Nos larmes de crocodiles-BAO

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Nos larmes de crocodiles-BAO

26 août 2021 – Pour moi, John Pilger est une gloire de notre temps, une vraie, et par conséquent gloire fort embarrassante pour nos élitesSystème. Son existence même, ses actes, ses engagements sont une pure et constante dénonciation de l’infamie. Ce chroniqueur-samizdat, inlassable défenseur d’Assange, fait partie de cette série transnationale, indépendante, volontiers progressiste dans un sens très inédit du mot puisqu’ennemie principale de tous les zombies en place du progressisme-sociétal que soutiennent le grand capitalisme postmoderne et les politiciens globalisés qui vont avec, et bien sûr ennemie central du DeepState, du Pentagone, de la CIA... Pilger est un ennemi du Système et un antiSystème sans fioritures.

Voulez-vous un examen plus approfondi de cet homme ? Allez voir son interview repris le 29 novembre 2019 dans ce Journal.dde-crisis. Je l’avais présenté en quelques paragraphes. J’en reprends quelques lignes ici, d’accès plus direct qu’en revenant à la page en question.

« Commencez par aller lire la fiche Wikipédia de John Pilger (80 ans) et vous saurez à peu près tout ce qu’il faut savoir sur l’extraordinaire et terriblement impudent simulacre, – “Simulacre pour les Nuls”, si vous voulez, – monté contre ce journaliste par le Système, avec une considérable rubrique de ‘Critiques de son travail’ (509 mots) et une très modeste ‘Biographie’ (49 mots) et non moins modeste ‘Carrière’ (151 mots).

» (“151 mots” dans ‘Carrière’ dont 66 consacrés à cet étonnant résumé de la version évidemment faussaire que l’infâme Pilger donne de l’infâme déformation de la vertueuse révolution de Maidan : “En outre, John Pilger possède son propre site web où il communique ses idées et ses craintes. Selon Conspiracy Watch, il est considéré comme controversé, n'hésitant pas à accuser l'administration américaine de financer un coup d'État en Ukraine lors de la crise ukrainienne débutée en 2013 : selon lui, ‘l’administration Obama a dépensé 5 milliards de dollars pour un coup d'État contre le gouvernement élu’”... Une description à couper le souffle de cette affaire allant de Nuland à Friedman pour les détails, – ici, dans ce Wiki-turbo balancé sur Pilger, dénoncés comme autant d’infamies...)

» Tout ce qui vient du Système ou approchant à propos de Pilger relève de ce ‘monde nouveau’ qui m’est totalement étranger et représente la fabrication brutale des intoxications de l’esprit à l’aide des outils de la subversion et de l’inversion, dans les fanfares-bouffe de la contre-civilisation. Il me paraît inutile de perdre son temps à répondre point par point à toutes les infamies qui sont dévidées à son propos : leurs propres excès, leur extravagance même font l’affaire, la surpuissance du simulacre assurant très vite son autodestruction.

» Tout cela n’étant que pour vous mettre en bouche à propos de ce qui va suivre, qui est un hommage de chroniqueur à chroniqueur, – je préfère ce mot à celui puant du ‘journaliste’ d’aujourd’hui, – hommage de ma part venu du temps où le mot ‘journaliste’ avait encore un sens honorable. [...] J’ai personnellement la même sensation que celle qu’exprime Pilger dans ses réponses sur ce sujet, lorsqu’il parle de cette époque où le journaliste faisait encore un métier honorable, comparée aux sombres jours d’aujourd’hui, où il est devenu l’infamie même, où le vrai journaliste a dû entrer en dissidence comme il y eut les samizdat avant lui, du temps de l’URSS qui n’était qu’avant-goût de ce qui nous attendait... »

Venons-en maintenant au sujet du jour, avec un article de Pilger sur l’histoire du calvaire de l’Afghanistan, du fait des Américanistes-Occidentalistes du bloc-BAO, plutôt que des Talibans. Pilger reprend l’histoire de l’Afghanistan depuis 1978 et nous conduit jusqu’à aujourd’hui, pour fixer les responsabilités, dans le sens évident signalé ci-dessus.

