L’ISG a perdu la guerre

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L’ISG a perdu la guerre

19 décembre 2006 — Les indices s’accumulent, l’entêtement de GW se confirme, la guerre de Washington arrive à son terme. Il semble maintenant très probable que l’administration GW Bush entend renforcer l’engagement US en Irak, au moins temporairement. Certains, — les “neocons” en tête évidemment, — jugent qu’il s’agit d’un tournant stratégique vers la victoire en Irak. Rien que ça. Les esprits sont toujours prompts à s’enflammer, le désordre continue à régner.

Par “guerre de Washington”, nous entendons bien entendu la bataille principale : l’ISG et les modérés contre le radicalisme bushiste.

Effectivement, le destin du rapport de l’ISG qui devait tout changer semble scellé.

Victoire complète et déroute achevée de l’ISG

Annoncé comme victorieux en octobre, confirmé en novembre par le résultat radical des élections, publié le 7 décembre (mauvais signe, l’anniversaire de Pearl Harbor), le rapport de l’ISG (Iraq Study Group) de James Baker est en train de boire jusqu’à la lie le calice de la défaite totale après avoir connu prématurément l’ivresse de la victoire. Etrange destin, bien à l’image du désordre washingtonien.

Commandé par le Congrès au printemps dernier, regroupant un ensemble bipartisan très influent, le rapport de l’ISG (groupe ad hoc formé pour l’occasion) était destiné à faire pression sur le président GW Bush dont on jugeait déjà qu’il était devenu incontrôlable, pour qu’il modifie la stratégie américaniste en Irak vers des voies de compromis, voire de désengagement. L’ISG représente la tendance classique, modérée, de l’establishment washingtonien.

Le processus est classique à Washington lorsque l’exécutif se trouve dans une situation difficile et qu’il faut le rappeler aux bons usages. On fait appel à des “vieux sages” (des “wise men”, selon la terminologie washingtonienne), qui apparaissent comme “au-dessus de la mêlée”, qui proposent avec sagesse comme il se doit des solutions de changement de politique tout en ménageant la susceptibilité de chacun, et notamment du chef de l’exécutif. Dans ce cas, le groupe s’appuyait sur deux vieux routiers, les deux co-présidents : le républicain James Baker, homme d’une formidable influence, ancien secrétaire d’Etat et ami intime de Bush-père, et véritable initiateur de l’ISG ; le démocrate Lee Hamilton, ancien sénateur et président de la commission des affaires étrangères du Sénat, qui apportait la caution de l’establishment démocrate modéré.

Pourtant, par rapport aux initiatives du même ordre qu’on a rappelées, notamment du temps du Viet-nâm, l’objectif de l’ISG était plus la situation à Washington que la situation en Irak. Les solutions que l’ISG offrait pour l’Irak n’apportaient rien de révolutionnaire (les néo-conservateurs ont pu justement faire observer qu’elles avaient toutes été plus ou moins proposées depuis le début des troubles en Irak). La principale tâche du groupe était de rétablir la paix et l’ordre au sein de l’establishment washingtonien pour permettre à un consensus de s’établir, et à une orientation politique modérée et pragmatique d’être prise.

Bien entendu, par rapport aux engagements de GW, il s’agissait d’une attaque non déguisée. Le radicalisme de la politique de GW était directement mis en cause puisque l’ISG proposait un désengagement qui était de toutes les façons une acceptation implicite de la défaite.

Durant toute la campagne électorale des élections du 7 novembre, la pression de l’ISG sur l’administration monta, parallèlement à la perception de l’évolution de l’opinion publique et des électeurs, de plus en plus hostiles à la guerre en Irak. Une impression de déroute de l’administration se dégageait de plus en plus nettement tout au long de ce mois d’octobre.

Cette chevauchée fantastique qui réduisit l’administration GW à une défensive désespérée culmina avec le scrutin du 7 novembre, qui apparut comme un triomphe de l’ISG contre l’administration. De même, le vote fut, au niveau direct de l’électorat, le triomphe d’un vote hostile à la guerre débouchant sur une grande victoire démocrate (même si les démocrates sont loin d’exprimer le contenu “anti-guerre” du vote, — mais on fait avec ce qu’on a). La conséquence la plus évidente fut le départ immédiat de Rumsfeld.

Mais, pour l’ISG, c’était un mois trop tard… Si l’ISG avait remis son rapport le 8 ou le 9 novembre, personne n’aurait pu s’y opposer. Bush eût été contraint à la capitulation. Erreur tactique fondamentale : l’ISG ne se pressa pas outre-mesure, et d’ailleurs peut-être ne le pouvait-il pas.

C’est, en effet, un mois plus tard seulement que l’ISG remit son rapport à GW Bush. Entre temps, sa position de supériorité absolue du 7 novembre s’était complètement érodée, pour plusieurs raisons.

• Le succès implicite mais éclatant de l’ISG du 7 novembre attira toute l’attention et toute l’activité de Washington sur le groupe et autour de lui. Cette abondance finit très rapidement par porter préjudice au Groupe, avec des interventions sans nombre, des chicaneries, des pressions, la mise à jour de dissensions internes selon l’évolution évidente que chaque tendance entendait tirer le plus de profit de cette “victoire” du 7 novembre. Même des personnalités objectivement favorables aux buts poursuivis par l’ISG attaquèrent férocement le rapport. Cela retarda la conclusion générale du rapport et, par conséquent, la remise solennelle du rapport au président, tout en réduisant considérablement son crédit.

• De son côté, l’administration ne chôma guère. Elle se reprit et se releva très vite du coup qui l’avait assommée le 7 novembre. Elle laissa dire les critiques (de l’ISG), puis les soutint discrètement à l’occasion. Elle annonça d’autres rapports sur le même sujet de la stratégie irakienne, diluant d’autant l’effet du rapport Baker.

• Finalement, les choses évoluèrent d’elles-mêmes et comme naturellement. Le rapport de l’ISG est devenu un document parmi d’autres, et bien évidemment le plus soumis à la critique après avoir été encensé par avance. GW l’a “saucissonné” en rejetant une proposition après l’autre parmi les 79 que le rapport contient, — mais rejetant, bien entendu, les plus importantes et les plus décisives. Aujourd’hui, on se trouve devant une perspective inverse à celle que préconisait l’ISG : un renforcement de la guerre américaniste en Irak (assorti de la garantie, sans rire, qu’effectivement le retrait US se fera en 2008, comme le recommande le rapport, une fois la “victoire” remportée).

Démonstration par l’absurde de l’ISG : Washington est non-réformable

Tactiquement, les promoteurs du rapport Baker n’ont pas été très habiles. L’explication est évidente : ils étaient si conscients de représenter l’establishment qu’ils ne doutaient pas une seconde qu’ils remettraient de l’ordre dans la boutique dès lors que leur initiative serait lancée. Il suffisait que le rapport parût pour que tout le monde s’y ralliât. Si l’on s’en tient à leur expérience et à l’historique de l’establishment washingtonien, ils étaient fondés de cultiver de telles certitudes. Pourtant, ils sont proches d’avoir complètement échoué. Cela signifie que l’establishment n’est plus ce qu’il était et que le désordre l’a remplacé.

On peut se trouver confirmé dans l’idée que Washington n’est aujourd’hui plus contrôlable, pas plus que GW Bush... En six semaines, l’aventure de l’ISG a fait, certainement contre son gré et à ses dépens, la démonstration du caractère simplement irréformable du système.