L’important, c’est de ne pas gagner...

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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 1928

L’important, c’est de ne pas gagner...

12 novembre 2020 – Tout le monde répète à satiété la phrase fameuse du baron Pierre de Coubertin et personne n’y croit : « L’important, c’est de participer » ; laquelle, pour être complète, devrait être : « L’important n’est pas de gagner mais de participer ». Tout le monde la répète et personne n’y croit, simplement parce qu’il n’y a rien de vrai là-dedans par Les Temps Modernes qui vont et courent et vont, même si on inverse le sens comme nous fait croire le clin d’œil des cyniques de caniveaux et de si bas niveau : “L’important c’est de gagner, pas de participer”.

Tout se résume, tout s’affirme et clôt le débat sur cette affirmation négative, complètement improbable, – à la limite de l’absurde et de l’inacceptable incertitude, n’est-ce pas, par “Les Temps Modernes qui vont et courent et vont” :

« L’important, c’est de ne pas gagner...»

Je dis cela en hommage aux deux vaillants lutteurs complètement à contrepied et à contre-emploi, qui se débattent dans les faux-semblants et les faux-fuyants, et les fausses nouvelles bien entendu, qui se détestent et se méprisent, qui se haïssent comme il importe de faire, et qui pourtant ont en commun de ne pas comprendre ce qu’ils font et pourquoi ils le font : Donald Trump et Joseph Biden. Ils font certainement pour la première fois dans l’histoire du monde, et peut-être pour la dernière fois, l’élection de la personne (homme-femme et inversement) la plus puissante du monde, sans que cela importe sur la valeur de cette puissance, sinon par l’inversion. Chacun, ils travaillent avec une rage forcenée et un recours au Simulacre et aux conséquences du Simulacre pour l’emporter, et leur poussée participe avec une formidable ferveur à la destruction de l’ensemble.

Désormais, si l’on veut, l’un ou l’autre peu importe, ils ont conduit au terme de sa puissance, à l’extrême de sa puissance, au travers du simulacre et de la manipulation de la communication, la capacité de puissance du Système. Peu importe qui gagnera (qui l’emportera), car celui ou celle qui l’emportera ne pourra qu’acter l’impuissance de cette puissance et l’inutilité affreuse de cette victoire, l’impossibilité de faire admettre par la machinerie du Système la vertu normative de l’affirmation ultime de la puissance du Système, mais au contraire la nécessité suicidaire de cette affirmation ultime.

Le maître du Complot, Klaus Schwab, l’homme de la Davos Crowd comme l’appelle Tom Luongo ou dans tous les cas son porte-parole, – je préfère cette deuxième définition de sa fonction, cela faisant de lui, en bon faux Suisse de langue alémanique et vrai Allemand post-Hitler, le ‘dictateur’-à-la-Chaplin qu’il est puisqu’organisateur de la chose, – K.Sh. vient donc de dire, une fois de plus pour tenter de nous faire bien comprendre la chose, que rien ne redeviendra comme avant parce que le Complot (sic) a vraiment réussi :

« “Beaucoup d’entre nous se demandent quand les choses vont revenir à la normale”, écrit Schwab.
» “La réponse lapidaire est : ‘jamais’. Rien ne reviendra jamais au sens ‘brisé’ de la normalité qui prévalait avant la crise parce que la pandémie du coronavirus marque un point d'inflexion fondamental dans notre trajectoire mondiale”. »

Alors, bien sûr qu’il faut un “redémarrage” (un reset). Quand la voiture est en panne, on la fait redémarrer, même si la panne est provoquée (vous savez, “le coup de la panne” qui vous fera passer devant le Grand-Tribunal des MeToo). Dans tous les cas, et c’est cela qui importe, c’est une panne de très-grand luxe, de la seule voiture de grand luxe possible pour cette foule chamarrée et clinquante-cliquetante, la Rolls modèle-Complot si vous voulez, produite et vendue à un seul exemplaire.  C’est vous qui l’avez achetée puisque vous êtes milliardaire dans la Davos Crowd : pensez-vous que vos milliards, qui vous donnent les moyens convenus d’acheter cette Rolls-unique du modèle Complot, vous donnent le savoir-faire du mécanicien ? Consultez donc le mode d’emploi de la chose, livré gratuitement avec la caisse.

Curieusement, ou plutôt de façon primaire, les adorateurs du Complot, ceux qui assurent le détester pour mieux l’adorer, diront de ces mots du ‘maître des horloges’ de Davos qu’ils sont un cri de triomphe. Il est difficile de leur donner raison. On ne change pas un Complot qui gagne en en révélant sa vérité-de-situation puisque la révélation de sa Victoire est la démonstration de sa Défaite. De même qu’un “correspondant” devenu agent double manipulé par un officier de renseignement, et souvent estimé sinon aimé par lui, ne doit pas être arrêté par ces connards-flics du contre-espionnage (FBI, MI5 et DGSI) ; puisque son succès dépend de son anonymat en tant qu’agent double, son arrestation qui est brandie comme une victoire par les connards-flics est en fait une Défaite sans retour de la manipulation. Un Complot qui gagne et dont la Victoire est acclamée est un Complot qui ne laisse pas dire, par l’évidence de son habileté, qu’il fut et reste un complot dont nul ne connaîtra jamais le mot de la fin.