Je suis assez sensible à son approche parce que j’ai vécu, en quelque sorte in vivo, dans les milieux des correspondants des dissident soviétiques à Bruxelles, autour des ‘Cahiers du Samizdat’, la naissance du mythe des Moudjahidines, ou ‘Freedom Fighters’ pour les reagano-tatchériens. Ce mythe fut effectivement installé dans les mêmes quartiers et réseaux que les dissidents soviétiques, l’ensemble étant alors considéré comme d’une même nébuleuse de la liberté, en lutte contre le totalitarisme soviétique. J’ai eu depuis le temps de faire le tour de la question et je dis ici mon absolue conviction que ces divers groupes, même s’ils traitaient des événements et des acteurs que tentaient parallèlement de manipuler diverses officines formant le groupe des ‘usual-confirmed guilty-suspects’ où trônait l’inévitable CIA, étaient dans le cadre de la nébuleuse-samizdat animés d’une honnêteté et d’une conviction sans faille. Nous avons aussitôt cru au ‘mythe des Moudjahidines’ dans sa complète pureté, – même s’ils avaient tout de même des arguments en leur faveur qui justifiaient sur l’instant et en partie cette croyance ; à un point où je dirais bien que ce ‘mythe’ fut un montage presque parfait, avec un impeccable mélange  de demi-vérités et de trois-quarts de narrative. (On sait que les meilleures montages sont ceux qui comprennent une part de vérité, et encore mieux si les monteurs croient à leurs montages comme expression de la vérité, ce qui était souvent le cas ici.)

Par conséquent, voilà l’occasion d’un certain mea-culpa par rapport à mes jeunes années, et aussi une mesure de la difficulté de saisir l’histoire dans toutes ses dimensions quand on la vit. Je noterais d’ailleurs ici que la situation est aujourd’hui beaucoup plus facile, tant les montages sont grotesques et prennent eau de toutes parts. Il est beaucoup plus facile d’évoluer et de se fixer pour un enquêteur suffisamment indépendant, avec la distance qu’il faut, décidé à balancer un rude coup de pied là où cela importe dans l’anatomie de la narrative sans fabriquer un complot pour cela, ni se salir à se poser en justicier s’engageant aveuglément dans une autre narrative pour avoir la peau de la première.

J’ai été étonné ponctuellement, et gravement, dans le texte de Pilger, d’y rencontrer le rapide rapport de la rencontre du chroniqueur avec Brzezinski en 2010. On sait que Brzezinski fut l’architecte de départ des manigances américanistes qui sont à la base de l’activation opérationnelle des armées de l’islamisme depuis les années 1980, dont nous ne sommes toujours pas sortis. Pilger rencontre Brzezinski en 2010 et lui demande...

« En 2010, j’étais à Washington et je me suis arrangé pour interviewer le maître d’œuvre de l’ère moderne de souffrance de l'Afghanistan, Zbigniew Brzezinski. Je lui ai cité son autobiographie dans laquelle il admettait que son grand projet pour attirer les Soviétiques en Afghanistan avait fait naître “quelques musulmans excités”.

– Avez-vous des regrets ?, ai-je demandé.

– Des regrets ! Des regrets ! Pourquoi des regrets ? »

Ce qui m’a frappé ici, c’est l’extraordinaire intangibilité de la certitude de Brzezinski quant à la valeur, l’importance, sinon la vertu de ce qu’il fit en 1978. On peut comparer avec l’interview qu’il donna en janvier 1998 au ‘Nouvel Observateur’ sur le cas. On retrouve même des mots similaires, comme celui d’“excités” pour qualifier les islamistes et/ou musulmans, alors que certains événements, d’une certaine importance et d’une importance certaine, ont eu lieu entre 1998 et 2010, qui auraient pu offrir de quoi nuancer le jugement de 2010. Rien du tout : l’homme tient ferme sur ses convictions, sans le moindre douter par rapport à ce qu’il fait malgré tout ce que les événements ont défait en cascades catastrophiques ; d’ailleurs, comme il est dit justement et comme pour nous rassurer sur la stabilité er l’universalité de l’aveuglement, nous savons qu’il continua à exercer son influence qui était considérable sur les directions et élites américanistes, jusqu’à sa mort en 2015.

Je rappelle ici le passage :

« N. O. — Lorsque les Soviétiques ont justifié leur intervention en affirmant qu'ils entendaient lutter contre une ingérence secrète des Etats-Unis en Afghanistan, personne ne les a crus. Pourtant, il y avait un fond de vérité... Vous ne regrettez rien aujourd'hui?

Z. Brzezinski. — Regretter quoi? [...] Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d'attirer les Russes dans le piège afghan et vous voulez que je le regrette ?

