L’intelligence US et l’Ukraine

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L’intelligence US et l’Ukraine

Depuis le début du mois, les divers services et agences de renseignement US sont l’objet d’attaques et de mises en cause, essentiellement au Congrès. La critique fondamentale porte sur l’absence d’évaluations de la situation et d’une prospective convenable des événements, bref à peu près tout ce qui permet de résumer la globalité des choses et d’indiquer précisément ce que leur dynamique va engendrer... Traduit d’une façon plus abrupte, cela implique que le Congrès reproche à la communauté du renseignement (IC, ou Intelligence Community) de n’avoir rien prévu ni analysé spécifiquement du comportement de la Russie.

• Une critique plus précise porte sur les divergences d’analyses entre les différents services et agences, parfois dans des une mesure surprenante. Certaines précisions qui ont été apportées sur ces divergences montrent d’étranges appréciations de la part des services de renseignement. Ci-dessous, quelques extraits d’un article du Los Angeles Times du 5 mars 2014, où la DIA et la CIA diffèrent sur l’interprétation qu’il faut donner à l’exercice massif lancé par la Russie sur la frontière ukrainienne entre les 26-27 février et le 3 mars. (Tout le monde était informé de cet exercice annoncé de façon ouverte par la Russie, et l’affirmation officielle selon laquelle il n’avait “aucun rapport avec la situation en Ukraine” était faite avec une telle légèreté et une telle impudence évidemment calculée qu’il était évident au plus simple des lecteurs qu’il était complètement impensable, ni inimaginable, qu’il n’ait effectivement aucun rapport avec la situation en Ukraine. Comme, par ailleurs, l’accent était déjà mis sur la Crimée devenue point central de tension où la pression russe allait s’exercer, il est exceptionnellement révélateur de voir la DIA et la CIA parvenir à des conclusions négatives ou à peine mitigées sur la correspondance de cet exercice avec des mesures de pression et d’éventuelles incursions, directes ou indirectes, des Russes vers cette zone de l’Ukraine.)

«U.S. intelligence agencies disagreed on whether Russian President Vladimir Putin would order military intervention last week in Ukraine, officials said Tuesday, and the House Intelligence Committee is examining what caused the differing analyses. “We have begun a review to see what pieces were missing here,” said Mike Rogers (R-Mich.) who chairs the House Intelligence Committee. Lawmakers who read the competing intelligence analyses say they were given little guidance of what to believe, and were surprised last Friday when the Russians began taking control of border posts, airports and regional government facilities in Crimea.

»A classified report earlier in the week by the Pentagon's Defense Intelligence Agency, responsible for collecting and analyzing military intelligence, concluded that Russian military drills with 150,000 troops near the Ukrainian border would not provide a pretext for sending troops into Crimea. A separate classified analysis from the CIA said that some signs pointed to a Russian intervention, but that it did not expect one, the officials said.»

• L’IC se défend contre ces accusations d’incompétences, par la voix du DNI (Director of National Intelligence) James Clapper, qui faisait publier le 6 mars un communiqué sur ce qui avait été effectivement accompli. Politico.com diffusait le document avec quelques commentaires, le même 6 mars 2014 :

«Director of National Intelligence James Clapper is defending U.S. intelligence agencies' work in the days leading up to Russia's move into Crimea, denying through a spokesman that the intelligence community understated the chances of such a move. “Reports that the Intelligence Community was caught off guard by events in Crimea are highly inaccurate,” DNI spokesman Shawn Turner said in a statement Wednesday evening. “In the timeframe before the Russian incursion into Crimea, the IC’s expertise on Russian capabilities and intentions combined with our understanding of the highly dynamic environment to provide both advanced insight and warning.”[...]

»On February 26, for example, the IC warned that Crimea was a flashpoint for Russian-Ukraine military conflict. The assessment included an analysis of Russian military assets staged for a potential deployment, and those already in Ukraine that could be used for other purposes. It clearly stated that the Russian military was likely making preparations for contingency operations in the Crimea and noted that such operations could be executed with little additional warning...»

Nous avouerions que l’exemple donné, à savoir la révélation, le 26 février par l’IC, selon laquelle la Crimée était devenue le point explosif d’une confrontation militaire entre la Russie et l’Ukraine, ne nous impressionne pas particulièrement. Il nous semble que nous ne disions pas autrement, un jour plus tôt (voir le 25 février 2014, «La Crimée explosive») : «Ces narrative antirusses n’empêchent donc pas que l’ensemble Crimée-Sébastopol semblerait l’objet d’une manœuvre assez habile de pénétration, à la fois des forces administratives et des forces militaires russes, pour au moins encadrer et éventuellement accélérer le courant sécessionniste qui s’exprime à très haute voix depuis deux jours dans cette zone, en même temps que dans l’Est et le Sud de l’Ukraine. Aucune confirmation officielle, ni démenti d’ailleurs, sur certains mouvements administratifs comme sur certains mouvements de forces. On trouve dans Infowars.com, le 25 février 2014, une reprise d’informations de provenance russe ou locale»... Et cela étant écrit, comme on peut en juger, non à partir de notre propre et pourtant imposante Intelligence Communauty, mais plutôt à partir de nombreuses sources ouvertes, accessibles partout, évidentes, etc., et soutenues par ailleurs par le simple bon sens de la manœuvre russe.