Venu du haut de la montagne de Sisyphe, mythe inversé par le Principe de Peter, pourquoi n’entendrais-je pas ces mots du porte-parole de la Davos Crowd exactement de la façon dont ils résonnent à mes oreilles, – comme le cri furieux de dépit du constat qu’arrivés au sommet, on est forcé de conclure à l’échec puisque les conditions-simulacre du complot se défont pour faire apparaître les conditions terribles de la Chute qui s’ensuit nécessairement. Cela, les adorateurs du Complot qui disent le dénoncer, – dénoncer pour mieux détester  et détester pour mieux adorer, – n’en conviendront jamais parce que ce serait convenir qu’ils ne sont rien, comme le Complot lui-même. Les adorateurs dissimulés du Présent perpétuel que l’on peut détester perpétuellement, qui en sont ses adorateurs dissimulés, ne se remettront pas de l’effondrement du Présent-Perpétuel.

Ce qui importe dans cette bataille de Lilliputiens qui se prennent pour des Gullivers qu’est la Grande Crise dans son parcours actuel et fondamental, – ce qu’est le paysage américain présent-perpétuel en liquidation, – c’est qu’il s’avère éclatant qu’ils ont poussé la machine, chacun dans un sens qu’il juge important, aux limites bombastiques de sa puissance ; tout en haut du sommet du mythe de Sisyphe ainsi vaincu, pour découvrir qu’y parvenir ne sert à rien et, pire encore, montrer et démontrer à tous que cela ne sert à rien, – et qu’ainsi le mythe vaincu l’a emporté puisque le Complot pour le vaincre n’a réussi qu’à démontrer qu’il n’est qu’un Complot, – vil mot pour dire Simulacre, qui fait plus élégant, plus-Place Vendôme où il y aurait Le Café de Flore si vous voulez.

Il y a une phrase de la présidente Claire Underwood (Robin Wright), dans la dernière saison de House of Cards, la saison du tonnerre roulant de Notre-Crise, après que Spacey-Underwood ait été viré dans la vraie Vie-Simulacre pour des accusations de harcèlement sexuel qui se révélèrent fausses devant les tribunaux, et alors que l’ouragan LGTBQ/MeToo (Black Live Matter) se soit déchaîné sur l’Amérique en même temps que l’incroyable haine antitrumpiste, – il y a une phrase de la présidente qui compte bien plus que ses simagrées de victoire du sexe-ex-faible sur le sexe d’en face.

Cela se passe à ce moment du récit où Claire a enterré son mari, le président démissionnaire Frank Underwood, elle-même vice-présidente devenue présidente. Une complice aussi tordue-tenace qu’elle, qui lui présente ses excuses extraordinairement hypocrites d’avoir été forcée de ne pas être présente à la cérémonie de l’inhumation présidentielle, lui demande si elle a parlé lors de cette cérémonie ; et Claire comprend parfaitement de quoi il s’agit, de la Parole de Dieu selon nos arrangements de religion. Elle dit alors qu’elle a choisi le Psaume 42.

– Vous avez bien fait, c’est un des plus beaux : « Comme le cerf soupire après les sources d’eau,... »
– «...ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu ! », oui c’est celui que je préfère...
– Mais dites-moi, Claire, est-ce qu’il vous manque ?
– Dieu ? Il me manque tous les jours.

La beauté de l’échange se trouve dans cette imprécision extraordinaire de la complice : “Est-ce qu’il vous manque ?” ; et l’on ignore si la complice parle de Frank Underwood, le défunt, ou de Dieu, à propos duquel soupire une âme au Psaume 42 ; et Claire Underwood comprend, ou feint de comprendre que nous importe, qu’il s’agit de Dieu. Ce qui lui importe est bien de dire qu’elle n’a que faire des passions et des souffrances humaines, lorsqu’il s’agit de l’âme et lorsqu’on est arrivé au sommet de la fausse-montagne de Sisyphe.

Alors l’on pèse ce fait amer et horrible, qui fait de la Révélation un simulacre de la Repentance : le Complot n’était donc lui-même qu’un Simulacre, et ainsi, moi qui ai cru disposer de la puissance du Savoir, ainsi me voilà seul, – à moins que..., – certes, « Dieu est en réparation » disait Céline, mais Dieu n’est pas une Rolls, tout de même... C’est comme une parodie de la parole de Stanley retrouvant Livingstone au cœur de l’Afrique à coloniser par l’Ogre d’Occident : “Doctor Complotism, I suppose ?” Mais Stanley, – un autre “Mais” à ce propos, – bien qu’il en eut diablement selon le salaire du New York Herald, ne parvint jamais à se prendre pour Dieu.

Coubertin avait donc tout compris : surtout, surtout ne pas gagner, ne pas avoir raison, surtout, surtout, ne pas regarder le vide de l’En-Soi qui se prend pour le Prophète annonçant l’accomplissement du Complot-en-soi. C’est pousser comme cette sorte de cri d’un oiseau soudain privé d’ailes, dans son vol Over the Cuckoo’s Nest. Nous n’avons pas la Sagesse de l’oiseau évitant de s’aventurer dans cette sorte de vol sans s’interroger à ce propos, Sisyphe devenu Prométhée, et décidant, surtout, surtout, de n’en rien savoir en décidant de ne point voler pour cette fois.

“Sinon Dieu, mes ailes me manquent chaque jour”, nous dit le tyran, Complot Premier-et-Dernier, Complot consacré et guillotiné à la fois. Il n’a pas la Grâce de l’oiseau, puisque Sagesse et Grâce sont comme les deux ailes du même vol initiatique.

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