N. O. — Vous ne regrettez pas non plus d'avoir favorisé l'intégrisme islamiste, d'avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes?

Z. Brzezinski. — Qu'est-ce qui est le plus important au regard de l'histoire du monde? Les talibans ou la chute de l'empire soviétique? Quelques excités islamistes ou la libération de l'Europe centrale et la fin de la guerre froide?

N. O. — “Quelques excités”? Mais on le dit et on le répète: le fondamentalisme islamique représente aujourd'hui une menace mondiale.

Z. Brzezinski. — Sottises! Il faudrait, dit-on, que l'Occident ait une politique globale à l'égard de l'islamisme. C'est stupide : il n'y a pas d'islamisme global. Regardons l'islam de manière rationnelle et non démagogique ou émotionnelle. C'est la première religion du monde avec 1,5 milliard de fidèles. Mais qu'y a-t-il de commun entre l'Arabie Saoudite fondamentaliste, le Maroc modéré, le Pakistan militariste, l'Égypte pro-occidentale ou l'Asie centrale sécularisée? Rien de plus que ce qui unit les pays de la chrétienté... »

Voici donc ci-dessous le texte de Pilger qui nous rappelle la perspective historique qui a accouché de la monstrueuse situation de ces derniers quinze jours, et l’écrasante responsabilité du bloc-BAO américanistes-occidentalistes, pendant que tous les salons et ligues geignards du bloc pleurent, – larmes de crocodile-BAO garanties, – sur la supposée menace des talibans, sur leur supposé terrible traitement qu’ils vont appliquer aux citoyens afghans. Il y a quelque chose de presqu’au-delà de l’humain dans l’incroyable certitude que nous entretenons de notre vertu absolument métahistorique, y compris lorsque c’est pour dénoncer notre “blanchité” dont les Afghans se seraient bien passés.

En complément me semble-t-il très utile, un texte particulièrement vivant et tendu, un court reportage du  journaliste (sans guillemets ) de journaliste de RT.com Murad Gazdiev, arrivé hier sur l’aéroport de Kaboul. Il complète celui de Pilger en donnant une courte mais spectaculaire description de l’actuelle situation de l’Afghanistan, au bout du long calvaire rapporté par Pilger.

Tout comme celui de Gazdiev, le texte de Pilger est du 25 août sur RT.com, car il s’avère clairement que le site russe et le réseau RT sont parmi les meilleurs sources d’information de grande audience aujourd’hui. Le mythe du “journalisme” occidental, particulièrement aux USA avec la presseSystème, vaut le mythe de Moudjahidines.

PhG, Semper Phi

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Le Grand Jeu des nations écrasées

Alors qu'un tsunami de larmes de crocodile submerge les politiciens occidentaux, l'histoire de ce pays est ignorée [dirait-on “cancelled” ? NdT]. Il y a bien plus d'une génération, l’Afghanistan avait gagné sa liberté, que les États-Unis, la Grande-Bretagne et leurs “alliés” ont détruite.

En 1978, un mouvement de libération dirigé par le Parti démocratique populaire d'Afghanistan (PDPA) renversa la dictature de Mohammad Daud, le cousin du roi Zahir Shar. Il s'agissait d’une révolution immensément populaire qui prit les Britanniques et les Américains par surprise.

Les journalistes étrangers présents à Kaboul, rapporte le New York Times, furent surpris de constater que « presque tous les Afghans qu'ils ont interrogés ont déclaré qu'ils étaient ravis du coup d'État ». Le Wall Street Journal rapporta que « 150 000 personnes... ont défilé pour honorer le nouveau drapeau... les participants semblaient véritablement enthousiastes».

Le Washington Post rapporta que « la loyauté des Afghans envers le gouvernement peut difficilement être mise en doute ». Laïque, moderniste et, dans une large mesure, socialiste, le gouvernement avait lancé un programme de réformes visionnaires comprenant l'égalité des droits pour les femmes et les minorités. Les prisonniers politiques furent libérés et les dossiers de la police brûlés publiquement.

Sous la monarchie, l'espérance de vie était de 35 ans ; un enfant sur trois mourait en bas âge. Environ 90% de la population était analphabète. Le nouveau gouvernement introduisit la gratuité des soins médicaux. Une campagne d'alphabétisation de masse fut lancée.

