L’intégration de la crise, ou la vision de la dystopie

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Nous nous arrêtons à un article de Larry Elliott sur “la crise”, perçue désormais comme générale et non plus seulement financière, – et cette distinction encore imprécise est pour nous l’essentiel. C’est toute la différence entre GFC2 et GCCC, selon la classification que nous avons proposée le 4 août 2011.

L’article d’Elliott est du 14 août 2011, dans le Guardian. Une particularité importante est qu’il s’agit d’un article d’un journaliste spécialisée en économie, puisque Elliott, qui est au Guardian depuis 1988, est présenté comme «the Guardian's economics editor». Nous présentons le début de son texte et sa conclusion, qui sont pour nous l’essentiel de sa réflexion, le reste étant consacré à une analyse des travers irréversibles du système financier, avec d’éventuelles suggestions sans beaucoup de conviction de le modifier de fond en comble.

• L’introduction du texte propose la notion de dystopie, par opposition formelle à utopie en tant que “contre-utopie” (mais l’utopie pouvant évidemment s’avérer une dystopie dissimulée, lorsqu’elle se confirme comme irréalisable et produit son contraire, – c’est même en général la source principale d’une dystopie). Elle introduit surtout, de façon essentielle pour nous, la notion d’intégration complète de la crise financière de ce début août et des émeutes de Londres, y compris, et surtout, l’appréciation très originale que le comportement des traders des Bourses est similaire à celui des émeutiers de Londres. Le bref passage optimiste, renvoyant à la cohésion de la communauté musulmane de Londres, est plutôt faiblard et, à l’examiner, peut très bien s’intégrer dans la vision dystopique dans la mesure où cette cohésion d’une communauté spécifique différente de l’ensemble britannique traditionnel renvoie a contrario à la destructuration et à la dissolution de cette société britannique traditionnelle, voire même en est un signe indubitable.

«For the past two centuries and more, life in Britain has been governed by a simple concept: tomorrow will be better than today. Black August has given us a glimpse of a dystopia, one in which the financial markets buckle and the cities burn. Like Scrooge, we have been shown what might be to come unless we change our ways.

»There were glimmers of hope amid last week's despair. Neighbourhoods rallied round in the face of the looting. The Muslim community in Birmingham showed incredible dignity after three young men were mown down by a car and killed during the riots. It was chastening to see consumerism laid bare. We have seen the future and we know it sucks. All of which is cause for cautious optimism – provided the right lessons are drawn.

»Lesson number one is that the financial and social causes are linked. Lesson number two is that what links the City banker and the looter is the lack of restraint, the absence of boundaries to bad behaviour. Lesson number three is that we ignore this at our peril.»

• La conclusion est tout aussi intéressante… Observons d’abord que les “solutions” économiques qu’effleurent Elliott sont, pour l’esprit-Système courant, de la catégorie de l’hérésie et du relaps : contrôle des capitaux, renaissance des syndicats, subventions publiques et… protectionnisme. Autant dire qu’Elliott ne voit d’espoir que dans des pratiques passées qui sont absolument mises à l’index, qui sont complètement impensables pour le Système ; cela dit autant sur la profondeur de son verdict de perversion totale du Système, que sur les possibilités (quasiment nulles dans ces conditions) de le réformer. Reste le verdict fondamental résumé par la dernière phrase : un système profondément malade et qui est dans l’attente d’exploser.

«A crisis that has been four decades in the making will not be solved overnight. It will be difficult to recast the global monetary system to ensure that the next few years see gradual recovery rather than depression. Wall Street and the City will resist all attempts at clipping their wings. There is strong ideological resistance to the policies that make decent wages in a full employment economy feasible: capital controls, allowing strong trade unions, wage subsidies, and protectionism.

»But this is a fork in the road. History suggests there is no iron law of progress and there have been periods when things have got worse not better. Together, the global imbalances, the manic-depressive behaviour of stock markets, the venality of the financial sector, the growing gulf between rich and poor, the high levels of unemployment, the naked consumerism and the riots are telling us something.

»This is a system in deep trouble and it is waiting to blow.»

L’analyse de Elliott n’est évidemment pas solitaire. Vont dans le même sens les avertissements, beaucoup plus techniques, du directeur de la Banque Mondiale (les déclarations de Robert Zoelick, le 14 août 2011, selon lequel “les marchés entrent dans une zone de grand danger”). Le sentiment général est bien que la phase du début août est à la fois un avertissement et le “début de quelque chose d’autre”. C’est à ce point que l’analyse d’Elliott apporte une nouveauté, par le constat que l’idée d’intégration de la crise-Système commence à s’imposer, non seulement d’un point de vue théorique mais bien dans le sens du concret immédiat, avec ce jugement original d’une similitude de comportement des traders de Wall Street et des émeutiers de Londres. Nous préciserions, pour notre compte, ce que nous suggère cette analogie : une “similitude de comportement” qui renvoie à une psychologie commune, laquelle serait évidemment commune à d’autres comportements dans le cadre d’autres crises (le “printemps arabe“, les “indignés” israéliens et ceux d’Europe, etc.). Il s’agirait bien entendu d’une psychologie malade à cause des contraintes du Système (Elliott parle d’un comportement maniaco-dépressif des “marchés” et des traders)

L’excellent jugement d’Elliott sur la similitude traders-émeutiers renvoie en réalité à une psychologie commune qui est, derrière ses affections pathologiques dues au Système, celle de la perception irrésistible d’une crise générale, et non plus des crises fractionnistes affectant les uns et les autres, chacun dans leur domaine. Ajouterions-nous que le jugement d’Elliott, tout comme son texte en général, est une démonstration per se ? Le phénomène de l’intégration englobe également le jugement d’Elliott lui-même, touché par cette psychologie de crise qui est la psychologie de l’intégration de toutes les crises en une crise générale qui touche le Système, c’est-à-dire notre civilisation (GCC et GCCC).

Dans ce cadre général, la perception dystopique que propose Elliott est complètement le legs même de l’utopie qui a commandé le développement et l’installation des divers systèmes “humains”, dont le système financier avec la référence capitaliste et du marché (et sa “main invisible” de Dieu) est sans doute le plus utopique de tous. Effectivement, l’utopie qui s’est installée d’une façon massive, écrasante, répondant à l’impulsion du Système depuis le “déchaînement de la matière”, s’est transformée naturellement en dystopie, et cela en une phase d’accélération intense depuis quelques années. Cette dystopie qui implique l’effondrement du Système avec tous les maux qui lui sont associés (désordres divers), s’avère finalement une évolution vertueuse ; la destruction de l’utopie construite par le Système pour imposer sa production de la perversion totale, conduit à la dystopie qui s’exprime dans l’effondrement du Système, actuellement en cours et déclenchant cette perception de l’intégration générale des crises en une crise générale, ou crise de notre contre-civilisation. Même les chroniqueurs économiques des journaux britanniques commencent à réaliser la chose.


Mis en ligne le 15 août à 11H09

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