• Alors, Finian Cunningham n’a-t-il pas un peu raison, lui ? Il analyse “la machine occidentale à fabriquer des mensonges, incompétente et en pleine banqueroute” (voir PressTV.ir, le 9 février 2014) et commente que les services de renseignement US sont totalement noyés dans un océan de montages, de narrative faites de mensonges s’ajoutant les uns aux autres et multipliant exponentiellement la subversion des faits, et donc absolument impuissants à restituer la vérité de la situation, même approximative ? Lisons-le :

«American intelligence is so dumb because it is part of the totalitarian indoctrination system that is American politics. The American ruling class and its fascist military-financial-industrial complex has concocted so many lies and false propaganda over decades to justify its global terrorism that the system does not know what is real or not any more. It is so bloated on its own self-righteous arrogance and self-serving vanity that rational analysis of geopolitics is an impossible task in Washington. A diseased system cannot diagnose itself or others. And America's political system, as with that of Europe, is rotten to its plutocratic core.

»Events in Ukraine, just as those in Syria, show that the US and its Western puppet regimes are up to their necks in criminal regime change. In Syria, Washington is relying on [militants] to do its dirty work there; while in Ukraine the role falls to neo-Nazi fascists. These proxies are in the business of sacking legitimate, sovereign governments for the benefit of Western finance capitalists – the only last remaining economic function of bankrupt capitalism. Against all the evidence staring us in the face, Western governments and their propagandist news media turn reality on its head by claiming that what is going are popular democratic uprisings, which the West is valiantly supporting... [...]

»Instead of being able to assess reality of events in Ukraine, Western politicians and their media bluster about Russian “aggression” and “violation of sovereignty”. And Western intelligence is integral to this fascistic culture of lying and deception by the ruling elite. That function of fabricating lies, peddling falsehoods, covering up for huge criminality, including the supreme crime of war of aggression, has corroded any ability for genuine intelligence. The events in Ukraine and its Crimean Peninsula reveal not just gross incompetence among Western intelligence. More than that, the events are a reflection of the morally bankrupt American government and its Western allies and their now congenital inability to tell truth – or deal with the reality of their own criminality.»

La situation du renseignement US vis-à-vis des événements en Ukraine est effectivement singulièrement baroque, sinon surréaliste, outre d’être une déroute à la fois complète et comique puisqu’analysant avec précisions des faits que tous les lecteurs de l’internet connaissent. Les événements se déroulent à une telle vitesse, et le plus souvent à ciel ouvert, que les méthodes habituelles du renseignement se révèlent impuissantes, et même retardatrices pour prendre en compte l’évolution de la situation. Habitués à travailler avec une lourde machinerie de procédures ultra-secrètes, de recoupements, confrontés à leurs propres opérations de désinformation et de mésinformation, mais aussi celles d’autres agences et services du même gouvernement US qui agissent souvent en solo et sans informer les autres services (par exemple, l’activisme de groupes tel que celui de Nuland et des neocons implantés au département d’État), l’IC doit effectuer son travail d’abord en cherchant à se débarrasser de tous les obstacles qu’elle a elle-même semés, et que la partie US a semés, pour une bonne compréhension des éléments épars de la situation ainsi expurgée. C’est-à-dire qu’il y a tout un travail de nettoyage de sa propre auto-désinformation qui doit être effectué avant d’en arriver à l’analyse directe de la situation, sans s’aviser que cette analyse pourrait déjà avoir été faite directement en sources ouvertes. Au reste, même maintenant, aujourd’hui, l’IC donne une image qu’elle juge certaine de la situation, qui n’est pas certaine du tout. L’“invasion” stricto sensu de la Crimée par les troupes russes est toujours une hypothèse, d’autant plus délicate à substantiver que les Russes ont légalement 25 000 hommes dans leur base de Sébastopol, et que ni leur présence, ni leur mouvement ne peuvent être tenues pour une invasion.

On constate alors qu’il y a un pas supplémentaire dans l’autodestruction du renseignement US en général, depuis les grands scandales des années 2002-2006, avec les montages concernant les armes de destruction massive irakiennes et le nucléaire iranien, où l’IC qui avait d’assez bons renseignement s’était trouvé en désaccord avec le pouvoir civil et avait dû lui céder en entérinant de fausses évaluations pour justifier les entreprises contre l’Irak (invasion) et l’Iran (pression avec menaces d’attaque). Cette fois, l’Ukraine montre nettement, après des crises de transition (Libye et Syrie, où il y eut encore des controverses entre IC et pouvoir politique), que l’IC elle-même est contaminée par la manufacture express de narrative correspondant non seulement aux exigences du pouvoir politique, mais à une construction générale totalement faussaire de la situation à laquelle l’IC elle-même collabore et est partie prenante. Nous ne sommes plus en présence seulement de mensonges, de montages spécifiques, etc., même s’il y a tout cela, mais bien de constructions structurées générales incluant des mensonges bien entendu, mais surtout imposant une perception complètement orientée et subvertie de la situation. C’est ce que nous observions hier, le 10 mars 2014 :

«Les décisions jusqu’au fondamental sont prises en fonction de l’évolution du système de la communication, non pas de la seule propagande, c’est-à-dire non pas en fonction de mensonges pur et simple et limités à eux-mêmes mais en fonction de construction structurée (et évidemment faussaires et subversives). Il s’agit des narrative qui enchaînent les décideurs non à cette circonstance limitée du mensonge mais à toute une théorie de développement viciée, à toute une conception conceptuelle faussaire, et finalement, d’une façon inéluctable, à une perception du monde invertie qui leur est imposée.»

... On n’arrête pas le progrès : les narrative ont servi d’abord à décrire des politiques pour les justifier, puis pour les opérationnaliser. Désormais, elles ont envahi absolument tout le champ de la perception. Elles décrivent la situation, elles remplacent la vérité de la situation, elles sont la vérité de la situation. Ne voulant pas être en reste, l’IC s’est mise au même exercice. Il ne reste plus qu’à attendre les résultats tonitruants de cette fine évolution.

 

Mis en ligne le 11 mars 2014 à 11H44