Pour les femmes, les progrèss n’avaient pas de précédent ; à la fin des années 1980, la moitié des étudiants universitaires étaient des femmes, et les femmes représentaient 40% des médecins, 70% des enseignants et 30% des fonctionnaires afghans.

Les changements ont été si radicaux qu’ils restent vivaces dans la mémoire de ceux qui en ont bénéficié. Saira Noorani, une chirurgienne qui a fui l'Afghanistan en 2001, se souvient :

« Toutes les filles pouvaient aller au lycée et à l'université. Nous pouvions aller où nous voulions et porter ce qui nous plaisait... Nous avions l'habitude d'aller dans les cafés et au cinéma pour voir les derniers films indiens le vendredi... tout a commencé à mal tourner lorsque les moudjahidines ont commencé à gagner... c'étaient les gens que l'Occident soutenait. »

Pour les États-Unis, le problème du gouvernement PDPA était qu'il était soutenu par l'Union soviétique. Pourtant, il ne fut jamais la “marionnette” raillée en Occident, pas plus que le coup d'État contre la monarchie n'a été “soutenu par les Soviétiques”, comme la presse américaine et britannique l'a prétendu à l'époque.

Le secrétaire d'État du président Jimmy Carter, Cyrus Vance, a écrit plus tard dans ses mémoires : « Nous n’avions aucune preuve d’une quelconque complicité soviétique dans le coup d’État. »

Dans la même administration se trouvait Zbigniew Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale de Carter, un émigré polonais, anticommuniste fanatique et avec la morale d’un extrémiste politique, dont l’influence constante sur [tous] les présidents américains n'a cessé qu'avec sa mort en 2017.

Le 3 juillet 1979, à l’insu du peuple américain et du Congrès, Carter a autorisé un programme d’“action secrète” de 500 millions de dollars visant à renverser le premier gouvernement laïc et progressiste d'Afghanistan. Ce programme a reçu le nom de code ‘Opération Cyclone’ de la CIA.

Les 500 millions de dollars ont permis d'acheter, de soudoyer et d'armer un groupe de fanatiques tribaux et religieux connus sous le nom de Moudjahidines. Dans son histoire semi-officielle, le journaliste du Washington Post Bob Woodward écrit que la CIA a dépensé 70 millions de dollars rien qu'en pots-de-vin. Il décrit une rencontre entre un agent de la CIA connu sous le nom de “Gary” et un chef de guerre appelé Amniat-Melli :

« Gary a placé une liasse de billets sur la table : 500 000 dollars en blocs de billets de 100 dollars d’un pied [30 cm]. Il pensait que ce serait plus impressionnant que les 200 000 dollars habituels, que ce serait la meilleure façon de dire “nous sommes là, que nous sommes sérieux, voici de l'argent car nous savons que vous en avez besoin...” Gary allait bientôt demander au quartier général de la CIA et recevoir 10 millions de dollars en espèces. »

Recrutée dans tout le monde musulman, une armée secrète d’obédience américaine a été formée dans des camps au Pakistan dirigés par les services de renseignement pakistanais, la CIA et le MI6 britannique. D'autres ont été recrutés dans un collège islamique de Brooklyn, à New York, à proximité des tours jumelles. L'une des recrues était un ingénieur saoudien appelé Oussama Ben Laden.

L'objectif était de répandre le fondamentalisme islamique en Asie centrale et de déstabiliser et finalement de détruire l'Union soviétique. 

En août 1979, l'ambassade des États-Unis à Kaboul a déclaré que « les intérêts plus larges des États-Unis... seraient servis par la disparition du gouvernement PDPA, malgré les revers que cela pourrait entraîner pour les futures réformes sociales et économiques en Afghanistan ».

Relisez les mots ci-dessus que j'ai mis en italique. Il est rare qu'une intention aussi cynique soit exprimée aussi clairement. Les États-Unis disaient qu'un gouvernement afghan véritablement progressiste et les droits des femmes afghanes pouvaient aller au diable.

Six mois plus tard, les Soviétiques ont fait leur entrée fatale en Afghanistan en réponse à la menace djihadiste créée par les Américains à leur porte. Polus tard armés de missiles Stinger [portables, sol-air] fournis par la CIA et célébrés comme des “combattants de la liberté” par Margaret Thatcher [et Reagan], les moudjahidines ont fini par chasser l’Armée rouge d'Afghanistan

S'appelant eux-mêmes l'Alliance du Nord, les Moudjahidines étaient dirigés par des chefs de guerre qui contrôlaient le commerce de l'héroïne et terrorisaient les femmes des zones rurales. Les Talibans étaient une faction ultra-puritaine, dont les mollahs s’habillaient de noir et punissaient le banditisme, le viol et le meurtre, mais bannissaient les femmes de la vie publique.

