ce que donnera ce pire, on s’interrogera sur la possibilité d’une définition de la politique US (extérieure, si l’on veut, des USA vis-à-vis de la Russie dans tous les cas) sous Biden, – comme sous les autres, mais en bien pire, en bien pire-turbo : n’est-elle pas, pour paraphraser Churchill en sens inverse, “un misérable petit tas de mensonges, jetés n’importe comment dans des narrative, dissimulés dans un simulacre” ? Elle l’est...

 

Mis en ligne le 21 avril 2021 à 11H20