Dans les années 1980, j'ai pris contact avec l'Association révolutionnaire des femmes d'Afghanistan, connue sous le nom de RAWA, qui avait tenté d'alerter le monde sur la souffrance des femmes afghanes. À l'époque des talibans, elles dissimulaient des caméras sous leurs burqas pour filmer les atrocités,  et notamment celles des moudjahidines soutenus par l'Occident. Marina, de RAWA, me dit alors : « Nous avons apporté la cassette vidéo à tous les principaux groupes de médias, mais ils ne voulaient rien savoir... ».

En 1996, le gouvernement éclairé du PDPA a été renversé. Le président, Mohammad Najibullah, s'était rendu aux Nations unies pour appeler à l'aide. A son retour, il a été pendu à un lampadaire.

« J’avoue que [les pays] sont pour mol des pièces sur un échiquier sur lequel se joue un grand jeu pour la domination du monde », disait déclara Lord Curzon en 1898,.

Le vice-roi des Indes faisait notamment référence à l'Afghanistan. Un siècle plus tard, le Premier ministre Tony Blair a utilisé des mots à peine différents.

« C’est le moment à saisir », dit-il déclaré après le 11 septembre 2001. « Le kaléidoscope a été secoué. Les pièces sont en mouvement. Bientôt, elles se stabiliseront à nouveau. Avant qu'elles ne le fassent, il nous faut réorganiser ce monde autour de nous. »

Sur l'Afghanistan, il ajouta ceci : « Nous ne nous retirerons pas [sans veiller à] trouver un moyen de sortir de la pauvreté qu’est votre misérable existence. »

Blair faisait écho à son mentor, le président George W. Bush, qui s’adressait en ces termes aux victimes de ses propres bombes, depuis le bureau ovale : « Le peuple opprimé d'Afghanistan connaîtra la générosité de l'Amérique. En même temps que nous frapperons des cibles militaires, nous larguerons de la nourriture, des médicaments et des fournitures pour les personnes affamées et souffrantes... »

Presque chaque mot était faux. Leurs déclarations de préoccupation étaient de cruelles illusions pour une sauvagerie impériale que “nous”, en Occident, nous reconnaissons rarement comme telle.

En 2001, l'Afghanistan était sinistré et dépendait des convois de secours d'urgence en provenance du Pakistan. Comme l'a rapporté le journaliste Jonathan Steele, l'invasion a indirectement causé la mort de quelque 20 000 personnes, l’approvisionnement des victimes de la sécheresse ayant cessé et les gens ayant fui leurs maisons.

Dix-huit mois plus tard, j'ai trouvé dans les décombres de Kaboul des bombes à fragmentation américaines non explosées, [intentionnellement peintes en jaune] pour être confondues avec des colis de secours peints en jaune et largués depuis les airs. Elles ont déchiqueté des enfants affamés qui se précipitaient pour trouver quelque nourriture.

Dans le village de Bibi Maru, j'ai vu une femme appelée Orifa s'agenouiller devant les tombes de son mari, Gul Ahmed, un tisseur de tapis, de sept autres membres de sa famille, dont six enfants, et de deux enfants qui tués à leur côté.

Un avion F-16 américain était apparu dans un ciel bleu éblouissant et avait largué une bombe Mk82 de 250 kilos sur la maison d’Orifa, faite de boue séchée, de pierre et de paille. Orifa était absente au moment de l’attaque. À son retour, elle avait rassemblé les morceaux de corps éparpillés.

Quelques mois plus tard, un groupe d'Américains est venu de Kaboul et lui a remis une enveloppe contenant quinze billets, soit un total de 15 dollars. « Deux dollars pour chaque membre de ma famille tué », a-t-elle dit.

L'invasion de l'Afghanistan était une supercherie. Au lendemain du 11 septembre, les Talibans ont cherché à se distancer d'Oussama Ben Laden. Ils étaient, à bien des égards, subventionné par les Américains. L’administration Clinton avait conclu avec eux une série d'accords secrets pour permettre la construction d'un gazoduc de 3 milliards de dollars par un consortium de compagnies pétrolières américaines.

Dans le plus grand secret, des dirigeants talibans avaient été invités aux États-Unis et reçus par le PDG de la société Unocal dans son manoir du Texas et par la CIA à son siège en Virginie. L'un des négociateurs était Dick Cheney, qui devient plus tard le vice-président de George W. Bush.

En 2010, j'étais à Washington et je me suis arrangé pour interviewer le maître d'œuvre de l’ère moderne de souffrance de l'Afghanistan, Zbigniew Brzezinski. Je lui ai cité son autobiographie dans laquelle il admettait que son grand projet pour attirer les Soviétiques en Afghanistan avait fait naître « quelques musulmans excités ».

« Avez-vous des regrets ? », ai-je demandé.

« Des regrets ! Des regrets ! Pourquoi des regrets ? »

Lorsque nous contemplons les scènes actuelles de panique à l'aéroport de Kaboul et que nous entendons les journalistes et les généraux dans des studios de télévision lointains se lamenter sur le retrait de “notre protection”, n’est-il pas temps de prendre en compte de la vérité du passé dans l’espoir que toutes ces souffrances ne se reproduisent plus jamais ?

John Pilger

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World War Z’ à Kaboul

Le journaliste de RT Murad Gazdiev dit que ce que lui et son équipe ont vu à l'aéroport Hamid Karzai de Kaboul après l'avoir atteint ressemblait à une scène d'un film d'apocalypse zombie après une semaine d'efforts d'évacuation mouvementés par les États-Unis et leurs alliés.

Nous venons d'arriver à l'aéroport de Kaboul.

Les troupes américaines appellent ce qui se passe ici ‘World War Z’, en référence au film de zombies avec Brad Pitt. On comprend bien pourquoi.

La situation est épouvantable.

L'aéroport tout entier est jonché de douilles de balles et de grenades flash-bang. Tout, absolument tout est recouvert de barbelés. Toute la piste est bordée de barbelés.

Les tirs sont incessants, il ne se passe pas 10 minutes sans qu'il y ait des coups de feu. Soit à l'intérieur de l'aéroport, les troupes américaines faisant fuir les locaux les plus téméraires, soit près de l'entrée principale, où les talibans découragent les réfugiés potentiels.

Les vêtements sont partout. De rares sandales, des chaussures de femme déchirées, des chemises et des foulards. Les murs de fils barbelés font parfois penser à des arbres de Noël, accrochés à des vêtements et à des détritus. Un rappel des foules et de la cohue des premiers jours de l'évacuation.

Au moment où j'écris ces lignes, quelque chose est en train de brûler à l'extrémité nord de l'aéroport, – une colonne de fumée s'élève près des avions cargo américains garés. On ne peut pas dire quoi exactement.

À une vingtaine de mètres de nous, des pelotons de soldats américains et italiens semblent faire une pause, – ils se prélassent sur des chaises de bureau qu’ils ont traînées hors du terminal de l’aéroport en ruines. Ils se prélassent à côté des mêmes grillages barbelés tristement célèbres, que des civils afghans ont franchi, comme des zombies, pour tenter de s'échapper.

A propos des Afghans, que nous avons vus pendant l'atterrissage. Ils sont maintenant alignés en formations carrées (ceux qui ont été approuvés pour l'évacuation), – et sont obligés de s'asseoir sous le chaud ciel d'été afghan pendant des heures et des heures. Femmes, enfants... tous, selon la presse américaine.

Malheureusement, nous ne pouvons pas publier de photos ou de vidéos pour le moment, cela violerait l'accord d'évacuation entre la Russie et les États-Unis. [Les images utilisées dans cet article ont été tournées par une équipe de RT à l'extérieur de l'aéroport] Les troupes américaines sont sur les nerfs, l’atmosphère est tendue. Chacun de leurs vols décolle sous les tirs des combattants talibans. Vous pouvez comprendre pourquoi ils ne veulent pas fournir aux talibans un schéma détaillé de l'endroit où chacun est stationné à l'intérieur.

Le fait que le ministère russe des affaires étrangères ait réussi à conclure un accord avec les États-Unis pour laisser entrer les avions d'évacuation russes, dans une période aussi mouvementée, relève du miracle diplomatique.

Nous ne pouvons tout simplement pas risquer de mettre en péril cet accord et la sécurité de cette évacuation et de celles à venir, juste pour vous montrer des photos que vous oublierez avoir vues en une semaine.

Murad Gazdiev

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